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mardi 12 avril 2011

Le bouquet

Pour qui le connait un peu, Paridil Bakshi est indiscutablement de ce genre d’homme que d’aucun n’hésite pas à qualifier de romantique. C’est-à-dire qu’il est plutôt lent à la détente pour ce qui est d’entreprendre sa prochaine, de la subjuguer, de la soumettre à sa volonté comme à son bon plaisir, d’en faire sa chose, son esclave sexuelle. Paridil met un certain temps à réaliser que quelqu’un l’attire. Entre cinq et dix ans d’après des calculs récents. Les deux conséquences majeures de cet état de fait sont les suivantes : tout d’abord – mais est-ce utile de la rappeler – Paridil n’a pas baisé depuis dix ans, et ensuite il est évident qu’un tel laps de temps leste considérablement chaque mot ou geste de Paridil vers l’être aimé d’un poids affectif sous lequel l’aîné des frères Bakshi finit invariablement tout écrabouillé. En un mot comme en cent, Paridil n’est pas du genre à draguer comme ça, au petit bonheur, mais plutôt du style, n’y tenant plus, à se déclarer au grand malheur comme on se défait d’un trop pesant secret.

Récemment pourtant, Paridil Bakshi a fait trembler cette ligne de partage qui le coupe depuis toujours du simple plaisir badin de la séduction. Certes, le séisme n’était que le fruit malencontreux d’une bien fortuite méprise. Mais n’est-ce pas là le terreau le plus fertile si ce n’est de l’amour du moins de certaines de ses histoires les plus réussies ?

« Allô ? Paridil… Ecoutez, je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous évite depuis que vous m’avez déclaré… Enfin depuis que vous m’avez offert des fleurs. De magnifiques fleurs, d’ailleurs. Jamais on ne m’en a offert de plus belles. Non. Jamais. Je me permets simplement d’appeler pour dissiper ce qui pourrait être un malentendu entre nous. J’aimerai beaucoup vous revoir mais… Tout ça va trop vite. Je n’ai pas votre aisance. Je ne sais pas brûler comme vous les étapes. Oh ! Ce n’est pas un reproche. N’allez rien imaginer de tel. Non. Ces roses… Ces superbes roses – qui se sont conservées plus de quinze jours soit dit en passant – et ces quelques mots… Enfin j’espère que ces mots se conserveront bien plus longtemps que les fleurs au cœur desquelles ils reposaient. Rappelez-moi. A bientôt. Je raccroche. Au revoir. »

Voilà maintenant deux semaines que Paridil Bakshi ne répondait plus au téléphone. Terré dans sa maison, il retournait en tous sens l’insoluble équation qu’était devenue sa vie. Il adulait une femme – Mâdharasi, la reine de toutes – qui ne voulait pas de lui. Il était attiré par une autre femme – ce qui en soi était un considérable progrès ! – qui entretenait une relation indéfinie avec l’une de ses meilleures amies. Qu’était l’une pour l’autre Putholi et Putholi-bis qui la suivait en tous lieux ? La question restait posée. Par ailleurs, Paridil venait de déclarer la flamme destinée à Putholi-bis à une troisième créature – de surcroit inspectrice de police à Ratnapura – dont il n’avait que faire mais qui, elle non plus ne partageait pas ses sentiments… Parachevons le tableau en signalant que notre infortuné entretenait depuis l’âge de seize ans une bien exigeante maîtresse qui supplantait de fait toutes les autres en faisant de notre homme un roi de la gâchette : la chasse !

Il y a des moments dans la vie d’un homme où, même si rien dans sa condition de grand prédateur ne le prédispose à s’occuper des tâches subalternes, il lui faut bien reconnaître que le temps du ménage est venu ! De celui que l’on doit d’abord faire et qui apparaît comme l’indispensable préalable à celui que l’on pourrait ensuite former.

Le sage et Paridil Bakshi le savent : on paye toujours à la fin d’une histoire la manière dont elle a commencé ! Paridil tenait donc à engager le plus sainement possible l’histoire qu’il désirait ardemment vivre avec Putholi-bis. Plusieurs obstacles se dressant devant lui, comme nous venons de le voir, notre homme entreprit de prendre la plume dans le but de reprendre un peu le contrôle de son existence.

« Allô ? Hrundi, mon petit ? Que se passe-t-il de beau dans ton troisième sans ascenseur ? »

« Salut à toi, Paridil mon grand ! Pas grand-chose. La routine. Et de ton côté ? Quelles nouvelles de ta quatrième dimension ? »

« Outre que toute ma vie est un véritable défi censé mettre le Prozac à l’épreuve ? Eh bien, saches que j’ai écrit deux lettres ce matin ! »

« Ah… Et que dois-je en déduire ? »

« Je posterai ce soir l’une ou l’autre en fonction de comment va tourner l’opération « coup de poing » que je compte déclencher ce soir à 22 heures précises ! »

« Paridil ? »

« Oui ? »

« Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? »

« Ce que je dis ? Je dis que j’en ai marre, vois-tu ! J’en ai ma claque, figure-toi ! J’en ai par-dessus la tête de tout ça ! Plein la musette de toutes ces conneries ! Ras le bol ! Plein le cul ! Alors ça suffit, voilà tout ! J’ai décidé de ne plus lésiner ! J’ai beaucoup trop lésiné jusqu’ici ! J’étais vraiment le genre qui lésine ! Et bien c’est fini tout ça ! »

« Très bien ! Voilà qui me semble être une solide résolution. Mais… de quoi parles-tu à la fin ? »

« Je te parle de quelque chose qui dure depuis l’école ! De quelque chose qui ne s’est jamais arrêté depuis ! Je te donne un exemple : on ne me prenait jamais dans les équipes en sport ! Jamais. Parfois on choisissait certaines filles un peu fortes avant moi ! Même pour le foot ! »

« Oh, tu sais ce n’est pas plus mal. Au début bien sûr c’est terrible mais ensuite on réalise. »

« On réalise quoi ? »

« Qu’on est libre ! Qu’on s’appartient ! Qu’on n’aura jamais de Capitaine ! »

« Hum… Qu’on ne le deviendra pas non plus ! »

« Qu’on sera celui de son âme, un point c’est tout ! »

« Conneries ! »

« Et tu t’y connais si à bientôt cinquante ans tu décides que tu veux être capitaine d’une équipe de footballeurs boutonneux ? »

« Il ne s’agit pas de ça ! C’était une métaphore. Je n’ai jamais été l’heureux élu. Voilà ce que je veux dire. »

« Hum… Et c’est donc dans ce but que tu as écris deux lettres et projeté une opération « coup de poing » ? »

« Ce soir je parle à Putholi-bis ! »

« Pour lui dire quoi ? »

« La totale ! »

« Et les deux lettres ? »

« Elles sont adressées à ma société de chasse : dans l’une j’accepte de poursuivre mon mandat de trésorier et je reprends une carte, dans l’autre j’arrête tout pour me consacrer à Putholi-bis ! »

« Tu serais prêt à cesser de tuer pour une femme ? »

« Je le crois, oui. Depuis que je pense à Putholi-bis, je sens l’emprise de Mâdharasi se desserrer. Ça doit bien signifier quelque chose. Avec Putholi-bis, pas de tension. Elle est très gentille, très rassurante avec moi. Elle sourit beaucoup, c’est agréable. Je voulais déjà lui, parler il y a quinze jours mais ça s’est mal goupillé ! »

« Pourquoi ce soir ? Tu n’es pas censé partir au ski avec Putholi et Putholi-bis à la fin de la semaine ? Imaginons une seconde – ce n’est qu’une supposition, hein ? – imaginons que Putholi-bis ne partage pas ton enthousiasme à l’idée que vous convoliez ? Tu devras annuler la semaine prochaine… »

« …et rester seul chez moi ? Sûrement pas ! Je redeviendrai son ami, voilà tout ! »

« Tu ne regardes pas la chaîne « Histoire » ? »

« Non. »

« Sinon tu saurais que globalement l’histoire se répète pour ceux qui ne la comprennent pas… Ton nouveau plan ressemble à s’y méprendre à celui dont tu as usé avec l’efficacité que l’on sait face à Mâdharasi, non ? Peut-être celui-ci est-il un rien moins subtil mais il m’apparaît comme très proche dans l’esprit, cher Paridil. »

« Écoute, il y a des impératifs dont je dois tenir compte : ce soir, mardi, j’ai chorale avec Putholi-bis et c’est la seule activité à laquelle elle participe sans Putholi ! Traditionnellement, à 21 heures 30 – heure de Ratnapura ! – nous sortons de la salle Marcel Amont, à 21 heures 45 nous arrivons chez Putholi-bis. Ensuite elle me propose un thé et à partir de là j’ai dix minutes environ avant que Putholi ne débarque. Je tâcherai ce soir de me garer tous phares éteints pour qu’elle ne remarque pas trop vite notre retour. Peut-être pourrais-je gagner quelques minutes ! En fonction de ce qui se décidera ce soir, je posterai l’une ou l’autre des lettres à mon retour. Voilà mon plan ! Qu’en penses-tu ? »

« Ton analyse devient très pointue en termes stratégiques. Quoi qu’il advienne, pense à lui demander si elles sont de la pelouse ? »

« Pourquoi ? »

« Simple curiosité malsaine. Par ailleurs, c’est une information qui pourrait s’avérer utile pour savoir quoi emmener aux sports d’hiver la semaine prochaine : en plus de tes skis, tu pourrais avoir besoin d’une crosse de hockey…»

« Oh… Je demanderai si j’en ai l’occasion. Souhaite-moi bonne chance ! »

« Que la force soit avec toi ! »

Votre serviteur raccrochait-là non seulement le téléphone mais également les gants : il ne souhaitait plus ferrailler avec son aîné, ne se sentait ni en mesure de comprendre ni en droit de tenter une forme quelconque d’explication de quoi que ce fût. Il avait la tête pleine de mots inventés par son siècle, le précédent, le 20ème, des mots comme : théorie de la relativité, trou noir, psychanalyse, sociogénétique, bioéthique, transgénèse, cubisme, exobiologie, désintégration atomique, rapports interpersonnels, Yougoslavie. La vie de Paridil Bakshi, aux yeux de son cadet, était un peu comme la Yougoslavie : c’était autrefois le nom d’un territoire à peu près définissable qui avait aujourd’hui éclaté sous l’impulsion de réalités différentes en une multitude de pays distincts dont l’indépendance et la souveraineté n’étaient pas toujours unanimement reconnues. Votre serviteur, honteux, se surpris à songer que ça n’était pas d’un capitaine d’équipe de football dont son grand frère Bakshi avait le plus besoin, mais bel et bien d’un maréchal Tito, c’est-à-dire d’un homme qui n’hésitait pas à déclarer que son pays avait « six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti ! » Sentant qu’il perdait totalement l’esprit, votre serviteur décida de gagner le bistrot le plus proche de son domicile pour s’y commander sans attendre la bière incomparable, la pinte indispensable pour qui a grand besoin de se rafraîchir les idées. Au comptoir, le cadet des frères Bakshi eut maintes occasions de disserter longuement avec d’autres philosophes sur le bien fondé des concepts-phares du siècle dernier. Il n’en laissa échapper aucune. Les autres philosophes firent de même. Certains disaient que l’ordre du monde correspondait aux mécanismes du discours lequel possède ses signes invariables mais en même temps donnés et que si la distribution et la mise en perspective des signes ne signifiaient pas grand-chose et que tout était jeu et hasard et anarchie et processus de déconstruction et intertextualité, alors le signe en lui-même était porteur de signification même si on ne savait pas exactement laquelle. C’est alors que d’autres philosophes arrivèrent d’autres bars environnants où ils avaient visiblement déjà beaucoup philosophé. Ils donnèrent bruyamment leur point de vue qui se résumait d’après ce que votre humble serviteur en comprenait à l’idée que les signes sur lesquels sont construits le discours comme le monde sont sans signification aucune et que cette absence de signification entraînait la disparition du sujet et de la réalité elle-même et que l’histoire n’était qu’un mouvement incessant et informe qui n’exprimait rien et que tout était fiction et simulation et que donc il était grand temps de faire semblant de rentrer chez soi pour pouvoir plus aisément changer de bar…

Une chose en appelant une autre, il était déjà bien tard lorsque je regagnais mon domicile avec un fort mal de tête et le sentiment bienheureux du devoir accompli. Mon téléphone n’avait pas chômé lui non plus : n’indiquait-il pas treize « appels en absence » tous issus du téléphone cellulaire fraternel ?

« Allô ? Paridil ? Comment va ? »

« J’en ai vraiment marre de répondre à cette question ! Tout s’est bien déroulé jusqu’à 21 heures 30. J’avais acheté un splendide bouquet que j’avais remisé par devers moi dans le coffre de ma voiture. Je pensais lui offrir au sortir de la chorale. J’avais glissé dans le bouquet un petit mot qui ne lui laissait rien ignorer de mes intentions. À la fin de la dernière chanson, je me suis donc éclipsé pour aller chercher mon présent. Mais à mon retour Putholi-bis était entourée par d’autres choristes et débattait avec eux du geste que nous devrions tous faire envers notre chef de cœur qui est atteint d’un cancer ! J’avais totalement omis cette petite réunion informelle dont il avait pourtant été question la semaine précédente. Tout le monde semblait d’ailleurs l’avoir oublié car personne n’avait de présent… »

« Et alors ? »

« Alors quand je suis arrivé avec mes fleurs, c’est à peine si j’ai eu le temps de récupérer ma carte, tant ils se sont tous précipité sur mon bouquet en louant mon nom, ma prévenance et ma gentillesse ! Du coup c’est moi qui suis allé offrir le bouquet. Et là, il a bien fallu discuter un peu… »

« Bon et ensuite ? »

« Ensuite j’ai raccompagné Putholi-bis. Mais le retard pris sur mon timing m’a obligé à lui parler dans la voiture… »

« Et ? »

« Et elle n’est lesbienne, d’après ce qu’elle m’a dit. »

« Et ? »

« Et je suis un type « formidable », « bien sympathique », « très gentil » ! »

« Et ? »

« Et ça n’est pas ça que je veux être, moi ! »

« Vous en êtes restés là ? »

« Non. Pendant que j’étais sur place, j’en ai profité pour lui demander ce qu’elle pensait de moi… »

« Aïe… »

« Elle m’a dit que j’avais presque tout pour devenir n’importe qui… Tu comprends le sens de ce salmigondis, toi ? »

« Je ne sais pas. Il faudrait que j’y réfléchisse. Que s’est-il passé ensuite ? »

« Ensuite, on était arrivé et Putholi nous attendait dans la rue. Je suis descendu la saluer. Putholi-bis est rentrée chez elle directement. Putholi lui a emboîté le pas dans un silence de mort. J’aurai voulu me dissoudre ! Face à un tel cauchemar, j’ai fermé les yeux et je me suis retenu de respirer en espérant peut-être parvenir à me faire tomber dans les pommes. Mais j’ai bien évidemment échoué ! »

« Alors tu est reparti immédiatement ? »

« Hélas, non : rien ne m’a été épargné. Figure-toi que depuis ton accident, ma voiture à quelques ratés… Je suis resté en panne devant chez elles ! C’était l’humiliation ! J’ai hésité à aller sonner à leur porte. J’ai fini par laisser ma voiture et partir à pieds. »

« Une bonne trotte jusque chez toi, dis-moi ! »

« Surtout qu’il a commencé à pleuvoir bien entendu ! J’ai voulu prendre un bus mais je n’avais plus de monnaie et pas de distributeur en vue ! J’ai essayé de convaincre le chauffeur de me laisser monter sans titre de transport, après tout qui le saurait ? Il m’a répondu qu’il pourrait sortir plus tard et se saouler et en parler à quelqu’un qui le répèterait à sa direction et qu’alors il perdrait sûrement son travail ! Et il a refusé de prendre un tel risque. J’ai tout fait à pieds. »

« Pas de bol ! Comment penses-tu que la situation va évoluer avec Putholi-bis ? »

« Oh, ça je peux de te dire : elle a déjà évolué. Au moment où j’arrivais péniblement chez moi, trempé comme une soupe et à moitié couvert de boue, elle m’a envoyé un texto. Veux-tu que je te le lise ? »

« Mais comment donc ! »

« Je ne suis pas prête pour tout ça ! Mais tu sais qu’il reste un terrain libre à côté de nos maisons mitoyennes. Tu pourrais vendre de ton côté pour acheter et faire construire du nôtre ? Les plans que nous avions faits faire sont à ta disposition, si cela t’en dit. Putholi-bis. »

« Est-ce que je comprends bien ? Elle ne veut pas s’engager avec toi mais elle te propose d’habiter une troisième maison mitoyenne ? »

« C’est à peu près ça. Je suis en train d’étudier sa proposition. On aura sûrement l’occasion d’aborder la question au ski ! »

« Parce que tu pars tout de même au ski avec elles dans trois jours ? »

« Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? »

« Mais qu’est-ce que vous avez tous à Ratnapura ! Vous êtes tous malades ou quoi ! »

« Hrundi ? »

« Quoi encore ? »

« J’ai posté ma lettre ! »

« Laquelle ? »

« Celle où je rempile à la chasse… »

« Ah… »

dimanche 6 mars 2011

L'homme sans vice contre le Dieu de l'amour

« Non. N’insiste pas, Paridil. C’est inutile. Ce genre de truc, ça n’est pas pour les types dans mon genre. Enfin, tu dois bien comprendre que quelqu’un dans ma situation ne peut pas s’adonner à ce genre d’activité, quel que soit le nom que tu lui donnes… »

« Tu ne comprends pas. C’est très important pour moi. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas eu de relations qu’il faut que je le fasse. Mais tout seul, ça n’est pas pareil. Allez, Pritish, laisse-toi aller… »

« Bon d’accord. Mais rien qu’une seule fois ! Et en échange de ta promesse de n’en jamais rien dire à Mâdharasi ! »

Paridil Bakshi, dit l’homme sans vice, avait fini ce jour-là par convaincre Pritish, le Dieu de l’amour, l’époux magnifique de la Reine des femmes, de l’accompagner à un type très particulier de réunion créé à la fin des années 90 par le rabbin Yaacov Deyo. Ce dernier ne soupçonnait pas l’utilisation sournoise que Paridil comptait faire de son invention. Pour tout dire l’ingénieux rabbin ignorait tout de l’existence de l’aîné des frères Bakshi et son astucieuse idée n’avait d’autre but que de préserver la communauté juive américaine en s’employant à promouvoir les mariages intra-communautaires. Le concept avait fait long feu et s’était ainsi propagé au cinq coins du monde. Jusqu’à la cité reculée de Ratnapura. Jusqu’à ces êtres tout à la fois frustres et incultes que sont les ratnapuriens. Jusqu’aux neurones enfiévrés du sournois Paridil qui avait alors élaboré sur la base d’un des fleurons de la pensée communautariste un plan d’une tout autre eau. Cette eau était trouble, boueuse, non-potable et visait à contaminer un rival dans le but implicite de lui subtiliser, à terme, sa compagne. En effet, sous-couvert de désirer rompre sa solitude – ce qui, in-fine, était bel et bien son objectif – c’était un Paridil tout de fourberie bonhomme qui avait décidé d’entraîner l’innocent Pritish au cœur d’un maelstrom de turpitudes en lui demandant de l’accompagner à ce que l’on nomme à Ratnapura les « rencontres rapides ». Bien que la riante sous-préfecture mette un point d’honneur à refuser les anglicismes faciles, les deux compères n’en allaient pas moins sacrifier à la dure loi du « Speed dating ». Parmi le troupeau de femmes, d’âges et de conditions proches des leurs, que les organisateurs de ce touffu rituel social n’allaient pas manquer de leur jeter en pâture, Paridil ne désespérait pas de voir Pritish rencontrer sa vraie moitié, son authentique compagne, sa future épouse bio. Et une fois célébrées par la foudre les noces sensuelles et barbares de ces deux là, la voie royale jusqu’à Mâdharasi – dont Pritish divorcerait sans délais, c’était écrit – serait enfin dégagée.

« Je suis content que tu sois venu ce soir, Pritish. », confiait au jouet de son plan machiavélique un Paridil de plus en plus nerveux et de moins en moins certain du bien fondé de sa démarche.

« Calme-toi. Ce n’est pas un concours de beauté ! »

« La vie en est un, crois-moi. Et quand les gamines embrassent des grenouilles, ce n’est jamais nous qu’elles espèrent voir apparaître ! »

Pritish sembla piqué au vif par cette dernière remarque.

« Allons ! On n’est pas si moches que ça ? Si ? »

Paridil était blême. Acquis tout entier à la réussite de son noir projet, il avait omis un facteur capital : c’est lui qui accompagnait Pritish et à ce titre il lui fallait bien à présent participer à la monstrueuse parade dont l’essentielle de la chorégraphie allait consister à parler à des femmes inconnues ! Or à cette idée son cœur, comme pris dans un étau, était en train d’imploser dans sa poitrine sous la tenace emprise de l’angoisse !

« Oh, que oui ! Moches comme des poux ! On n’a aucune chance ! Il nous faut nous enfuir ! »

« Ecoute, je suis marié et tu l’as été. Voilà qui ne peut que signifier que toutes nos relations dans la vie ne sont pas uniquement dues ni à la forme ni à la hauteur de nos pommettes, non ? »

« Mesdames et Messieurs, nous allons commencer. Lorsque le gong retentira à nouveau, les hommes viendront s’asseoir à la table qui leur a été attribuée. Ensuite, à chaque nouveau coup de gong, la conversation devra cesser et vous changerez alors de place. »

La joute oratoire débutait. Paridil et Pritish furent séparés par des numéros de table fort éloignés l’un de l’autre et de fait notre machiavel du dimanche eut toute les peines du monde à garder un œil sur le bon déroulement de son plan. Il devait en effet pour ce faire se livrer à diverses contorsions qui en étonnèrent plus d’une au fil de la soirée et ne jouèrent que peu en faveur d’un attrait quelconque que l’aîné des Bakshi aurait été susceptible d’exercer sur l’une ou l’autre des créatures qui se succédèrent à sa table.

« Comment ? Moi ? Je suis contrôleur aux impôts. Et vous ? »

« Moi pas. Qu’est-ce que vous regardez sans cesse ? C’est agaçant à la fin !»

De son côté, Pritish jouait sa partition du mieux qu’il le pouvait. Il la connaissait sur le bout des doigts. C’est par son habile entremise qu’il avait jadis conquis le cœur de la Reine des femmes. Fort d’un tel succès, notre Dieu de l’amour abordait la soirée avec confiance et franchise.

« Je suis gestionnaire de patrimoine à la Fiduciaire Ratnapurienne. Les particuliers disposant d'un patrimoine ont besoin de mes services. Je suis un professionnel. Je sais tenir compte de leurs exigences et de leurs moyens, je les accompagne dans la création et la valorisation de leur patrimoine. J’œuvre pour l’instant au sein d'un établissement bancaire mais un jour j’exercerai en tant qu'indépendant. J’analyse tout d'abord la situation patrimoniale de mes clients. Je les aide ensuite à définir leurs besoins et leurs objectifs, à choisir l'encadrement fiscal et juridique le mieux adapté à leurs biens et à réaliser les placements les plus intéressants pour eux. De plus en plus fréquemment, j’ai aussi pour mission de rechercher de nouveaux clients patrimoniaux et, au sein des banques du puissant réseau ratnapurien, je suis régulièrement amené à informer les chargés de clientèle en matière d'investissements financiers. Pour mener à bien l'ensemble de mes missions, je possède un bagage technique important dans les domaines de la finance, du droit, de l'économie et de la fiscalité. Je suis également doté de grandes qualités humaines qui me permettent de nouer des relations de confiance avec les clients que je rencontre régulièrement. J’entretiens également des liens étroits avec les opérateurs et les analystes financiers à même de m'informer sur les dernières évolutions des marchés et de la fiscalité. Autonome, tout en sachant travailler en équipe, je sais prendre des décisions rapidement et faire preuve de ténacité. Qu’ajouter ? Je parle couramment l'anglais, je suis maître de l'outil informatique, je possède le sens du commerce et j’aime relever les défis. Voilà. »

« Tous les banquiers font ça, non ? »

« Heu… Oui. Mais ils ne dansent pas tous aussi bien que moi ! »

S’il ne désirait pas réellement s’offrir une aventure hors des liens sacrés qui l’unissaient depuis plus de vingt ans à la déesse ratnapurienne qu’était Mâdharasi, il se disait que séduire un brin ne pouvait que lui faire le plus grand bien. Par ailleurs, l’intime conviction de faire une bonne action en accompagnant un ami dans le besoin achevait de décomplexer tout à fait notre homme.

Du côté de Paridil, c’était une toute autre histoire.

« Eh bien à vrai dire, je suis contrôleur principal des impôts… »

« Mes grands-parents ont eu un redressement fiscal, il y a deux ans : ils ne s’en sont jamais remis. Vous avez perdu quelque chose dans le fond de la pièce ? »

À mesure que la soirée avançait, les tête-à-tête se faisaient moins courtois. Du moins semblaient-ils plus directs.

« Je travaille dans une banque. Et vous ? »

« Vous trompez votre femme ? »

« Pardon ? »

« Vous avez oublié d’enlever votre alliance. »

« Oh, je peux tout expliquer… »

« Ça vous dérange qu’elle n’ose pas vous demander alors que moi si ? »

« C'est-à-dire que je peux réellement tout vous expliquer… »

« Moi, je ne crains pas la réponse, vous savez ! »

« Mais je ne trompe pas ma femme. »

« Soit. Mais vous aimeriez ! »

« Je crois que j’ai entendu le gong, pas vous ? »

En dépit de la fatigue et des lois de la statistique, Paridil continuait quant à lui à jongler péniblement avec de bien maigres atouts de départ et, incidemment, à jouer de malchance.

« Oui, c’est ça : contrôleur principal. C'est-à-dire que je travaille à la répression des fraudes et… »

« Moi, je ne connais personne qui ait jamais été contrôlé. »

« Dieu merci. »

« Mais mon père s’est suicidé parce qu’un type des impôts lui a un jour bloqué son compte à la suite d’une erreur informatique. Il avait perdu gros au poker. Il devait un bon paquet à des types qui ne rigolaient pas. Il a paniqué. »

« Je suis désolé. »

« Ça ne le ramènera pas. »

Par quelque bout qu’on le prenne, force était de reconnaître que le climat économique ne jouait guère en faveur de nos deux compères.

« Moi aussi, je dors peu. Mon travail à la Fiduciaire Ratnapurienne est très prenant, vous savez. »

« Vous autres les banquiers, ce n’est pas de sommeil dont vous avez besoin ces temps-ci, c’est d’une conscience tranquille, non ? »

« Je sais qu’en ce moment nous n’avons pas très bonne presse mais croyez-moi chère Madame nous ne sommes pas tous responsables. »

« C’est sûr. Dans la banque vous êtes loin d’être tous des cracks ! »

Parfois le tour que prenaient les débats devenait un peu trop personnel au goût d’un Paridil qui ne désirait rien tant qu’avancer masqué !

« J’ai horreur des ces soirées ! »

« Vous êtes là sous la menace ? Voulez-vous que j’appelle la police ? »

« Mon fils, qui veut toujours tout régler à ma place, m’a inscrite sans me demander mon avis… »

« Je vois. Vous aimez les mots croisés ? », Demanda Paridil pour changer de sujet en désignant le magasine entrouvert devant son interlocutrice.

« Je suis d’origine Albanaise. C’est comme ça que j’ai appris votre langue magnifique. Disons que j’aimerais que mon boulot me permette de faire des mots croisés toute la journée. Mais ce n’est pas le cas : je suis inspectrice de police à Ratnapura. Je m’occupe des cambriolages, des vols à la tire, ce genre de choses. »

« Oh ! Et certains vous échappent ? », Demanda un Paridil soudain sujet à d’intenses bouffées de chaleur.

« Très peu. Les criminels ratnapuriens sont généralement des abrutis qui me donnent peu de fil à retordre. Ils ont beaucoup d’entrain mais laissent également beaucoup d’empreintes. La jugeote n’est pas leur fort. Je ne voudrais pas passer pour une prétentieuse mais il n’y en a qu’un cette année qui nous ait échappé, à vrai dire. J’étais en congés lorsque ça s’est produit mais les collègues m’ont raconté qu’il était vraiment très fort celui-là : audace, rapidité d’action, sans mobile apparent. Un drôle de petit rouquin dans des vêtements voyants qui dévalise les jeunes en pleine rue à ce qu’on m’a dit… »

« … »

D’une manière générale, les divergences entre les deux sexes étaient nombreuses et profondes et auraient réclamé davantage que le temps imparti pour que puissent émerger de leur confrontation quelques salutaires avancées diplomatiques.

« Je n’aime pas l’idée de laisser une femme tout payer à ma place », affirmait ainsi à quelques tables de Paridil, un Pritish des plus formels.

« T’as été élevé par une femme, non ? », lui répondit une interlocutrice tout aussi remontée.

« Oui. »

« Alors où est ton problème ? »

La vibrante singularité du cas que représentait Paridil Bakshi, laissait malgré tout à penser que le temps imparti était parfois amplement suffisant pour comprendre que rien ne viendrait jamais combler certains fossés patents entre représentants des deux sexes.

« Vous êtes contrôleur, c’est ça le principal, non ? Et sinon, sur le plan des loisirs qu’est-ce que vous faites ? »

« J’aime assez… les activités de plein air », murmurait Paridil dans un souffle dont ce dernier mot semblait pourtant le priver.

« Est-ce que vous pourriez être plus précis ? »

« J’aime la chasse, voilà ! »

« Pardon ? »

« Eh bien, il m’arrive de participer à des battues, ce genre de choses »

« Vous aimez tuer ? »

« Oui. »

« Paridil ? »

« Oui ? »

« Est-ce que vous pourriez être plus vague ? »

Paridil clôtura la soirée un peu avant Pritish, ce qui lui laissa augurer du meilleur. Il pu de la sorte et à satiété observer le Dieu de l’amour onduler avec grâce face une bonne demie-douzaine de femmes qui, toutes sans exception, parurent bien faites à l’Homme sans vice et mieux encore bien faites pour le Dieu de l’amour.

« Répondez-moi sincèrement Pritish : me trouvez-vous belle ? »

« La vraie beauté est intérieure. »

« Vous ne répondez pas à ma question. »

« Un joli visage se flétrit vous savez, mais un bon cœur, c’est le soleil et la lune ! »

« … »

Du côté de Pritish, on espéra également jusqu’à la fin…

« Je ne veux pas d’enfant ! »

« Bien », répondit un Pritish patelin.

« Et je pense me faire opérer pour passer d’un bonnet C à un bonnet D ! »

« Super ! », ajoutait déjà un Dieu de l’amour devenu en cours de soirée fort habile à ôter son alliance.

« Au fond, je n’aime vraiment que notre seigneur Jésus Christ… »

« … »

Après le retentissement du gong final, les participants se dirigèrent vers la sortie au son d’un unique leitmotiv : « ces femmes attendent votre appel » leur glissait à l’oreille une hôtesse en même temps que dans la main les coordonnées idoines.

« Personne n’a souhaité vous laisser son numéro, cher Monsieur. Mais nous espérons néanmoins vous revoir », dit-on avec commisération à Pritish.

« Cette femme attend votre appel », entendit alors Paridil tout en sentant clairement le papier qu’on lui introduisait promptement dans la paume.

En termes de réussite, la prestation du Dieu de l’amour lors de cette soirée qui aurait dû être sienne se présentait en fait comme une bien résistible ascension. Le plan de Paridil s’effondrait à l’instar de Pritish dans un unique et même fracas. Paridil était une fois de plus trahi par l’amour. À force d’écrans, d’opacités et de mensonges, les femmes s’étaient semblait-il autour de lui rendues d’autant plus insaisissables qu’on essayait de les saisir. Comment dans de telles conditions, espérer encore connaître ou posséder quelqu’un ? Le simple désir de le découvrir faisait-il en sorte que Paridil ne distinguait plus rien ? Sentiments, désirs, projets, tout lui échappait donc de ces êtres de fuite ? N’était-il donc pas un tendre sourire dont il ne put douter ? Les questions traversaient en rangs compacts l’esprit de l’aîné des frères Bakshi à mesure qu’il regardait s’éloigner Pritish dans la nuit démesurée, minuscule dieu de l’amour déchu. Ce que Paridil ne pouvait pas voir, c’était la larme qui affleurait au bord de la paupière céleste et finit par couler sur la joue divine. Tout ce que voyait Paridil, de là où il se trouvait, c’était le retour serein d’un Dieu véritable vers sa Déesse authentique. Tout ce que sentait Paridil, de là où il se perdait, c’était une jalousie profonde qui s’emparait de tout son être. À jamais son imagination le retrancherait-elle de ce à quoi son amour voulait le réunir ? Alors que le désir de posséder Mâdharasi provoquait en lui la jalousie, cette dernière achevait de rendre impossible la possession de l’être aimé.

L’eau se mit à passer sous les ponts sans que notre homme sans vice en connu vraiment l’exacte teneur. Il conserva en effet peu de souvenirs de ce à quoi il occupa ces jours sombres.

Par dépit ou par sursaut ou parce qu’il faut tout tenter jusqu’à la fin, Paridil se leva un beau matin avec le ferme projet d’aller acheter carte et bouquet afin de rédiger sur la première et d’offrir le second à la gloire de Putholi bis ! Si Mâdharasi ne lui était pas destinée, du moins devait-il se soustraire à son emprise et s’employer à échapper à la solitude stellaire qui lui était corolaire. De retour chez lui, il hésita longtemps avant que de ne se décider pour une formule ou pour une autre. L’urgence affective, le besoin de se plonger corps et biens dans les passions de la vie, la peur panique de cette immense claustration intime qui déjà l’avait saisi aux tripes guidèrent sa main d’abord vacillante. Et Paridil Bakshi inscrivit en toutes lettres les mots « Je t’aime » sur une carte jusqu’ici immaculée qu’il plaça savamment au cœur de l’assortiment floral. Après avoir revêtu ses habits de lumière – un pantalon vert tendre et un pull rouge carmin orné d’un motif ressemblant au mieux à un canard et au pire au graphisme de n’importe quel jeu vidéo des années 80 – Paridil s’empara du loquet de la porte de sa maison sur lequel il appuya vivement afin de tirer en arrière le large panneau de bois massif qui laissa alors apparaître une femme dont la stupéfaction sembla une fraction de seconde renvoyer à l’aîné des frères Bakshi une bien inquiétante image de ses goûts vestimentaires. Il reconnut l’inspectrice de police rencontrée quelques jours auparavant.

« Bonjour, bredouilla-t-elle, vous vous souvenez que nous avions rendez-vous à ce que je vois. »

C’est un Paridil anéanti par un destin farceur et une mémoire non moins facétieuse qui se vit alors dans un moment d’intense détresse composer deux jours plus tôt le numéro de la représentante d’un ordre qui faisait tant défaut à son existence à lui, hirsute et mal rangée. Il l’avait invitée à dîner dans l’un de ces accès d’audace dont font parfois preuve les désespérés. Comme on revoit aux portes du néant défiler sa vie devant ses yeux, notre homme sans vice revoyait en pensée comme en boucle cet instant fatidique où il composa le numéro de téléphone de la jeune femme qui figurait juste au-dessous de son patronyme sur la carte que lui avait remise l’hôtesse à la toute fin de la soirée de « rencontres rapides » à laquelle il s’était récemment rendu avec Pritish…

« J’avais peur que vous ayez oublié. Vous aviez une voix si étrange au bout du fil », renchérit Marudhammal-la-femme-des-terres-fertiles puisque tel était son nom.

« Oublié ? Moi ? Jamais de la vie… », Murmura Paridil dans l’un de ces souffles dont il détenait à présent le secret et qui aurait aisément pu passer pour son dernier tant notre homme semblait comme anéanti par ce nouveau revers de fortune. Il perdait de sa superbe à la même vitesse qu’un parachutiste qui aurait oublié l’essentiel se rapproche du sol. Il lui fallait agir, dire quelque chose. Il n’en fit rien.

« C’est pour moi ? », s’enquit alors la jeune femme sur un ton qui ne désirait rien tant que trahir la convention d’une telle question puisque la réponse semblait à priori tomber sous le sens. Elle arracha alors le bouquet tragiquement garni des mains tétanisées de l’aîné de la fratrie Bakshi.

« Elles sont superbes. Oh ! Et il y a une petite carte juste au milieu ! »