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mardi 12 avril 2011

Le bouquet

Pour qui le connait un peu, Paridil Bakshi est indiscutablement de ce genre d’homme que d’aucun n’hésite pas à qualifier de romantique. C’est-à-dire qu’il est plutôt lent à la détente pour ce qui est d’entreprendre sa prochaine, de la subjuguer, de la soumettre à sa volonté comme à son bon plaisir, d’en faire sa chose, son esclave sexuelle. Paridil met un certain temps à réaliser que quelqu’un l’attire. Entre cinq et dix ans d’après des calculs récents. Les deux conséquences majeures de cet état de fait sont les suivantes : tout d’abord – mais est-ce utile de la rappeler – Paridil n’a pas baisé depuis dix ans, et ensuite il est évident qu’un tel laps de temps leste considérablement chaque mot ou geste de Paridil vers l’être aimé d’un poids affectif sous lequel l’aîné des frères Bakshi finit invariablement tout écrabouillé. En un mot comme en cent, Paridil n’est pas du genre à draguer comme ça, au petit bonheur, mais plutôt du style, n’y tenant plus, à se déclarer au grand malheur comme on se défait d’un trop pesant secret.

Récemment pourtant, Paridil Bakshi a fait trembler cette ligne de partage qui le coupe depuis toujours du simple plaisir badin de la séduction. Certes, le séisme n’était que le fruit malencontreux d’une bien fortuite méprise. Mais n’est-ce pas là le terreau le plus fertile si ce n’est de l’amour du moins de certaines de ses histoires les plus réussies ?

« Allô ? Paridil… Ecoutez, je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous évite depuis que vous m’avez déclaré… Enfin depuis que vous m’avez offert des fleurs. De magnifiques fleurs, d’ailleurs. Jamais on ne m’en a offert de plus belles. Non. Jamais. Je me permets simplement d’appeler pour dissiper ce qui pourrait être un malentendu entre nous. J’aimerai beaucoup vous revoir mais… Tout ça va trop vite. Je n’ai pas votre aisance. Je ne sais pas brûler comme vous les étapes. Oh ! Ce n’est pas un reproche. N’allez rien imaginer de tel. Non. Ces roses… Ces superbes roses – qui se sont conservées plus de quinze jours soit dit en passant – et ces quelques mots… Enfin j’espère que ces mots se conserveront bien plus longtemps que les fleurs au cœur desquelles ils reposaient. Rappelez-moi. A bientôt. Je raccroche. Au revoir. »

Voilà maintenant deux semaines que Paridil Bakshi ne répondait plus au téléphone. Terré dans sa maison, il retournait en tous sens l’insoluble équation qu’était devenue sa vie. Il adulait une femme – Mâdharasi, la reine de toutes – qui ne voulait pas de lui. Il était attiré par une autre femme – ce qui en soi était un considérable progrès ! – qui entretenait une relation indéfinie avec l’une de ses meilleures amies. Qu’était l’une pour l’autre Putholi et Putholi-bis qui la suivait en tous lieux ? La question restait posée. Par ailleurs, Paridil venait de déclarer la flamme destinée à Putholi-bis à une troisième créature – de surcroit inspectrice de police à Ratnapura – dont il n’avait que faire mais qui, elle non plus ne partageait pas ses sentiments… Parachevons le tableau en signalant que notre infortuné entretenait depuis l’âge de seize ans une bien exigeante maîtresse qui supplantait de fait toutes les autres en faisant de notre homme un roi de la gâchette : la chasse !

Il y a des moments dans la vie d’un homme où, même si rien dans sa condition de grand prédateur ne le prédispose à s’occuper des tâches subalternes, il lui faut bien reconnaître que le temps du ménage est venu ! De celui que l’on doit d’abord faire et qui apparaît comme l’indispensable préalable à celui que l’on pourrait ensuite former.

Le sage et Paridil Bakshi le savent : on paye toujours à la fin d’une histoire la manière dont elle a commencé ! Paridil tenait donc à engager le plus sainement possible l’histoire qu’il désirait ardemment vivre avec Putholi-bis. Plusieurs obstacles se dressant devant lui, comme nous venons de le voir, notre homme entreprit de prendre la plume dans le but de reprendre un peu le contrôle de son existence.

« Allô ? Hrundi, mon petit ? Que se passe-t-il de beau dans ton troisième sans ascenseur ? »

« Salut à toi, Paridil mon grand ! Pas grand-chose. La routine. Et de ton côté ? Quelles nouvelles de ta quatrième dimension ? »

« Outre que toute ma vie est un véritable défi censé mettre le Prozac à l’épreuve ? Eh bien, saches que j’ai écrit deux lettres ce matin ! »

« Ah… Et que dois-je en déduire ? »

« Je posterai ce soir l’une ou l’autre en fonction de comment va tourner l’opération « coup de poing » que je compte déclencher ce soir à 22 heures précises ! »

« Paridil ? »

« Oui ? »

« Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? »

« Ce que je dis ? Je dis que j’en ai marre, vois-tu ! J’en ai ma claque, figure-toi ! J’en ai par-dessus la tête de tout ça ! Plein la musette de toutes ces conneries ! Ras le bol ! Plein le cul ! Alors ça suffit, voilà tout ! J’ai décidé de ne plus lésiner ! J’ai beaucoup trop lésiné jusqu’ici ! J’étais vraiment le genre qui lésine ! Et bien c’est fini tout ça ! »

« Très bien ! Voilà qui me semble être une solide résolution. Mais… de quoi parles-tu à la fin ? »

« Je te parle de quelque chose qui dure depuis l’école ! De quelque chose qui ne s’est jamais arrêté depuis ! Je te donne un exemple : on ne me prenait jamais dans les équipes en sport ! Jamais. Parfois on choisissait certaines filles un peu fortes avant moi ! Même pour le foot ! »

« Oh, tu sais ce n’est pas plus mal. Au début bien sûr c’est terrible mais ensuite on réalise. »

« On réalise quoi ? »

« Qu’on est libre ! Qu’on s’appartient ! Qu’on n’aura jamais de Capitaine ! »

« Hum… Qu’on ne le deviendra pas non plus ! »

« Qu’on sera celui de son âme, un point c’est tout ! »

« Conneries ! »

« Et tu t’y connais si à bientôt cinquante ans tu décides que tu veux être capitaine d’une équipe de footballeurs boutonneux ? »

« Il ne s’agit pas de ça ! C’était une métaphore. Je n’ai jamais été l’heureux élu. Voilà ce que je veux dire. »

« Hum… Et c’est donc dans ce but que tu as écris deux lettres et projeté une opération « coup de poing » ? »

« Ce soir je parle à Putholi-bis ! »

« Pour lui dire quoi ? »

« La totale ! »

« Et les deux lettres ? »

« Elles sont adressées à ma société de chasse : dans l’une j’accepte de poursuivre mon mandat de trésorier et je reprends une carte, dans l’autre j’arrête tout pour me consacrer à Putholi-bis ! »

« Tu serais prêt à cesser de tuer pour une femme ? »

« Je le crois, oui. Depuis que je pense à Putholi-bis, je sens l’emprise de Mâdharasi se desserrer. Ça doit bien signifier quelque chose. Avec Putholi-bis, pas de tension. Elle est très gentille, très rassurante avec moi. Elle sourit beaucoup, c’est agréable. Je voulais déjà lui, parler il y a quinze jours mais ça s’est mal goupillé ! »

« Pourquoi ce soir ? Tu n’es pas censé partir au ski avec Putholi et Putholi-bis à la fin de la semaine ? Imaginons une seconde – ce n’est qu’une supposition, hein ? – imaginons que Putholi-bis ne partage pas ton enthousiasme à l’idée que vous convoliez ? Tu devras annuler la semaine prochaine… »

« …et rester seul chez moi ? Sûrement pas ! Je redeviendrai son ami, voilà tout ! »

« Tu ne regardes pas la chaîne « Histoire » ? »

« Non. »

« Sinon tu saurais que globalement l’histoire se répète pour ceux qui ne la comprennent pas… Ton nouveau plan ressemble à s’y méprendre à celui dont tu as usé avec l’efficacité que l’on sait face à Mâdharasi, non ? Peut-être celui-ci est-il un rien moins subtil mais il m’apparaît comme très proche dans l’esprit, cher Paridil. »

« Écoute, il y a des impératifs dont je dois tenir compte : ce soir, mardi, j’ai chorale avec Putholi-bis et c’est la seule activité à laquelle elle participe sans Putholi ! Traditionnellement, à 21 heures 30 – heure de Ratnapura ! – nous sortons de la salle Marcel Amont, à 21 heures 45 nous arrivons chez Putholi-bis. Ensuite elle me propose un thé et à partir de là j’ai dix minutes environ avant que Putholi ne débarque. Je tâcherai ce soir de me garer tous phares éteints pour qu’elle ne remarque pas trop vite notre retour. Peut-être pourrais-je gagner quelques minutes ! En fonction de ce qui se décidera ce soir, je posterai l’une ou l’autre des lettres à mon retour. Voilà mon plan ! Qu’en penses-tu ? »

« Ton analyse devient très pointue en termes stratégiques. Quoi qu’il advienne, pense à lui demander si elles sont de la pelouse ? »

« Pourquoi ? »

« Simple curiosité malsaine. Par ailleurs, c’est une information qui pourrait s’avérer utile pour savoir quoi emmener aux sports d’hiver la semaine prochaine : en plus de tes skis, tu pourrais avoir besoin d’une crosse de hockey…»

« Oh… Je demanderai si j’en ai l’occasion. Souhaite-moi bonne chance ! »

« Que la force soit avec toi ! »

Votre serviteur raccrochait-là non seulement le téléphone mais également les gants : il ne souhaitait plus ferrailler avec son aîné, ne se sentait ni en mesure de comprendre ni en droit de tenter une forme quelconque d’explication de quoi que ce fût. Il avait la tête pleine de mots inventés par son siècle, le précédent, le 20ème, des mots comme : théorie de la relativité, trou noir, psychanalyse, sociogénétique, bioéthique, transgénèse, cubisme, exobiologie, désintégration atomique, rapports interpersonnels, Yougoslavie. La vie de Paridil Bakshi, aux yeux de son cadet, était un peu comme la Yougoslavie : c’était autrefois le nom d’un territoire à peu près définissable qui avait aujourd’hui éclaté sous l’impulsion de réalités différentes en une multitude de pays distincts dont l’indépendance et la souveraineté n’étaient pas toujours unanimement reconnues. Votre serviteur, honteux, se surpris à songer que ça n’était pas d’un capitaine d’équipe de football dont son grand frère Bakshi avait le plus besoin, mais bel et bien d’un maréchal Tito, c’est-à-dire d’un homme qui n’hésitait pas à déclarer que son pays avait « six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti ! » Sentant qu’il perdait totalement l’esprit, votre serviteur décida de gagner le bistrot le plus proche de son domicile pour s’y commander sans attendre la bière incomparable, la pinte indispensable pour qui a grand besoin de se rafraîchir les idées. Au comptoir, le cadet des frères Bakshi eut maintes occasions de disserter longuement avec d’autres philosophes sur le bien fondé des concepts-phares du siècle dernier. Il n’en laissa échapper aucune. Les autres philosophes firent de même. Certains disaient que l’ordre du monde correspondait aux mécanismes du discours lequel possède ses signes invariables mais en même temps donnés et que si la distribution et la mise en perspective des signes ne signifiaient pas grand-chose et que tout était jeu et hasard et anarchie et processus de déconstruction et intertextualité, alors le signe en lui-même était porteur de signification même si on ne savait pas exactement laquelle. C’est alors que d’autres philosophes arrivèrent d’autres bars environnants où ils avaient visiblement déjà beaucoup philosophé. Ils donnèrent bruyamment leur point de vue qui se résumait d’après ce que votre humble serviteur en comprenait à l’idée que les signes sur lesquels sont construits le discours comme le monde sont sans signification aucune et que cette absence de signification entraînait la disparition du sujet et de la réalité elle-même et que l’histoire n’était qu’un mouvement incessant et informe qui n’exprimait rien et que tout était fiction et simulation et que donc il était grand temps de faire semblant de rentrer chez soi pour pouvoir plus aisément changer de bar…

Une chose en appelant une autre, il était déjà bien tard lorsque je regagnais mon domicile avec un fort mal de tête et le sentiment bienheureux du devoir accompli. Mon téléphone n’avait pas chômé lui non plus : n’indiquait-il pas treize « appels en absence » tous issus du téléphone cellulaire fraternel ?

« Allô ? Paridil ? Comment va ? »

« J’en ai vraiment marre de répondre à cette question ! Tout s’est bien déroulé jusqu’à 21 heures 30. J’avais acheté un splendide bouquet que j’avais remisé par devers moi dans le coffre de ma voiture. Je pensais lui offrir au sortir de la chorale. J’avais glissé dans le bouquet un petit mot qui ne lui laissait rien ignorer de mes intentions. À la fin de la dernière chanson, je me suis donc éclipsé pour aller chercher mon présent. Mais à mon retour Putholi-bis était entourée par d’autres choristes et débattait avec eux du geste que nous devrions tous faire envers notre chef de cœur qui est atteint d’un cancer ! J’avais totalement omis cette petite réunion informelle dont il avait pourtant été question la semaine précédente. Tout le monde semblait d’ailleurs l’avoir oublié car personne n’avait de présent… »

« Et alors ? »

« Alors quand je suis arrivé avec mes fleurs, c’est à peine si j’ai eu le temps de récupérer ma carte, tant ils se sont tous précipité sur mon bouquet en louant mon nom, ma prévenance et ma gentillesse ! Du coup c’est moi qui suis allé offrir le bouquet. Et là, il a bien fallu discuter un peu… »

« Bon et ensuite ? »

« Ensuite j’ai raccompagné Putholi-bis. Mais le retard pris sur mon timing m’a obligé à lui parler dans la voiture… »

« Et ? »

« Et elle n’est lesbienne, d’après ce qu’elle m’a dit. »

« Et ? »

« Et je suis un type « formidable », « bien sympathique », « très gentil » ! »

« Et ? »

« Et ça n’est pas ça que je veux être, moi ! »

« Vous en êtes restés là ? »

« Non. Pendant que j’étais sur place, j’en ai profité pour lui demander ce qu’elle pensait de moi… »

« Aïe… »

« Elle m’a dit que j’avais presque tout pour devenir n’importe qui… Tu comprends le sens de ce salmigondis, toi ? »

« Je ne sais pas. Il faudrait que j’y réfléchisse. Que s’est-il passé ensuite ? »

« Ensuite, on était arrivé et Putholi nous attendait dans la rue. Je suis descendu la saluer. Putholi-bis est rentrée chez elle directement. Putholi lui a emboîté le pas dans un silence de mort. J’aurai voulu me dissoudre ! Face à un tel cauchemar, j’ai fermé les yeux et je me suis retenu de respirer en espérant peut-être parvenir à me faire tomber dans les pommes. Mais j’ai bien évidemment échoué ! »

« Alors tu est reparti immédiatement ? »

« Hélas, non : rien ne m’a été épargné. Figure-toi que depuis ton accident, ma voiture à quelques ratés… Je suis resté en panne devant chez elles ! C’était l’humiliation ! J’ai hésité à aller sonner à leur porte. J’ai fini par laisser ma voiture et partir à pieds. »

« Une bonne trotte jusque chez toi, dis-moi ! »

« Surtout qu’il a commencé à pleuvoir bien entendu ! J’ai voulu prendre un bus mais je n’avais plus de monnaie et pas de distributeur en vue ! J’ai essayé de convaincre le chauffeur de me laisser monter sans titre de transport, après tout qui le saurait ? Il m’a répondu qu’il pourrait sortir plus tard et se saouler et en parler à quelqu’un qui le répèterait à sa direction et qu’alors il perdrait sûrement son travail ! Et il a refusé de prendre un tel risque. J’ai tout fait à pieds. »

« Pas de bol ! Comment penses-tu que la situation va évoluer avec Putholi-bis ? »

« Oh, ça je peux de te dire : elle a déjà évolué. Au moment où j’arrivais péniblement chez moi, trempé comme une soupe et à moitié couvert de boue, elle m’a envoyé un texto. Veux-tu que je te le lise ? »

« Mais comment donc ! »

« Je ne suis pas prête pour tout ça ! Mais tu sais qu’il reste un terrain libre à côté de nos maisons mitoyennes. Tu pourrais vendre de ton côté pour acheter et faire construire du nôtre ? Les plans que nous avions faits faire sont à ta disposition, si cela t’en dit. Putholi-bis. »

« Est-ce que je comprends bien ? Elle ne veut pas s’engager avec toi mais elle te propose d’habiter une troisième maison mitoyenne ? »

« C’est à peu près ça. Je suis en train d’étudier sa proposition. On aura sûrement l’occasion d’aborder la question au ski ! »

« Parce que tu pars tout de même au ski avec elles dans trois jours ? »

« Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? »

« Mais qu’est-ce que vous avez tous à Ratnapura ! Vous êtes tous malades ou quoi ! »

« Hrundi ? »

« Quoi encore ? »

« J’ai posté ma lettre ! »

« Laquelle ? »

« Celle où je rempile à la chasse… »

« Ah… »

mardi 20 juillet 2010

Histoires naturelles


« Personne ne pense clairement. Même les gens qui prétendent le contraire. Penser est un truc à vous flanquer le vertige. Il s’agit de saisir le plus grand nombre d’éléments évanescents et de les organiser au mieux. C’est pour cela que les gens s’accrochent avec autant d’énergie à leurs croyances et à leurs opinions. Parce que par comparaison avec le cheminement chaotique qui permet d’y arriver, les opinions les plus folles paraissent merveilleusement claires, réfléchies et évidentes. Et si on les laisse échapper on doit replonger dans ce fouillis brumeux pour les remplacer en s’en fabriquant péniblement d’autres. »

Dashiell Hammett.



« Au début j’ai cru qu’elle était partie pour les vacances, qu’elle allait revenir. Et puis l’eau a commencé à bien couler sous les ponts… Et les ponts s’en foutaient pas mal, tu peux me croire ! Ah, tu ne peux pas t’imaginer ce que je l’aimais cette femme ! Non, petit : tu ne peux pas te le figurer ! Personne ne le peut. C’est impossible ! L’amour, on ne peut pas se figurer… »



Hrundi Bakshi, votre serviteur, était ce soir-là descendu en gare de Ratnapura... Mais si ! Cette fameuse bourgade de la Loire où les frère Troigros ont su porter la cuisine Sri Lankaise à son plus haut degré de perfection... Bref! Je m'étais engagé à visiter le frère, Paridil dit le-sans-vice. Ce dernier devait venir chercher son cadet de dix ans au saut du train mais selon toute probabilité avait été retardé dans sa mission par quelques contretemps. Votre serviteur s’était conséquemment installé en terrasse du « Central », un troquet qui offrait une vue imprenable sur le parking de la gare. Là, son air bonasse lui avait rapidement attiré la compagnie d’un ivrogne d’assez belle facture dont il tentait de suivre le fil des idées sans perdre celui de sa propre existence. Ainsi et bien que tout ouïe gardait-il un œil sur le parking.



« Si tu l’avais vue ! Une déesse ! Une vraie déesse ! »

« C’est amusant ce que vous me dites-là : figurez-vous qu’il se trouve que j’ai un frère qui connait lui aussi une déesse et qui… »

« Quand elle est partie je me suis mis à boire… encore plus qu’avant… »

« Oui… Pour en revenir à mon frère … »

« Et alors je suis tombé un peu malade, tu vois. Tu comprends, mon foie était en panne… L’amour m’avait brisé le foie, quoi ! »

« Ah… Mais dites-moi… »

« Je te parle d’il y a plus de trente ans, là ! »

« Oh… »

« Alors mon foie ne fonctionnait plus. Je devenais plus jaune chaque jour. Il fallait bien faire quelque chose pour filtrer mon sang qui était en train de m’empoisonner. Donc on s’est décidé à me proposer une expérience… L’ancêtre de la dialyse en quelques sortes… Comment dire… J’allais mourir, hein ! Et alors comme j’allais mourir, et bien à l’hôpital ils ont fait passer mon sang dans… dans un cochon ! »

« Oh ! »

« Le foie de l’animal a fait le travail que le mien ne pouvait plus faire… »

« Le cochon vous a guéri ? »

« Non, il m’a aidé à tenir jusqu’à ce qu’on trouve un traitement efficace. »

« Un traitement ? Quel traitement ? Et combien de temps êtes-vous resté sous perfusion porcine ? »

« Trois mois. Et puis elle est revenue. On s’est remis ensemble. Finis les excès : j’étais guéri ! »

« Je vois ça… Et le cochon, qu’est-ce qu’il est devenu ? »

« Tu veux le voir ? J’ai une photo dans mon larfeuille justement… »



La portière de la Ford fusion violacée de Paridil claqua fort devant nous. Nous nous saluâmes. Je quittai – presque à regret, je l’avoue – mon camarade de zinc. Après avoir échangé quelques formules d’usage durant le court trajet qui nous conduisait chez lui, Paridil et moi nous couchâmes dès notre arrivée. La journée du lendemain allait être rude tant elle promettait son lot d’embûches, du moins le pensais-je.



« Vous êtes une femme très remarquable. Vous êtes une vraie brune ? »

« Oui. Absolument, mon petit Hrundi. Vous permettez que je vous appelle Hrundi, mon petit ? »

« Mais j’allais vous en prier, figurez-vous ! »

« Vous m’en trouvez fort aise… »

« Et… ce sont… vos vraies… formes ? »

« Oui. Comment pourrais-je les dissimuler dans cette tenue, Hrundinet ? Tu permets que je t’appelle Hrundinet ? »

« Mais faites donc… Non, je vous demandais ça parce qu’en règle générale je me méfie des apparences et que... »

« Mais tu n’es pas mal non plus. J’aime les petits roux. Les petits rouquins dans ton genre. »

« J’aimerais écraser mes lèvres contre les vôtres… Qu’en pensez-vous ? »

« Oh, je vous comprend ! »

« Ouais… je crois bien que je vais le faire… Hum. Ca ne vous dérange pas, des fois ? »

« Qu’est-ce que tu vas im… »



Le réveil matin tira brutalement votre serviteur de la douce moiteur de ses songes tel un nageur engourdi combattant avec l’eau. Une énorme tête de sanglier aux yeux vitreux et au groin indifférent ornait le pan de mur qui faisait face au lit. Après avoir réprimé un frisson d’effroi jusqu’au plus bas de l’échine puis un vague haut le cœur, fruit pourri de la conjonction méphitique du manque de sommeil et de la vue de la taxidermie, je me levais péniblement. Il était cinq heures et demi et je regrettais déjà d’avoir accepter d’accompagner Paridil dans l’une de ses énièmes tentatives pour me convaincre du bien-fondé de son activité favorite et de ma grossière erreur de ne pas la pratiquer avec lui.



« Salut, Hrundi mon petit… Bien dormi ? »

Aucun mot ne vint d’abord. L’étrange question de Paridil à une heure aussi indue ne reçut pour seule réponse qu’un nasillement tout au plus. L’esprit de la bête hirsute avec laquelle j’avais plus ou moins passé la nuit semblait avoir pris possession de mon corps grelottant sur le carrelage glacé. Un geai, une bécasse étaient posés sur la cheminée. Morts. Empaillés. Diverses têtes, plus ou moins cornues, ornaient chacun des murs de la pièce. Des pattes comme incrustées tout au long de la descente d’escalier servaient de porte-manteaux…

« Et toi ? » – bredouillais-je enfin.

« Assez bien. J’ai rêvé que je chassais une biche. Une biche superbe ! Jamais vu de plus belle : une robe brune magnifique, une élégance dans chacun de ses déplacements… »

« … »



Au sortir de la salle de bain revint toutefois le temps du langage.

« Dis-moi, Paridil mon grand frère sans vice, n’y a-t-il pas encore bien des objets appartenant à Amaïdhimalar dans la salle de bain ? Sa robe de chambre. Ses onguents. Sa brosse à cheveux. Ses cheveux. Sa brosse à dents. Rassures-toi je n’ai trouvé aucune dent ! Mais tout de même : ses vêtements remplissent nombre de penderies, ses livres comblent bien des étagères…Voilà quand même quatre ans que vous vous êtes séparés ! Ne crois-tu pas qu’un brin de ménage s’imposerait ? »

« Hum… Quelle importance ? Dépêchons-nous le jour va bientôt se lever ! »

« Et dans la chambre d’amis, c’est un nouveau trophée ? » – demandais-je en guise de diversion.

« Oui ! Je l’ai attrapé samedi dernier ! Je ne voulais pas le faire naturaliser… Mais c’était un si bel animal, je n’ai pas pu résister. Il me fallait un souvenir, tu comprends… On a partagé un moment tellement fort lui et moi… Son esprit est là, avec moi, à présent. »

« … »



Dans la langue gaillarde des chasseurs – dont Paridil-mon-frère-sans-vice faisait fiévreusement partie depuis ses seize ans – un « beau sanglier » possède à peu près les mêmes qualités qu’une « belle femme » dans le sud ou la langue de Giono : c’est un roc et des chaussures de marches sont nécessaires pour en faire le tour ! Paridil parlait avec une douceur, un trouble peu coutumiers. Il en parlait comme d’autres évoquent de vieilles photographies où se reconnaissent de ces anciennes conquêtes auxquelles il nous est impossible de ne pas repenser sans qu’une profonde émotion ne nous envahisse. Notons que Paridil, avec le temps, et parce que nous sommes des animaux sociaux dès que nous posons nos fusils, emploie préférablement le verbe « attraper » plutôt que « tuer », en profite pour remplacer « empailler » par « naturaliser » et échange un « trophée » contre un « souvenir ». La demeure de Paridil est ainsi, comme toutes les demeures, emplie de souvenirs…

Nous la quittâmes aux premières lueurs de l’aube.



À quinze ans révolus et à dix ans d’intervalle, Paridil et votre serviteur ont eu envie de tuer. C’est bien naturel. Peut-être auraient-ils dû en parler à un psychanalyste ? Au lieu de quoi votre serviteur s’est acheté un billet de train pour ailleurs tandis que Paridil se confiait à un armurier et passait bien vite le permis de chasse.



« Tu me suis à deux pas et surtout tu restes toujours derrière moi, tu bouges en même temps que moi et nous évitons le plus possible de nous parler. » – déclara Paridil avec un sens du théâtre que je ne lui connaissais guère.

Nous nous enfonçâmes alors dans des montagnes blanchâtres, nous engouffrâmes dans des plaines vallonnées, avisant régulièrement des amoncellements de plumes fraîches, des bauges creusées de la veille, des gîtes à peine soupçonnables d’exister, des traces, des empreintes d’une vie silencieuse qui paraissait retenir son souffle à notre passage.



Vint la pause méridienne sans qu’un autre être vivant ne nous aie fait le moindre signe.



« Tu devrais essayer… »

« Pardon ? »

« Non, je disais : « Tu devrais essayer ! » La chasse. » – À la manière dont il l’avait prononcé il y avait dans ce dernier mot un parfum d’orient extrême, de Maharadjahs puissants, d’éléphants courageux et de tigres féroces…

« Bien vrai… »

« Ça te déplait tant que ça ? »

« Tu sais moi la nature, la solitude et toutes ces sortes de choses… Pas mon truc… Du tout. »

« Tu ne t’ennuies jamais le week-end ? »

« Oh, moi c’est différent. Si je m’ennuie je peux toujours m’asseoir à côté de n’importe qui et avoir l’impression de l’aimer. »

« Seule Mâdharasi produit sur moi cette impression… Que fait-elle en ce moment ? De qui enchante-t-elle la vie ? »



Car Mâdharasi – l’amour impossible de Paridil - charme, séduit, ravit, ensorcelle, en un mot : enchante bel et bien ! À la façon dont Paridil prononce son nom – qu’il réduit parfois aux hideuses dimensions du diminutif « Mâma » – on a l’impression qu’elle est une sorte de mélange entre Mère Thérésa, Marie Curie, Scarlett Johanson et la fille du Père Noël.



« Tu ne veux pas rentrer ? »

« Renter où ? Vers quoi ? Le vide ? La solitude absolue ? »

« Et ce soir, il faudra bien rentrer à un moment ou à un autre ? »

« Mâdharasi… et Pritish m’ont invité à manger chez eux ce soir… »

« Pourquoi ? »

« Les gens doivent manger, non ? »

« Oui, les gens mangent : les chasseurs par exemple mangent leur gibier, toi tu détestes ça, tu es le seul chasseur que je connaisse qui n’aime pas la viande ! »

« … »



À ces mots, un lapin chafouin traversa le pâturage sous nos yeux surpris par la vie. Il fallait y mettre un terme ! À la vie. En nous voyant, saisi d’un sombre pressentiment et de fait pris d’une panique proche de la tachycardie, le rongeur détala en direction d’un taillis. Paridil vit là une occasion de réanimer une journée qu’il devait juger moribonde. L’un des problèmes de Paridil c’est que s’il n’a pas l’impression d’avoir ravagé une partie du monde de temps en temps il n’est pas content. Il me tendit donc son arme et me demanda d’ « épauler » en direction du taillis. Pendant ce temps il ferait le tour afin de rabattre vers moi un gibier qui devait probablement du fond de son refuge se débattre dans une atroce perplexité. Paridil avait changé de visage, derrière l’excitation, une gravité muette semblait déclarer : « Je dis qui vit. Je dis qui meurt. Ici c’est chez moi. » L’angoisse pétrissait entre ses grosses mains peu délicates votre serviteur. Le lapin détala de nouveau ! Je fis feu ! On aurait pu croire que tout se déroulait selon le plan de Paridil, jusqu’à ce que le recul me démonte l’épaule et que j’abatte un animal à sang froid, jaune et vert, très recherché pour sa peau : l’anorak dont Paridil avait farci le creux entre deux grosses pierres pour barrer la route au fuyard n’était plus que nuées de plumes et de peluches ! Le lapin, au loin, stoppa net et se retourna dans ma direction. « Putain, mais vous êtes qui les gars ? » – devait-il se demander. « Deux détraqués venus mettre un peu d’ordre dans l’univers, rien de plus. Deux ahuris qui pensent que tout ça c’est un puzzle et qui, parce qu’ils ne reconnaissent pas la figure, pensent que les pièces sont mal agencées ! Tu vois le genre, mon lapin ? »



Le reste de la journée s’est déroulée dans un profond silence. Puis le crépuscule nous a vus, Paridil et moi, atteindre notre véhicule dans une toute nouvelle configuration. Qu’aurait en effet pensé un observateur extérieur de notre étrange duo : Paridil à l’anorak truffé de plombs, pelucheux en diable, dispensait alentours ses plumes à qui mieux-mieux tout en tenant fermement un fusil de chasse tandis que votre serviteur, deux pas derrière son frère, se tenait l’épaule droite en geignant tant et plus. Nous nous mîmes en route. Paridil devait passer chez lui se changer, là où le temps s’est figé, dans le musée Grévin de son mariage défunt, au milieu des cadavres écorchés, empaillés, accrochés dans chaque pièce.



« Tu sais, je suis reconnaissant à tous ces animaux. Je crois que bien souvent ils m’ont sauvé la vie ! Sans eux, sans leurs âmes qui s’élèvent parfois vers les cieux, je serais depuis très longtemps un fantôme… » – avoua Paridil non sans une certaine componction.

« Heu… Tu n’aurais pas bavardé avec ce type qui s’était assis à ma table hier au soir par hasard ? »

« Quel type ? Je n’ai vu aucun type… »

« Rien, passons… »



L’amour est indissociable de nos habitudes et de notre nature à un moment donné. Perdre nos habitudes serait nous anéantir. Ainsi Paridil est-il, dans la vraie vie, son propre gibier. Ainsi, tel le sanglier acculé au moment de l’hallali, a-t-il un couteau planté dans le cœur. Cette lame, qu’il affûte lui-même chaque jour, se nomme Mâdharasi. Il ne peut retirer ce fer de sa poitrine – nous ne pouvons vouloir notre propre mort.



De plus, s’ôter le couteau, c’est aussi prendre le risque de vivre, là, dans le monde réel…