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samedi 13 juillet 2013

Le Velay, terre de légende

La Nuit

Et maintenant c'est la dernière 
Et la voici et toute en noir,

Et maintenant c'est la dernière 
Ainsi qu'il fallait la prévoir,



Et c'est un homme au feu du soir 
Tandis que le repas s'apprête,
Et c'est un homme au feu du soir
Qui mains croisées, baisse la tête,



Or pour tous alors journée faite

Voici la sienne vide et noire,
Or pour tous alors journée faite,
Voici qu'il songe à son avoir,



Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir,
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire,



Car maintenant c'est la dernière
Et qui finit au banc des lits,
Car maintenant c'est la dernière

Et que cela vaut mieux ainsi.
Max Elskamp



Le Puy-en-Velay en 2013


J’ai souvent entendu dire que lorsqu’on a quarante ans et qu’on retourne faire du ski alors qu’on n’en a pas fais depuis son adolescence, il faut être très prudent car on risque de se détruire un genou. Naturellement, je n’en ai rien cru et naturellement, lorsque l’année de mes 40 ans, je suis retourné faire du ski pour la première fois depuis 20 ans, je me suis cassé la figure et je me suis détruit un genou.

Conformément à ce que l‘on fait dans ces cas-là, j’ai pris soin de ne consulter aucun médecin et d’attendre que ça se guérisse tout seul. C’est une habile technique qui marche pour la plupart des maladies. Hélas, dans ce cas précis, il semble que ça ne veuille pas se réparer par des moyens naturels puisque près de 3 mois après mon accident de ski, je boîte toujours. Quelle connerie le sport.

C’est donc en boitant que je suis arrivé un matin au Puy-en-Velay pour passer quelques jours de vacances chez mes parents. Voyant que je boitais et après avoir appris que je ne m’en étais pas occupé et que je n’avais consulté personne, ma mère a eu la réaction naturelle que toute mère a dans ces cas-là :

Mère folle : Il faut que tu ailles consulter Monsieur Mahinc.

Fils qui a mal au genou : Oui, bon, si tu veux. C’est ton généraliste ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : C’est quel genre de médecin ?

Mère folle : Il est pas médecin.

Fils qui a mal au genou :
Il est pas médecin ? Mais pourquoi tu veux que j’aille le consulter, alors ? Il est quoi ?

Mère folle : On va le voir dans ces cas-là.

Fils qui a mal au genou : Mais il n’est pas médecin ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : Mais il est quoi, alors ?

Mère folle : Mais je sais pas, tu m’énerves avec tes questions. On va le voir dans ces cas-là. C’est tout. C’est un rebouteux.

Fils qui a mal au genou : Un rebouteux ? Tu veux qui j’aille voir un rebouteux ? Alors, non, écoute, j’ai eu la flemme d’aller voir un médecin, c’est pas pour maintenant aller voir un sorcier…

Mère folle :
Un rebouteux. Mais il est bien, tu sais : Madame Chantemesse est allée le voir pour son problème d’anus et elle en a été très contente.

Fils qui a mal au genou : Écoute, je suis positivement ravi pour Madame Chantemesse, mais moi, je n’irai pas voir ce sorcier pour mon genou.

Mais vous savez ce que c’est : on ne peut pas facilement dire non à sa mère. Si on refuse de faire ce qu’elle a prévu pour vous, elle continue à insister et à vous pourrir la vie jusqu’à ce que l’on considère que cela nous causera finalement moins d’ennuis de faire ce qu’elle veut plutôt que d’essayer d’y couper. En outre, pendant que je ne regardais pas, elle a téléphoné à ce Monsieur Mahinc pour me prendre un rendez-vous. Je me suis donc retrouvé un beau matin à rentrer dans le GPS de la voiture l’adresse d’un rebouteux.

Je sens qu’il faut quand même que je me justifie un petit peu, là. Oui, je suis allé voir un sorcier pour soigner mon genou alors que je ne suis pas allé chez le médecin. C’est complètement con, me direz-vous. Je répondrai que certes, oui, mais il se trouve que j’étais en vacances chez mes parents et que je n’avais rien à faire. J’ai donc eu le syndrome du psychanalyste. Vous avez déjà parlé à des gens qui consultent un psychanalyste ? Il arrive un point dans leur vie où ils ne vivent plus les événements qu’ils vivent que pour pouvoir aller les raconter à leur psychanalyste. C’est pareil quand on tient un blog : il arrive un moment où on va faire des trucs idiots juste parce que comme ça, on pourra les raconter dans son blog. Voilà.

En route pour chez le sorcier, donc. Mais où diantre habite un sorcier, me dis-je, au volant, en suivant les indications du GPS ? Dans une hutte au fond de la forêt, au moins. Ou alors dans une grotte à flanc de montagne. En tout cas, dans quelque endroit reculé. Et en y réfléchissant, je me dis que la région du Puy-en-Velay, c’est vraiment le Moyen-âge, car de nombreux cas de sorcellerie me reviennent en mémoire.

Quand j’étais petit, une voisine de mes parents avait le pouvoir d’ « enlever le feu » des brûlures, c’est-à-dire que sans pour autant les soigner, elle avait le pouvoir de faire en sorte qu’elles ne fassent plus souffrir. On parlait également du curé de la paroisse d’Ally qui pouvait faire disparaître les verrues par la prière. Un paysan d’un village voisin avait également ce pouvoir : vous alliez le consulter chez lui, dans la cuisine, il disparaissait ensuite pendant quelques minutes dans sa grange pour se livrer à des incantations et quelques jours plus tard, votre verrue avait disparu. On racontait encore que ce paysan refusait son aide aux arabes car, disait-il, une fois, un arabe était venu le consulter et il avait profité du temps passé en incantations dans la grange pour lui voler sa télé.


Bref, le Velay, une terre de légendes me disais-je quand le GPS m’informa que j’étais arrivé. Je regarde autour de moi : pas de forêt sombre, de flanc de montagne escarpé, pas de manoir près d’un étang aux eaux glauques, non : à ma grande surprise, je me trouve devant un pavillon de banlieue à côté d’un Super U dans un quartier résidentiel. Là, je dois bien l’avouer, je suis un peu déçu. Quitte à faire n’importe quoi juste pour pouvoir entretenir ce blog, autant y aller à fond, qu’il y ait du pittoresque, de l’exotique… mais là, pour l’instant, déception.

Je m’approche néanmoins. La plaque à côté de la grille annonce : « Espace Averroès » et précise encore « M. Mahinc, anthropologue / reboutement, coaching, stratégie de projet ». Alors là, me dis-je, mon affaire prend un tour inattendu.

Espace Averroès : j’avais déjà remarqué comment l’évocation dans les médias du nom de ce philosophe arabe du XIIème siècle qui n’en demande pas tant et que personne n’a lu, comment cette association même des mots « philosophe » et « arabe », enivrait de politiquement correct certaines bonnes âmes. Je ne m’étonnai donc pas outre mesure de le voir convoqué en ces lieux interlopes.

Anthropologue : là, c’est plus singulier. En quoi cette respectable science humaine peu avoir quelque chose de commun avec quelqu’un qui se propose de soigner mon genou ? Epais mystère.

Reboutement : très bien, c’est n’importe quoi, mais c’est pour ça que je suis venu, donc je ne peux pas me plaindre.

Coaching et stratégie de projet : là, à la vision de ces mots, je dois dire qu’une sainte fureur s’est emparée de moi. J’ai déjà parlé dans ces pages de mon sentiment à l’égard du coaching. J’ai encore récemment eu affaire à un coach qui m’expliquait comment il consacrait son existence à venir en aide aux grands patrons du CAC 40 et aux sportifs de haut niveau pour les aider à supporter la détresse que leur cause leur profession (authentique). Et alors même que je me proposais de vivre une expérience mystico-gothico-moyenâgeuse dans les forêts profondes du Velay ou dans les ruelles médiévales de la ville haute du Puy, voilà que le coaching, ce cancer, cette lèpre, vient parasiter mon petit délire personnel et me transformer mon sorcier en vulgaire coach. Un sorcier 2.0. Je suis très déçu.

Je me décide presque à faire demi-tour et à rentrer chez moi, mais bon, maintenant que je suis là, autant aller jusqu’au bout. Je sonne donc à la porte du pavillon de banlieue. On m’ouvre. Sorcier 2.0 : mon homme ressemble un peu à Steve Jobs. Un examen plus attentif me révèle toutefois qu’il est en sandales et qu’il mâchonne un mégot à moitié éteint, ce qui, dans le contexte, me le rend plus sympathique. J’entre dans le cabinet. Il me fait quitter mes chaussures et m’allonger sur une table de massage, puis commence à m’observer sans me toucher.

Et il m’observe, sans me toucher, comme ça, pendant un bon moment. Je m’attendais à devoir expliquer pourquoi j’étais là, dérouler ma petite histoire, comment je m’étais viandé au ski, où j’avais mal etc. mais non. Il n’opère apparemment pas comme ça. Au bout d’un moment, il finit par me dire que bon, ton genou gauche (il me tutoie), c’est embêtant, ça se voit, mais en fait, ton problème, il vient de ta cheville droite. Je suis un peu décontenancé, car il me semblait bien que si j’avais mal au genou, c’est parce que j’étais tombé sur le genou, mais bon, je ne dis rien.

Il entreprend alors de me tripoter un peu dans tous les sens avec délicatesse. A un moment donné, quelque chose émet un craquement dans ma cheville droite. « Ah, tiens : tu vois ? » me dit-il. « Ah tiens, oui. » répond-je finement. « Bon, ben c’est bon. Tu peux remettre tes chaussure. Il faudrait que tu reviennes dans deux jours parce que je ne sais pas si ça tiendra ».

Je commence donc à me rechausser. Pendant ce temps, il commence, sans gêne, à regarder mes affaire que j’avais laissées sur une chaise et se saisit du livre que je lis en ce moment : La Chanson de la Rue Saint Paul, remarquable recueil de poèmes de Max Elskamp (j’ai toujours un livre avec moi, on ne sait jamais). Mon rebouteux semble sincèrement intéressé et commence à lire quelques strophes. Nous discutons agréablement du style si particulier de ce bizarre poète belge pendant quelques minutes, puis il m’invite à passer dans son bureau.

L’aspect financier de cette histoire m’inquiétait un peu. Il se trouve que je suis plutôt en fond, en ce moment, mais enfin, je n’avais pas envie de payer des sommes délirantes, non plus. Je m’en tire pour 40 euros, qui me semble, si je puis dire vu le contexte, une somme « raisonnable », bien que je serais fort en peine de donner le référentiel me permettant de la juger ainsi. Et il m’invite à revenir le surlendemain.

Une fois sorti et en retournant vers ma voiture, je tente de sentir ce qui a pu changer dans mon genou ou dans ma cheville. Il me semble très vaguement que ça va mieux, mais peut-être que je ressens simplement ce que je veux ressentir.

Le surlendemain, une séance à peu près identique se déroule, à ceci près que je me rend compte avec surprise qu’il ne me fait plus payer. Il semble qu’on ne paye qu’une fois chez cet homme et qu’ensuite, il s’occupe de vous et suit votre problème.

En réfléchissant à cette rencontre, je ne peux m’empêcher de me dire que mon espoir d’être le témoin d’une escroquerie grotesque dont je pourrais me moquer grassement dans mon blog est un peu déçu. Certes, les manipulations de mon sorcier ne m’ont pas guéri, mais enfin, en dépit du fait qu’il se présente comme un coach, il m’a paru assez sympathique : agréable, intéressé par la littérature (la rareté des gens qui aiment la littérature !), et surtout, contrairement au coach dont les buts sont, on le sait, de s’enrichir à vos dépends et, plus généralement, de nuire à l’humanité, mon sorcier n’exerce manifestement pas son art uniquement pour l’argent, mais aussi dans le but d’aider les gens.

A quel point la vie d’un bloggeur à mauvais esprit est difficile : si on ne peut plus avoir la certitude de pouvoir décemment se moquer des rebouteux, que nous restera-t-il ?

lundi 10 décembre 2012

Rise of the ménagère




Dans Terminator 3 : Le Soulèvement des machines, film de 2003 de Jonathan Mostow, un gentil robot (joué par Arnold  Schwarzenegger) doit protéger le héros, John Connor (joué par Nick Stahl) contre le méchant robot sexy (joué par Kristanna Loken, très sexy, j’en bande encore) qui veut le tuer pour des raisons qu’il n’est pas utile de rappeler ici. Dans une scène, le méchant robot sexy est parvenu à reprogrammer le gentil robot pour qu’il tue John Connor. Le gentil robot est alors tiraillé entre cette instruction par défaut qui le pousse à tuer le héros, et un sursaut conscient de gentil robot qui lui fait annuler cette instruction. Pour exprimer cette confusion à l’écran, on nous montre une vision subjective du gentil robot où diverses données télémétriques s’affichent en surimpression sur l’image de John Connor en train de fuir et où clignotent alternativement les messages « Kill John Connor » et « Abort last command ».

Au bureau, l’autre jour, j’ai été confronté à une situation similaire. Je sais, j’ai une vie palpitante. C’est comme ça. L’affaire est la suivante. J’ai découvert l’existence d’un phénomène extrêmement curieux. Je n’en ai pas encore mis à jour tous ses rouages mais les grandes lignes m’en sont apparues avec suffisamment de clarté pour que j’en fasse dès aujourd’hui la révélation au Monde, via ce blog. Car il faut bien que le Monde sache. Le temps presse : Noël approche. Je m’explique.

Vous connaissez les marchés de Noël. Cette lèpre, ce cancer qui prolifère dans nos centre-villes à l’approche des fêtes. Vous connaissez cette pseudo-tradition ancestrale apparue il y a quelques années. Vous connaissez ces grotesques cabanes en bois de cagette abritant mal du froid les pauvres gars qui ont dû se résoudre à accepter ce boulot grotesque. Vous connaissez les objets laids et inutiles qui y sont vendus à des prix effarants. Vous connaissez le mauvais vin chaud que l’on y vend et que personne ne boit. Vous connaissez ces écœurantes décorations de Noël, toutes de neige synthétique, boules en plastique et guirlandes électriques criardes. Vous connaissez tout ça.

Les marchés de Noël sont en tous points méprisables. C’est entendu. Pourtant, avez-vous remarqué que les ménagères de plus de trente ans ont à leur endroit des réactions extrêmement contradictoires ? J’entends chaque année en cette saison mes collègues autour de la machine à café, ma mère, mes cousines ou d’anonymes ménagères de plus de trente ans croisées dans la rue dérouler la même litanie absurde :

« Les marchés de Noël, c’est nul. J’adore ça. Quelle horreur. C’est génial. C’est con. C’est cool. Je ne comprends pas que les gens soient assez cons pour aller dépenser leur sous là-dedans. J’y ai fait toutes mes courses de Noël, comme ça, je suis tranquille. J’irai jamais dans un truc pareil. J’y retourne demain avec une copine. Il paraît que c’est celui de Strasbourg le meilleur. C’est le plus ancien. C’est ridicule. On vend les même choses dans tous. Cette année, je vais à celui de Strasbourg, j’ai eu un mal fou à trouver un hôtel. Ce qu’on y vend, c’est que de la cochonnerie. J’adore. C’est comme dans l’ancien temps. Que des trucs faits en Chine. J’ai horreur du vin chaud, on sait pas ce qu’ils mettent dedans. Y’en a un nouveau plus près de chez moi qui a l’air bien. Tous ces cons qui s’entassent là-dedans, je te jure. J’y vais chaque année... »

Tout ça dans un même souffle, en une même phrase. Ma théorie est qu’a l’instar du gentil robot de Terminator 3, ces femmes ont été reprogrammée par la Commission Nationale de Contrôle des Ménagères de plus de trente ans, la CNCM30. Cet organisme, dont je ne peux, pour l’instant, prouver l’existence, est pourtant sans aucun doute bien réel. Comment expliquer sinon que ces femmes, qui se rendent bien compte de la nullité extrême des marchés de Noël, soient néanmoins contraintes en permanence par une sorte de tâche de fond implantée dans leurs cerveaux de se rendre dans ces lieux grotesques ? Comment ? Cette théorie de la CNCM30 permettrait en outre d’expliquer un certain nombre d’autres agaçants mystères de l’âme féminine tels que, par exemple, l’inexplicable engouement pour les huiles essentielles, l’ostéopathie ou encore pour une boisson aussi répugnante que le rooibos (oui, ça s’écrit avec deux o... ça aussi, tiens, si je me retenais pas, j’écrirais bien un texte pour en dire du mal, mais bon, je manque de temps).

Complot ! Manipulation mentale ! Asservissement ! Ménagère de plus de trente ans : redresse la tête !











dimanche 26 septembre 2010

Le vieil enfant et la mère

« Allô, Hrundi ? Il faut absolument que je te parle de ton frère ! »

« Oh… C’est toi ? »

« Evidemment. Tu ne sais pas ce qu’il m’a fait encore celui-là ? »

« Non… Je dois avouer que… »

« Il est arrivé en larmes hier soir… à dix heures passées ! »

« Pourquoi était-il en… »

« Dix heures passées ! Et que je pleure… et que je criaille… Tu te rends compte ? Ce que doivent penser les voisins ! »

« Mais que t’a-t-il dit à la fin ? »

« À son âge ! Se mettre dans des états pareils ! Je te demande un peu… Est-ce qu’il n’a pas tout pour lui ? Non mais est-ce qu’il n’a pas tout pour lui ! »

« Et bien, apparemment pas puisqu’il... »

« Non mais quel traîne-grole ! Mais quel abominable traine-grole ! Il est resté plus de deux heures ! À me bassiner avec ceci, à chougner sur cela ! »

« Est-ce que tu vas finir par me dire ce que… »

« Heureusement que tu es là, toi ! Heureusement ! Ah, toi ! Tu n’es pas du genre à t’apitoyer sur toi-même comme il le fait ! »

« Tu me connais très m… »

« Et cette fille que tu as rencontrée ! Cette petite Jayamala est épatante. D’ailleurs je le lui ai dis. Dieu m’est témoin, je le lui ai dis à notre première rencontre ! Je lui ai dit : "Jayamala ma petite guirlande, tu es un peu la fille que je n’ai jamais voulu avoir." »

« Tu voulais dire : que tu n’as jamais eue ? »

« Comment ? Oui, si tu veux. Tout ce que tu veux, moi ça me va ! »

« Et bien alors dis-moi pourquoi Paridil était en larmes hier soir… »

« Pourquoi ? Oh mais est-ce que je sais, moi. À mon âge… Cette femme, cette Mâdharasi dont il s’est amouraché, n’a pas dû dire ou faire ce qu’il attendait voilà tout ! Quelle idée de dépendre d’une fille appelée Mâdharasi ! Il a trouvé – à son âge on ne saura jamais comment ! – le moyen de tomber amoureux d’une qui ne l’aime pas, évidemment. Enfin, tu le connais. Il n’y a pas grand-chose à en dire. Cela dit je l’aime bien, moi, Paridil. C’est vrai. Dieu m’est témoin que je l’aime bien ton frère. »

« Tu veux dire : ton fils ? »

« Hum ? Oui, oui, c’est ça, mon fils, ça n’est pas ce que j’ai dit ? Bref… Tenons-nous au courant. Essayes de l’appeler, ça lui fera sûrement bien plaisir. Comme à moi. Quel plaisir tu me fais lorsque tu m’appelles. Tu ne m’appelles pas suffisamment. Tu sais, je suis âgée. Le temps passe si vite. Enfin, c’est la vie. On met des enfants au monde et puis… Bah ! A bientôt mon grand. »

« Au revoir, Maman. »



Dans la famille Bakshi, je demande le prophète. Lorsqu’on parle famille il est très souvent injuste de passer sous silence son existence à celui-là. Nombre de familles en possèdent un. De prophète. Le père ou la mère (plus rarement les deux) le désigne, le choisis. C’est alors qu’il s’incarne. Il se met à exister. Plus ou moins indépendamment du corps terrestre qui lui sert de réceptacle. Toujours aux dépends de ceux qui peuplent tant bien que mal la réalité. Aux yeux fous de la mère, Hrundiette Nallarasi Bakshi-la-reine-de-beauté, le prophète n’est autre que Hrundi. Ce statut a fait de Paridil le paria. Nallarasi se refuse à croire que nous ne sommes tous que des chiures de mouches sur l’immense vitre de la vie. Son petit Rhundi n’est pas une chiure. Cela ne se peut car Nallarasi-la-reine-de-beauté n’a rien d’une mouche.


Qu’est-ce qu’un prophète ? Et bien un proph…


« Oui, allô ? »

« Hrundi, lumière de ma vie, j’ai oublié de te demander si tu avais bien reçu ma carte pour ta fête ? Tu vois ce que ton frère me fait faire ! J’en perds la tête, tiens… Pourtant ta fête est aussi la mienne. Alors ? »

« Oui, oui. Je l’ai bien reçue. Et je t’en remercie d’ailleurs. Et je te souhaite une bonne saint Hrundi, enfin une bonne sainte Hrundiette, également.»

« Tu as trouvé le chèque ? »

« Je l’ai trouvé oui. Il était dans l’enveloppe, alors forcément… »

« Le montant te suffit ? »

« C’est trop. »

« Comment ? Mais rien n’est trop beau pour celui par qui la vie de tout être vivant prend enfin sens et… »

« C’est parfait. Parfait, vraiment.»

« Et la photo de ta mère ? L’as-tu trouvée la photo de ta mère ? »

« Et bien oui… Je… Elle aussi était dans l’enveloppe… »

« N’était-elle pas sublime ta mère du temps de sa splendeur ? Hein ? N’étais-je pas une sacrée pépée ? »

« Et bien ma foi, tu… Il est certain que… Enfin, est-ce qu’on peut vraiment nier que… »

« Les mots te manquent ? Je comprends ça. Ils manquaient aussi à ton père. Ah, ton père… Si seulement il était là… C’est arrivé si subitement. D’un coup ! Crac ! Et puis plus rien. Rien. À part toi. »

« Écoute maman… je… »

« Oui, tu as du travail, je comprends. Ah ! Les enfants… Tu manges à ta faim seulement ? Il faut manger à ton âge ! »

« À quel âge ? »

« Oui, oui. À bientôt, ma lumière, mon amour, ma paupiette. À bientôt. Ta Maman raccroche. »

« Bon. On se rappelle… »



« Prophète : n.m. est un emprunt très ancien (v.980) au latin chrétien propheta « devin qui prédit l’avenir » et, dans la Bible, « homme inspiré par Dieu parlant en son nom pour révéler ses volontés ». Le mot latin est emprunté au grec prophêtês désignant l’interprète d’un dieu, celui qui transmet la volonté des dieux, annonce l’avenir et, à l’époque chrétienne, celui qui annonce la volonté du Dieu unique. »



On le sait depuis « La Vie de Bryan », seul le prophète peut nier qu’il est le prophète. Inutile donc de se perdre dans de trop longues explications auprès de la mère. La rationalité ne présente de toute façon que peut d’intérêt lorsqu’il s’agit de cerner un type de rapport au monde. N’a-t-elle pas, de par le passé, servi à tout justifier, la rationalité ? De l’usage de la torture à la création des camps de concentration… Non. Toute tentative de s’expliquer est nulle et non avenue. Dès lors, demandons-nous plutôt ce qu’est un prophète sans prophétie ? En ce qui concer…



« Oui ! Allô ? »

« Mon Hrundinou ? »

« Qui d’autre veux-tu qui… Qu’est-ce que tu veux encore, Maman ? »

« Tu es fâché ? Quelqu’un t’a fait des misères ? »

« Écoute, il faut que je travaille et… »

« Ah, oui. Le travail ! Quel stress de nos jours. J’ai vu ça à la télévision. Chez France Télécom il s’en jette par les fenêtres comme s’il en pleuvait ! Tu n’as pas de "désirs morbides", des fois ? »

« Pardon ? »

« Des "désirs morbides", c’est comme ça qu’il appelle ce que ressentent tous ces gens, là, qui prennent les fenêtres pour sortir… »

« Non, je ne… »

« Tant mieux ! Parce que s’il t’arrivait quelque chose, n’importe quoi, Dieu m’est témoin que je n’aurais plus aucune raison de vivre, tu m’entends ? Plus aucune ! J’en mourrais, tu m’entends bien, là ? Tu te rappelles ce que me disait le bon docteur Zorg à ta naissance ? »

« Je pourrais difficilement m’en rappeler mais comme tu me l’as répété des milliers de fois je… »

« Le docteur Zorg a dit en parlant de toi, Hrundinounet, oh, je l’entends encore, il a dit : "à votre âge, Madame, celui-là, ça sera votre bâton de vieillesse… !" »

« … »

« Je te laisse penser à tout ça. À très bientôt, mon Hrundinounetnitounet. »



Évidemment, le prophète a droit aux plus beaux atours. La pourpre, la myrrhe, l’or, l’encens lui sont destinés. Les soieries les plus raffinées, les étoffes richement brodées lui reviennent de droit. Entre taffetas et mousselines, il passe lentement une enfance interminable comme un solitaire trop onéreux dans la vitrine d’une bijouterie fantaisie. Pour qu’il devienne le plus gros solitaire du quartier – comme on le dirait également d’un sanglier, notons-le – son Dieu le bourre régulièrement des mets les plus fins, les plus délicats… ou pas, mais toujours en importantes quantités. Il est celui qui luit et qui, toujours plus gros, n’en sera que plus éblouissant. Il est celui qui brille de milles feux aux yeux malades de la mère professionnelle. Car il existe des mères qui exercent en amatrices. Celles-là, votre serviteur l’a constaté, prennent soin d’élever des hommes et non des fils comme c’est là la tâche et l’obsession des mères professionnelles. En retour, le prophète, replet, se doit, par contrat tacite, de ne jamais trop s’éloigner de la déesse Maman. Elle est et restera son seul Dieu. Il est et doit être jusqu’à la fin des temps son « bâton de vieillesse ».

Derrière cette expression se cache un fait patent : le prophète n’est que glaise entre les doigts avides de la déesse. Il n’est ni plus ni moins qu’un objet, certes le plus précieux de tous, mais qui jamais n’accèdera au statut envié d’individu. Dans la famille Bakshi, le moyen de domination de l’autre le plus courant est l’angoisse. Ce sentiment puissant, lentement érigé au rang des Beaux Arts par des générations de Bakshi aux yeux écarquillés et à la bouche bée, auxquelles le peintre danois Edward Munch à rendu le plus vibrant des hommages dans son tableau Le Cri, ce sentiment sans limite donc irradie de la déesse Hrundiette Nallarasi-la-reine-de-beauté ! Etre son prophète, accomplir sa prophétie signifie clairement être l’objet d’une incommensurable déferlante d’angoisse perpétuée et perpétuelle, qu’il faudra tout à la fois subir et entretenir.

Mais illustrons à satiété ce qui n’est encore qu’un vague concept par l’entremise de quelques questions précises…

Question : qu’arrive-t-il au prophète lorsque Hrundiette Nallarasi-la-reine-de-beauté sa mère, ivre de télévision bouchonnée, apprend l’existence de « la drogue » et du trafic dont elle est l’objet dans les établissements scolaires ?

Réponse : le prophète est examiné sous la moindre de ses coutures avec une régularité inhumaine et au premier prétexte venu à un âge pourtant avancé de son développement. Le prophète grandit ainsi dans une sorte de commissariat où ses plus infimes velléités d’intimité sont mises à mal par l’œil omniscient de la police. Sous le képi, les yeux hagards, éperdus d’inquiétude de Hrundiette Nallarasi Bakshi qui n’a foi en rien ni personne et mènera jusqu’au bout un combat juste et bon contre le mal qui déjà s’insinue dans les veines de son prophète, c’est probable ? Non ! C’est un fait !, Arrh ! Mon Dieu ! Mais qu’ai-je fais pour mériter ce fils drogué qui avait pourtant tout pour lui ! Ça n’a pas d’importance, mais le prophète en question attendra l’âge inconvenant de 28 ans pour fumer sa première cigarette de marijuana.

Question : quid du prophète lorsque sa mère, Hrundiette la forcenée, gavée de monceaux de programmes avariés, se met à croire dur comme fer à la folle et secrète carrière de travesti de son fils à la simple faveur d’une erreur téléphonique où l’interlocuteur d’infortune lui demanda après une certaine Succuba Bakshi… Le propre nom de son fils associé de la sorte à quelque prénom tout aussi féminin qu’impur suffit à convaincre le cerveau enfiévré par l’angoisse de la mère que son prétendu prophète, au lieu d’haranguer les foules comme son destin l’y engageait légitimement, préférait les aguicher par l’entremise de vaporeux déshabillés que l’œil pervers d’invertis libidineux notoires ne pouvait manquer d’apprécier ! Ainsi, d’un instant à l’autre, celui qu’elle avait mis bas était-il mis à bas ! Trainé dans une fange qui n’encombrait que trop la boite crânienne maternelle pour ne pas s’évacuer alentours tel un purin malfaisant, le prophète, redevenu pour l’occasion Hrundi-le-petit-le-sans-grade, était mis en demeure de s’expliquer à propos de ses activités nocturnes et contre-nature ! Comment sortait-il de la maison la nuit venue pour aller s’adonner au stupre et à la luxure ? Hein, comment ? Qui ? Mais qui donc l’avait ainsi jeté sur les chemins honteux de la dépravation ? N’était-ce pas cet ami d’origine grecque ? C’était sûrement lui : n’avait-il pas celui-là abandonné ses études pour se consacrer à la coiffure ! C’était bel et bien là la preuve : un pseudonyme, un ami aux origines tendancieuses s’adonnant à un métier dont on sait bien par qui il est en règle générale pratiqué : la messe était dite ! Le destin de Hrundi scellé ! D’autant que celui-ci, tel un enfant battu sur lequel s’abat pour des raisons qui lui échappent, à un moment inattendu, la violence parentale venue d’on ne sait où, Hrundi, donc, tétanisé à la barre d’un procès improvisé, ne savait que dire pour sa défense. La mère, philosophe à ses heures, sait bien que « qui ne dit mot consent » ! Alors Hrundi s’agace. Il est subitement d’humeur chafouine ! Il hausse le ton devant son créateur. Un sentiment d’absurde et d’injustice l’envahit ! Tel Job, une sainte colère s’empare de tout son être. Pour que cessent les mots infâmes qui s’abattent sur lui comme une pluie de grêlons – de ceux dont on dit après coup qu’ils avaient la taille d’un œuf – Hrundi laisse aller non sans violence une main désormais hors de contrôle sur la bouche impie qui hurle à présent des malédictions ! Ce geste aura deux conséquences. Premièrement : Hrundi aura pour un temps tordu le coup à toute culpabilité et se sera par un tel geste affranchi de toute forme d’aigreur quant aux mères en général grâce à la limite imposée à la sienne en particulier, il aura résisté pour de bon en perçant cette sorte d’abcès que génère toujours le dos rond face à l’adversité, il aura défendu sa dignité toute humaine pour de ferme, pour de dur, sans qu’aucune des abominables prédictions de la mère (qui le menaçait une fois de plus de se supprimer à l’aide du fusil de chasse paternel et qui profitait même de l’occasion pour bien stipuler qu’après sa mort aucune femme – aucune ! – ne pourrait aimer un être aussi vil que Hrundi) ne se soit depuis réalisées. Deuxièmement : un conseil de famille composé de la mère et de ses propres parents fut réuni à la hâte et décida rapidement qu’il fallait faire interner le prophète !

Interné, Hrundi l’était depuis sa moins tendre enfance. Cela le désappointa mais ne lui fit aucunement peur.

Question : le prophète peut-il être déchu définitivement de tous ses droits divins ?

Réponse : Hélas, non. Il regagna rapidement son statut de prophète aux yeux fous de Hrundiette Nallarasi-reine-de-beauté, et ce pour deux raisons : tout d’abord la vie de la mère devait avoir un sens que seule la mise au monde d’un prophète pouvait justifier, d’autre part, si la mère voulait avoir de nouveau l’occasion de radier de l’ordre du Divin sa progéniture il fallait bien que cette dernière regagne son titre.

Question : la mère a-t-elle cessé par la suite ses activités funestes ?

Réponse : Hélas, trois fois hélas, non bien sûr ! Par la suite la mère, toujours très professionnelle, ne manquera jamais de répandre ça et là ses angoisses de femme seule ayant elle-même été élevée par une mère abusive et malade d’angoisse. Justifiant chacun de ses actes aberrants par l’amour inconditionnel qu’elle voue à son prophète de rejeton, elle fera conséquemment tout pour que celui-ci soit rejeté. Ainsi insinuera-t-elle continuellement que les « filles » qui s’intéressent à lui contre toute attente ne le font que pour des raisons qui outragent sans vergogne la plus élémentaire des honnêtetés. Ainsi ne manquera-t-elle pas d’appeler le premier employeur du prophète pour dresser de son fils un portrait vibrant d’une sensibilité toute télévisuelle, à mi-chemin entre « La boom » et le Téléthon. Accueilli par ce premier staff comme le dernier des demeurés, est-il besoin de préciser que Hrundi aura bien du mal à faire son trou au sein de l’entreprise car il lui faudra tout d’abord sortir de celui creusé par la mère à grand renfort d’amour protec...


« Allô ? Qu’est-ce que tu veux encore Maman ? »

« Hrundi, mon petit ? Paridil à l’appareil. »

« Oh, Paridil, mon grand, j’ai cru que c’était encore la vieille qui m’appelait. »

« Elle est difficile en ce moment. Tu sais ce que c’est : elle vit seule, n’a que la télévision, s’imagine toute sorte de chose… »

« Comme quoi, à défaut de justice la vie sait faire preuve de justesse… »

« Tu es un peu dur. Ça n’est pas facile pour elle. Elle n’a que t… »

« Moi ? Et toi alors ? Je n’ai jamais compris pourquoi ça ne te gênait pas qu’elle me préfère à toi d’une façon aussi flagrante ? C’est injuste et ça n’a pu que te manquer… »

« On ne peut pas tout avoir. C’est notre histoire : tout un poème mais pas de quoi faire pleurer les honnêtes gens. Des deux vieux enfants que nous sommes, je ne suis pas celui qui a eu l’amour voilà tout… »

« Et qu’est-ce que tu as eu, alors ? »

« La paix. Et ça aussi ça n’a pas de prix crois-moi. »

« … »

« Hrundi ? »

« Oui. »

« Tu as faim ? »

« Toujours. »

« Alors voilà ce qu’il nous faut : un bon gros repas bien cher ! »

lundi 20 septembre 2010

Votre mère est folle


Si. Elle est folle. Je le sais. Même si je ne connais pas votre mère, je le sais : elle est folle. J’en suis désolé, notez bien.

Mais ne niez pas. Votre mère est folle. Toutes les mères sont folles. Toutes. La mienne, la vôtre, toutes. Vous le niez peut-être, mais prenez un instant et écoutez votre cœur : vous le savez, au fond, qu’elle est folle. Vous savez bien que nombreuses sont les choses que vous ne pouvez pas lui dire, dont vous ne pouvez pas parler avec elle car elle ne les comprend pas. Vous avez appris en grandissant à ne plus tenir compte de ses avis et de ses conseils dans bien des domaines car ils n’ont aucun rapport avec la réalité du monde. Vous les écoutez, ces avis, ces conseils, avec une oreille distraite et avec l’air de bienveillante impatience que l’on réserve aux enfants et aux vieillards séniles. Vous les écoutez par amour pour elle, mais vous savez qu’ils n’ont aucune valeur.

Toutes les mères sont folles. Et tout le monde le sait, au fond. Quoique j’ai une amie qui m’a dit un jour, comme ça, au détour d’une discussion, que sa mère n’était pas folle. « Pourquoi serait-elle folle, ma mère ? » m’a dit cette amie. « Comment ne le serait-elle pas ? » ai-je, je crois, finement rétorqué (je crois que j’ai rétorqué ça. J’avais bu, je ne sais plus). Et c’est vrai : je ne la connais pas, sa mère, mais pourquoi ne serait-elle pas folle, hein ? Vous avez déjà vu une mère que ne soit pas folle, vous ? Moi pas. Jamais.

Mais foin de généralités et abordons le cas de mon proche parent, Bertram. La mère de Bertram est folle, bien sûr. Sa folie prend plusieurs formes, mais s’il y en a une qui est particulièrement pénible pour Bertram, c’est l’acharnement que met sa mère à vouloir influer sur sa vie professionnelle : bien que Bertram ait un travail intéressant et raisonnablement bien payé, sa mère a décidé qu’elle devait lui en trouver un autre et elle se consacre à cette tâche avec l’énergie convulsive des fanatiques.

Betram vient d’une région pauvre, rurale, économiquement et culturellement sinistrée. Une région en tout point semblable, pour tout dire, à celle du Puy-en-Velay. Il a quitté cette région très tôt pour faire des études et pour fuir l’influence destructrice de sa mère folle. Ses études terminées, il a pris soin de chercher du travail loin de la région maternelle, à Paris, et sans aucune aide de sa mère. Celle-ci n’a eu de cesse depuis d’essayer de le ramener sous sa domination en tachant de lui trouver un travail au Pays, mais Bertram a jusqu’ici tenu bon.

On pourrait penser que, compte tenu de la difficulté invraisemblable qu’il y a à trouver du travail à notre époque, il aurait été difficile pour Bertram de repousser les propositions professionnelles empoisonnées émanant de sa mère. Mais il n’en était rien : sa mère étant folle à lier, toutes les démarches qu’elle entreprenait pour faire embaucher son fils étaient si grotesquement déconnectées de la réalité qu’elle n’aboutissaient à rien de concret.

Ce n’est pas pour autant que Bertram avait la paix avec sa mère, bien sûr. La folie des mères est rarement une folie douce. Il ne s’agit pas, en général, de simplement dire n’importe quoi sur un monde auquel on ne comprend rien. Non : la mère vise généralement à imposer sa vision aberrante de la réalité à son entourage et à le contraindre à agir en conséquence. La mère est de plus aidée par le principe selon lequel il est généralement moins épuisant de faire ce qu’elle veut, aussi aberrant que cela puisse être, plutôt que d’essayer de ne pas le faire et ainsi se trouver confronté à ses supplications, menaces, actions absurdes, coups de téléphones incessants, manœuvres de rétorsion, pleurs, cris et autres chantages affectifs. La mère est en effet une fanatique : elle ne recule devant rien pour faire aboutir ses maléfiques et absurdes projets.

C’est ainsi que, par un bel après-midi de fin d’été, Bertram s’est retrouvé à la porte du Palais du Luxembourg. Sa mère ayant, au Pays, rencontré le sénateur Durand sur le marché aux bestiaux, elle avait littéralement supplié le digne parlementaire de recevoir son fils dans son bureau, au Sénat, au Palais du Luxembourg, là-haut, à Paris, et de « faire quelque chose pour lui ». Que recouvre dans le cerveau malade de la mère de Bertram ce concept de « faire quelque chose » pour son fils, nul ne le sait. Peut-être a-t-elle, dans son délire, des visions nocturnes de pourpre et d’or dans quelque palais de la république où des gens puissants et mystérieux dirigeraient le pays depuis d’antiques fauteuils en chêne tendus de velours rouge sous les conseils que Bertram leur murmurerait à l’oreille. Ou peut-être pas. Qui sait ce qu’il se passe dans le cerveau d’une mère.

Quoiqu’il en soit, après avoir torturé le sénateur Durand jusqu’à ce qu’il accepte de recevoir son fils, la mère de Bertram avait torturé son fils jusqu’à ce qu’il accepte d’être reçu par le sénateur. « Il en ressortira bien quelque chose. Il est sénateur quand même. Et puis avec les impôts qu’on paye. » avait-elle avancé comme argument pour justifier toute l’affaire.

« Mais qu’est-ce que je fous là, putain ! » se disait quant à lui Bertram en attendant le sénateur Durand dans une petite salle du Palais du Luxembourg. « C’est ridicule. Mais bon, c’est pas bien grave, ce mec-là, il doit être super occupé. Il va me recevoir poliment cinq minutes dans son bureau histoire de dire, et puis c’est tout. Il doit bien comprendre l’absurdité de tout ça. Il doit bien être intelligent, ce mec : il est sénateur quand même ! », se disait Bertram, ses arguments faisant ainsi curieusement écho à ceux de sa mère.

Mais je dis du mal des mères depuis bien des lignes, il est temps de changer de cible. Passons un peu aux sénateurs, si vous le voulez bien.

Bertram n’avait jamais rencontré de sénateur de sa vie. Il pensait donc n’avoir que peu d’a priori les concernant. Après sa rencontre avec le sénateur Durand, il se dit qu’il devait finalement avoir beaucoup d’a priori très positifs sur les sénateurs dont il n’avait pas conscience. En tout cas, ces a priori ont tous été démentis ce jour-là.

Une consommation importante et quotidienne d’alcool depuis l’adolescence peut avoir sur l’homme mûr deux effets opposés : certains maigrissent, s’assèchent et deviennent tout gris ; d’autres grossissent et deviennent rouges et bouffis. Le sénateur Durand appartenait résolument à cette deuxième catégorie. Tout petit, aussi large que haut, souriant, affable et vêtu d’un costume à la dernière mode des mariages paysans d’il y a trente ans, notre homme fit bon accueil à Bertram, lui tapant sur l’épaule et lui serrant la main avec une poigne à broyer une noix de coco : « Salut mon gars ! Eh, deux gars du pays qui se retrouvent à la capitale, ça fait plaisir, eh ? Pas vrai ? Eh ? Ah, Ah ! Allez viens, j’te fais visiter mon bureau. Viens, j’te dis ! ».

Bertram, après avoir bredouillé un vague « bonjour M. le Sénateur » fut alors entraîné par ce gros homme hilare dans un passage souterrain qui permet aux sénateurs d’aller du Palais du Luxembourg au bâtiment d’en face qui abrite leurs bureaux sans avoir à traverser la rue de Vaugirard en surface avec le commun des mortels.

Le bâtiment dans lequel évoluait maintenant Bertram à la remorque du sénateur, bien qu’extérieurement du plus pur style haussmannien, avait été luxueusement redécoré à l’intérieur dans un style giscardo-pompidolien tout de ces beiges et marrons si prisés à l’époque. Ils arrivèrent bientôt tous deux dans un long couloir beige avec de nombreuses portes marron toutes identiques. Le sénateur Durand pointant un index comme une saucisse devant l’une d’elles dit d’un air complice « Tiens, là, c’est le bureau de Martine Aubry. Rudement sympa, c’te bonne femme. » Bertram en était encore à se dire qu’il lui semblait bien que Martine Aubry n’était, ni n’avait jamais été, membre du Sénat quand ils arrivèrent devant la porte marron du bureau du sénateur.

« Pfouuuu, bon, ben écoute, moi, je quitte mes chaussures. Ça te dérange pas ? Non parce que j’en peux plus, là, avec les débats, les commissions et tout ça. Mets toi à l’aise, hein, écrase-toi la raie, là, qu’on cause un peu. »

Bertram s’assit du bout des fesses et profita de ce que le sénateur avait disparu sous son bureau pour retirer ses mocassins à pompons pour étudier un peu la pièce dans laquelle il se trouvait. Une pièce de petite taille avec un petit bureau. Une pièce de très petite taille, même. Peut-être 10 m2 (il est sénateur, pourtant, quand même). Il faut dire qu’elle semblait sans doute plus petite qu’elle n’était en réalité du fait de la présence en son milieu d’un lit deux places défait prenant quasiment toute la place non occupée par le bureau.

Bertram fixait encore ce lit avec perplexité quand le sénateur émergea triomphalement de sous le bureau.

« Putain, ça va mieux, dis. Ah, tu mates le pajot ? Pas mal hein ? » Et se levant brusquement, il contourna en chaussettes le bureau pour aller palper le matelas avec un murmure appréciateur. « Ah je roupille bien, ici, tu sais. Moins bien qu’au Pays, c’est sûr, avec tout ce bruit, la pollution, les voitures et tout, mais quand même. Et puis ça m’évite de payer l’hôtel ! Et il est confortable, ce pajot, hein. Tiens, tâte ! »

Une réelle inquiétude s’empara alors de Bertram. Le sénateur serait-il une sorte de closet homosexual abritant discrètement ses aventures sexuelles dans son bureau-chambre sénatorial ? Est-il en train de lui proposer la botte ? La propre mère de Bertram l’avait-t-elle entraîné dans cette aventure grotesque en connaissance de cause, se disant que ce ne serait qu’un mauvais moment à passer et que « ça pourrait aider pour sa carrière » puisque « il est sénateur quand même ! » ? Un article récent sur le scandale des ballets roses dans les années 50 lui revint à l’esprit, mais le sénateur se lassa rapidement du sujet pourtant passionnant du lit pour aborder la question qui les réunissait ce jour-là.

« Bon alors, tu cherches du boulot ? C’est bien, ça, c’est bien. Faut pas être feignant. Surtout pas. Tu sais, ces histoires de chômage, c’est des conneries de journalistes. Moi, de mon temps, y’avait pas de chômage parce qu’on était pas feignants. On voulait bosser et on trouvait du travail. Si t’es pas feignant, t’en trouveras. T’as fait des études, toi en plus, hein ? »

« Beumhhhoui monsieur le Sénateur, j’ai fait… »

« Eh ben y’a pas de soucis alors, si en plus t’as fait des études ! T’as pas à t’en faire ! Allez viens, je te paye un pot au bar du Sénat. »

Et voilà Bertram et le sénateur Durand repartis à travers les couloirs beiges et marron, repassant sous la rue de Vaugirard par le passage souterrain réservé puis déambulant parmi les salles toutes de dorures du Palais du Luxembourg, croisant divers employés et huissiers qui donnent tous avec déférence du « Bonjour monsieur le Sénateur » au compagnon de Bertram qui leur répond avec une bienveillance lasse et ostensiblement modeste de prélat.

« Et puis eh, c’est pas à la cafet’ que je t’emmène hein, c’est au bar réservé aux sénateurs ! Tu vas voir ! »

Le bar en question s’avèra être ce que Bertram ne peut décrire que comme une version idéale fantasmée et miniature d’une brasserie parisienne chic : dorures et peintures aux murs, mais belles ; chaises de style bistrot et petites tables rondes au dessus de marbre, mais agréablement éloignées les unes des autres ; bar en bois et zinc, mais propre ; serveur parisien en chemise, gilet et long tablier blanc, mais poli.

« Alors ? Tu bois quoi ? »

Bertram, ayant appris par un rapide coup d’œil à sa montre qu’il était 3 heures de l’après-midi, et malgré son intense besoin de l’effet anxiolytique de l’alcool jugea plus raisonnable de se contenter d’un café.

« Houlaaaaaaa, pfouuuu, un café ? Eh ben, vous êtes sobres vous les jeunes. C’est admirable. Bon, sérieusement, qu’est-ce que je vais me prendre, moi… ah ben tiens, un Ricard ! Ça m’a donné chaud, tout ça. Et puis eh, comme on dit, hein, un Ricard et ça repart ! Hein ? Ah ah ah ah ! »

Arrivé à ce moment là de l’affaire, Bertram, en homme altruiste à l’esprit civique, ne pensait même plus à la perte de temps que constituait pour lui cette aventure grotesque mais en était venu à éprouver un vif sentiment d’inquiétude pour la France, son pays, dont le dément qui rigolait en face de lui était un des plus hauts représentants élus.

De quoi discutèrent-ils autour de leurs boissons, Bertram n’en a gardé aucun souvenir. Il s’est finalement retrouvé ahuri sur le trottoir de la rue de Vaugirard, la main encore endolorie par la poigne du sénateur Durand et sous l’œil suspicieux du gendarme de faction quand son téléphone portable se mit à sonner.

« Alors mon chéri, ça s’est bien passé avec le sénateur ? »

« Écoute maman, je suppose que l’on peut dire ça. »

« Tu t’es mis en valeur, j’espère, hein ? C’est qu’il est sénateur. il va sûrement te trouver du travail. »

« On verra. »

« Et il t’a dit quoi ? »

« Le sénateur ? Euh, pas mal de choses, écoute. Je suis resté longtemps, il a beaucoup parlé. Il m’a payé un coup. »

« Il t’a quoi ? »

« Il m’a payé un coup. Au bar du Sénat. J’ai pris un café. »

« Il t’a payé un coup… » dit la mère de Bertram d’une voix emplie d’un respect mystique. « Eh ben dis-donc. C’est bon signe, ça. C’est très bon signe. Prendre un verre avec un sénateur. C’est très bon signe. »

« Ah, tu crois ? »

« Ah ben oui, parce que ça veut dire que… »

Mais Bertram n’écoutait plus. Il repensait au Meilleur des mondes de Huxley où les enfants n’ont pas de parents, sont le fruit d’une fécondation in vitro et d’un développement en cuve. Et à leur naissance, ils sont confiés à des services de l'état pour une éducation collective et ils ne connaissent aucun père, aucune mère, aucune famille. Inexplicablement, se dit Bertram, ce mode d’organisation sociale est dans le roman présenté de manière négative.

lundi 26 avril 2010

Du sang et des tripes

Sigmund Freud est mort à Londres en 1939. Plus de 80 ans plus tard, une exposition des peintures de son petit-fils, Lucian Freud, est organisée au Centre Pompidou à Paris tandis qu’un obscur philosophe médiatique du nom de Michel Onfray tente de faire parler de lui en critiquant grossièrement le fondateur de la psychanalyse. Parallèlement à ces deux événements liés au vieux Freud, un troisième se produisait, loin de l’attention des médias, dans l’intimité de l’appartement parisien d’un mien ami, originaire comme moi de la bonne ville du Puy-en-Velay, que nous nommerons ici Toufik afin de préserver son anonymat et sa dignité.

Situons l’affaire. Notre ami Toufik a le même problème que tout le monde : sa mère est folle. La folie de sa mère est pluridisciplinaire ; elle se manifeste dans tous les domaines de la vie. Cette folie se focalise toutefois avec une particulière virulence sur deux domaines : ses rapports avec son fils Toufik — ce qui est bien naturel — et ses rapports avec la nourriture — ce qui est traditionnel au Puy-en-Velay. Chez la mère de Toufik, comme chez beaucoup de mères, il y a un regret inconscient que son fils ne soit pas mongolien. S’il l’avait été, elle aurait en effet pu le garder chez elle et consacrer son existence à s’occuper de lui, au lieu de le voir vivre on ne sait quelle existence autonome, on ne sait où avec on ne sait qui. Par ailleurs, pour la mère de Toufik, comme pour tout habitant du Puy-en-Velay, manger, c’est vivre, et vivre, c’est manger (et quand je dis "manger", il faut comprendre "bâfrer comme un porc"). Le fait de manger est pour elle signe de bonne santé. Le fait de peu manger est signe de maladie. Et en cas de maladie, le meilleur remède, c’est de manger. On juge hommes, femmes et bêtes à la quantité de nourriture qu’ils sont capables d’absorber. L’obèse est sympathique. L’anorexique est fourbe. Jeter de la nourriture est un impensable sacrilège. Bref, l’éducation de Toufik a brulé à jamais en lettres de feu dans son cerveau la phrase : la nourriture est ton dieu.

Et il advint un beau jour que la mère de Toufik offrit à son fils un Tupperware plein de tripes. Pour les gens normaux qui vivent dans le monde réel, il convient ici de préciser tout le contexte qui entoure ces deux éléments-clés de notre histoire : le Tupperware et les tripes.

Le Tupperware est une boîte en plastique soi-disant étanche à usage alimentaire conçu par la Tupperware Brands Corporation et destinée exclusivement aux mères de famille démentes (pléonasme). Cet objet répugnant est fabriqué dans un type particulier de plastique qui a la caractéristique amusante de devenir rapidement marron et poreux, de conserver éternellement l’odeur et le goût de tous les aliments avec lesquels il est mis en contact et de communiquer ce cocktail monstrueux de goûts et d’odeurs à tout aliment que vous auriez l’idée vicieuse de mettre dans le Tupperware. Le Tupperware est une invention de Satan destiné à tourmenter les hommes et je ne prendrai même pas la peine de parler des tristement fameuses "réunions Tupperware" pour convaincre mon lecteur du caractère maléfique de cet objet.

On désigne par "tripes" au Puy-en-Velay les tripes à la mode de Caen, préparation culinaire fameuse à base essentiellement de panse de bœuf et de pied de veau. Le mot "tripes" y désigne également par extension une manifestation festive organisée par une association ou une collectivité locale où l’on sert des tripes à la mode de Caen. Enfant, j’ai ainsi souvent vu mon père se rendre « aux tripes des anciens d’Algérie ». En résumé, les tripes ont, au Puy-en-Velay, une certaine dignité sociale.

Mon ami Toufik s’est donc un beau jour retrouvé en possession d’un Tupperware plein de tripes et tout palpitant entre ses mains de la charge sociale et affective que je viens de tenter d’évoquer.

Quels problèmes Toufik n’a pas encore résolu avec sa mère, avec la nourriture et avec le Puy-en-Velay ? Nous ne le détaillerons pas maintenant. Sachez simplement que Toufik ne pût jamais se résoudre à manger les tripes et qu’elles restèrent à pourrir lentement au fond de son frigo en faisant petit à petit gonfler les parois du Tupperware. Il advint alors que la mère de Toufik réclama à son fils la restitution du Tupperware afin de le remplir d’un aliment qui prendrait bientôt un goût de tripes pourries.

Toufik, en bon fils, s’apprêta à répondre à la demande maternelle, mais un problème se posait : que faire avec ces tripes ? Il n’était plus question, et depuis longtemps, de les manger : l’odeur qu’elles dégagèrent quand le Tupperware s’ouvrit en sifflant aurait fait vomir un bouc. Il n’était pas non plus question de les jeter : bien que pourries, ces tripes étaient de la nourriture et un homme du Puy-en-Velay ne jette pas de nourriture. L’esprit tourmenté de Toufik lui fournit alors une solution que je qualifierai de géniale : jeter les tripes dans les toilettes. Jeter ces tripes dans les toilettes plutôt que dans la poubelle, c’était un peu comme s’il les avait mangées, digérées puis déféquées, ces tripes. Il contournait ainsi habilement l’interdit traditionnel.

Alors que Toufik livrait bataille avec ses démons intérieurs, sa compagne — que nous nommerons ici Gwenaela en raison de ses origines bretonnes — se trouvait à ses côtés dans son appartement. Elle assistait, compréhensive mais impuissante, aux tourments moraux de Toufik. Quand il lui fit part de son idée, Gwenaela, pragmatique, et bien que sensible à l’élégance intellectuelle de la solution envisagée par Toufik, lui fit remarquer que le bloc de tripes putréfiées risquait de boucher le tuyau d’évacuation des toilettes. Les paroles de Gwenaela devaient se révéler prophétiques, mais Toufik n’en tint pas compte. Comprenons-le, aussi : c’était la parole de sa compagne bretonne contre l’éducation sacrée de sa mère, soit l’Étranger contre la Patrie, la Science contre la Religion, l’amour charnel contre l’amour filial… Toufik n’a pas d’issue, il panique, halète, le sang bat à ses tempes, sa vision se trouble, seule une décision brutale et instinctive peut le tirer de là : il court avec le Tupperware aux toilettes et y jette le bloc de tripes.

Le choix est fait. Toufik et Gwenaela considèrent le bloc de tripes pourries au fond de la cuvette. Le rituel conjuratoire est accompli. Les tripes maternelles ont été symboliquement déféquées. Toufik aurait pu s’en tenir là. Hélas, emporté par son émoi, ivre de pureté, désirant une fin orgasmique et éjaculatoire à cet épisode, il tira la chasse. Puis la tira à nouveau. La première fois, le bloc de tripes fut gobé d’un coup par le mécanisme qui l’envoya se coincer à mort dans l’étroit tuyau d’évacuation. La deuxième fois, le mécanisme régurgita de grandes quantités d’eau souillée de jus de tripes dans tout l’appartement sous les yeux et autour des chevilles de Toufik et Gwenaela entre lesquels avait entre-temps éclaté une violente dispute, victoire à distance de la mère de Toufik sur cette créature féminine qui lui a pris son fils.

Vous tous qui me lisez, plaignez Toufik, à genoux, les bras plongés jusqu’aux épaules dans les tripes de sa mère pour les extirper du tuyau des toilettes alors que sa compagne le maudit, assise sur le canapé, les genoux sous le menton.

Plaignez Toufik.


vendredi 16 avril 2010

Merveilleux est le monde du jeu vidéo


And all is seared with trade, bleared, smeared with toil ;
And wears man’s smudge, and shares man’s smell :
the soil
Is bare now, nor can foot feel, being shod.
And, for all this, nature is never spent ;

There lives the dearest freshness deep down things.



Oui, merveilleux. Regardez : si vous vous rendez chez un marchand de vêtements et que vous essayez un costume, la vendeuse va vous sourire et vous dire qu’il vous va très bien. Quelle valeur accorder à cet avis ? Si vous vous rendez chez un caviste et que vous lui demandez conseil pour l’achat d’un vin, il va vous sourire et vous conseiller un vin dont il vous dira qu’il est très bon. Quelle valeur accorder à ce conseil ? Si vous vous rendez dans une boutique de téléphones portables, la vendeuse va vous sourire et vous expliquer que c’est ce téléphone-ci et ce forfait-là qui vous conviendraient le mieux. Quelle valeur accorder à ces explications ?

Ces inquiétudes n’ont pas cours au pays du jeu vidéo : là, tout n’est qu’ordre et beauté. Je me suis rendu par un beau matin de printemps dans une boutique spécialisée pour me repaître de la vue des boîtes richement illustrées de quelques jeux que je convoitais. Ayant finalement décidé d’acheter ce jeu au titre aussi ridicule que prometteur de Warhammer 40 000 : Dawn of war II, je me suis dirigé vers la caisse avec la petite boîte en plastique à la main.

J’y fus accueilli par un très jeune vendeur au visage couvert de boutons et aux cheveux gras. En voyant la pochette chamarrée de Dawn of war II, son air maussade d’adolescent mal dans sa peau a laissé place à une expression de joie pure, presque enfantine. Son cœur s’envolant comme un faucon et ses yeux pétillant de plaisir, il me dit dans un murmure quasi-sensuel « Aaaah… Dawn of war II… un très bon jeu. Un excellent choix, monsieur. » et sous l’afflux des souvenirs heureux qui se rappelaient à lui, il ajouta, pensif « J’ai passé bien des heures avec ce jeu… oui, bien des heures ». Et il commença à fouiller devant lui pour exhumer de son comptoir les outils de sa profession, sac plastique, machine à carte bancaire etc. quand une nouvelle idée l’assaillit qu’il me fit aussitôt partager « En plus, c’est la "game of the year edition"… il y a de nombreuses choses en plus par rapport à l’édition normale ». Voyant le plaisir que j’éprouvais à cette révélation, il commença apparemment, malgré notre grande différence d’âge, à me considérer comme quelqu’un de sa race.

Et là, son désir de bien faire son métier en apportant pleine satisfaction à son client teinta son visage ingrat d’une soudaine inquiétude « Mais au fait, on ne l’expose pas en magasin mais bien sûr, on a aussi la Gold edition… ». Son inquiétude me fut aussitôt communiquée et je me penchai alors vers lui par dessus son comptoir pour recueillir sa confidence « La Gold edition ? Mais quelle est donc la différence ? » demandai-je. Pour toute réponse, il leva une main aux ongles noircis pour m’inviter courtoisement à la patience avant de bondir avec empressement vers l’arrière boutique.

C’est pendant sa courte absence que je m’aperçus de la présence d’une autre personne derrière le comptoir. D’habiles observations anthropométriques me permirent d’oser l’hypothèse que cette personne, une dame un peu forte d’un certain âge, était en fait la mère de mon si serviable vendeur. J’échangeais quelques mots polis avec elle et elle en profita pour m’assurer à son tour que Warhammer 40 000 : Dawn of war II était un très bon jeu, mais ses assurances sonnaient faux. Elles avaient cette marque immonde du mensonge commercial qu’ont aussi l’avis de la marchande de vêtements, le conseil du caviste ou l’explication de la vendeuse de téléphone portable.

Heureusement, son fils revint, brandissant la boîte, plus chamarrée encore, de Warhammer 40 000 : Dawn of war II "Gold edition". Il m’en vanta alors les mérites avec feu et sa parole était vérité. Nous nous accordâmes sur l’évidente supériorité de la Gold edition et sur l’erreur lourde de conséquences que je commettrais si je me contentais d’acheter l’édition normale. Pourtant, le jeune homme me prévint loyalement « Mais c’est vrai qu’elle est beaucoup plus chère… peut-être que l’autre édition suffirait, après tout… il y a peut-être mieux à faire avec ses sous… » mais je l’arrêtait aussitôt, blessé à l’idée qu’il puisse y avoir des questions d’argent entre nous. J’achetai alors la Gold edition et passai encore un long moment agréable et calme avec ce jeune homme à parler des mérites de ce l’on nomme, dans ce jargon que nous avons en commun, les real-time strategy games. Alors que nous devisions, sa mère le couvait d’un œil approbateur mais terni par le lucre : elle ne voyait dans cette aventure que le vil profit commercial habilement réalisé par son fils.

Je la saluai à peine en partant.

jeudi 18 mars 2010

Je voudrais tellement que mon ordinateur marche


Avez-vous remarqué cela ? Les informaticiens sont fous.

Oui, oui, je me rends bien compte que cette affirmation a l’air absurde. Déjà, qu’est-ce qu’un informaticien ? Ça ne veut rien dire « informaticien ». Sous le terme d’informaticien, on regroupe pêle-mêle mille métiers qui sont tous plus mystérieux les uns que les autres pour qui ne voudrait qu’une chose simple : que son ordinateur marche. Ce sont des métiers aux intitulés incompréhensibles mal traduits de l’anglais. Leur point commun principal est que ceux qui les exercent vivent au dépens de ceux qui voudraient que leur ordinateur marche.

Et l’autre point commun dont je veux parler ici est le suivant : les informaticiens sont fous.

Mais pas d’une folie de bon aloi, évidente au premier regard. Pas de cette folie honnête et franche des mères de famille ou des boulangères (vous avez remarqué, vous aussi, que toutes les boulangères sont folles ?) dont chaque mot qu’elles prononcent révèle que leur cerveau n’a du monde extérieur qu’une perception hallucinée puissamment déformée par un intellect délirant.

Non, la folie des informaticiens est sournoise. Elle se dissimule. L’informaticien s’approche en souriant, avec cet air de supériorité bienveillante qu’affichent ceux qui ont toute la société derrière eux pour les soutenir. Que votre besoin soit frustre ou infiniment complexe, il vous promet des choses incroyables, des choses justes et belles et qui existent — vous les avez vues chez des gens ou à la télévision — mais qui vous sont pour l’instant interdites à cause de votre incompétence en informatique. Il vous détaille complaisamment ces merveilles en employant des termes techniques anglais qui ont la magie mystérieuse du latin des prêtres et des médecins de jadis. Vous l’écoutez et vous vous dites : « Pourquoi n’aurais-je pas tout cela, moi aussi ? Pourquoi n’aurais-je pas un calendrier avec les photos de mes petits enfants ? Pourquoi n’aurais-je pas un site internet ? Pourquoi ne pourrais-je pas jouer à Left for dead 2 en réseau ? Pourquoi n’aurais-je pas un cadre-écran avec des photos qui défilent ? Pourquoi ne pourrais-je pas changer la carte graphique de mon ordinateur ? Pourquoi, enfin ? Pourquoi ? » Et il abonde sournoisement dans votre sens : « Mais oui, pardieu ! Oui ! Pourquoi n’aurais-tu pas toutes ces merveilles, toi aussi ? N’est-ce pas ton droit ? Est-ce que tu vaudrais moins que les autres ? Certes, non ! Mets ton destin et celui de ton ordinateur entre mes mains et tout cela sera à toi ! Tout ! Tu n’as qu’un mot à dire... » Et vous dites alors que oui, vous acceptez son aide, oui, vous avez confiance en son savoir. Et vous confiez à cet informaticien votre projet chéri, personnel ou professionnel, grand ou petit, humble ou grandiose, vous le lui confiez. Il le prend dans ses mains moites et il l’emporte dans son antre. Et là, un début d’angoisse commence à s’emparer de vous.

En effet, le visage de l’informaticien commence à changer. Il est moins souriant, moins empressé. Vous voyez sur ses vêtements des tâches et des accrocs que vous n’aviez pas remarqués jusque-là. Il fuit votre compagnie, évite vos coups de téléphone. Votre beau projet n’avance pas vite. L’informaticien commence à employer des termes français non traduits de l’anglais tels que « contraintes techniques ». Il bredouille au téléphone. Votre beau projet n’avance plus. Vous vous inquiétez. Et c’est alors que la folie de l’informaticien éclate au grand jour. Son vrai visage se révèle, celui d’un être grotesque, malingre, fatigué, qui n’a pas de vie sociale, qui ignore l’art, qui n’a pas d’amis. Le pacte qu’il a passé avec les forces obscures pour obtenir la maîtrise des machines informatiques avait un prix terrible : il ne connaîtra jamais l’amour d’une femme. Et ses connaissances sont vaines : les merveilles qu'il vous a promises se révèlent être de bancals et inutiles bricolages informatiques. Il ne fait en réalité rien d'autre que passer ses nuits à célébrer d'étranges rituels technologiques courbé sur son clavier, ses yeux de hibou éblouis par la lueur de l’écran alors que d’une fête qui se tient dans un appartement voisin proviennent de la musique et les rires des gens qui voudraient que leur ordinateur marche mais qui ne savent pas le faire marcher, et qui sont heureux quand même.

Meurs, informaticien, meurs ! Ridicule et seul, abandonné par ceux que tu as trahis, meurs : personne ne te pleurera.

mercredi 17 mars 2010

"Maman ?"

Partons d’un postulat qui me sied dans la mesure où il me permet de me sentir moins seul : vous avez passé une adolescence oppressante au contact d’une mère abusive qui n’a de fait évité aucun des écueils qui visaient à vous ôter toute latitude jusqu’à la fin de vos jours. Vous savez bien, vous, que tous les reproches bien légitimes que l’on peut imputer à un Etat obsédé par la sécurité devraient l’être en premier lieu à la plupart des mères en état d’exercer. Vous le savez bien dis-je : vous avez grandi dans un commissariat !

Très tôt, le plus tôt possible, vous vous êtes mis en quête d’une activité salariée dans le but d’acquérir l’indépendance indispensable pour espérer échapper à l’emprise maternelle. Avisant la porte entrouverte de l’administration, vous vous êtes engouffré, disons le tout de go, dans l’Education Nationale… Vous avez été muté en un lieu riant ou méphitique mais dont la qualité première était d’être situé en un point géographique que vous estimiez suffisamment éloigné des terres sur lesquelles votre génitrice ne manque pas de régner sans partage. En dépit des contraintes du salariat force vous a été de constater que votre espace vital s’en est rapidement trouvé démultiplié de façon exponentielle. Mais là, au moment où la vie semblait reprendre ses droits, voici que s’est dressé devant vous un inspecteur de l’Education Nationale !

Bouffre ! Sacrebleu ! Il ne vous faut que quelques instants pour déceler en lui une bien sournoise nature : un inspecteur de l’Education Nationale, c’est un peu comme une mère… ou un père. A ce stade de la compétition et en dépit du type de rapport que vous entretenez avec vos parents, c’est égal : vous revoilà, enfant, face à l’image même de la responsabilité et du sérieux, l’adulte ! Celui dont le but, à peine dissimulé derrière une bonhommie plus ou moins affichée, est de régir votre vie en vous vantant continuellement la liberté d’action qui vous est octroyée. A l’entendre, ses largesses à votre endroit sont sans limites. A le voir vous êtres brusquement convaincu du contraire. Subséquemment, l’être encravaté qui vient de s’immiscer avec un naturel désarmant dans votre généalogie n’a de cesse de vous proposer, par l’entremise de diverses flatteries et l’évocation régulière du prestige de la Nation, mille besognes qu’il vous faudrait accepter si vous aviez un plan de carrière. Or vous n’avez même pas de plan B et le travail ne vous fascine que lorsque vous regardez, en peignoir fleuri et depuis les fenêtres de votre appartement, les autres s’acharner pendant des heures dans un bureau ou sur un coin de bitume… Toujours est-il que l’inspecteur de l’Education Nationale devient un peu une sorte de parent adoptif donc.

Expliquons-nous à l’aide du précieux concours d’un pop philosophe d’excellente tenue. Slavoj Zizek propose une distinction amusante entre le père postmoderne et le père autoritaire classique. Alors que le second impose à sa fille d’aller dimanche voir grand-mère parce que « c’est comme ça », le premier rappelle à l’enfant, sans insister, à quel point sa grand-mère l’aime… mais ajoute de n’aller voir cette dernière que si cela fait vraiment plaisir à la fillette. Je suis encore un enfant. Je comprends donc fort bien ce genre d’argumentaire. Je sais qu’il n’est bien évidemment pas neutre, qu’il implique lui aussi une demande. Une demande vicieuse : non seulement il faut aller voir mémé mais cela doit encore être un plaisir ! De quelle ingratitude ferait preuve la fillette si tel n’était pas le cas… On retire alors à l’enfant sa possibilité de révolte puisque c’est d’elle que doit émaner le désir irrépressible de passer une après-midi poussiéreuse entre des gâteaux à la date de péremption douteuse et le radotage d’une horloge aussi vermoulue que sa propriétaire… Ce n’est plus le père qui exige la visite faite à Mémé, mais bien plutôt, aux yeux de l’enfant, l’ordre des choses qui l’implique. Le monde du travail n’agit pas autrement : il s’agit d’intérioriser la contrainte. De l’intérioriser grave. De l’intérioriser profond. De l’intérioriser quelque chose de bien ! Au point que la contrainte parait sourdre du rythme du monde lui-même. C’est lui qui fixe les cadences et les valeurs d’efficacité, de productivité… Toute chose ne devenant que « condition nécessaire » pour s’inscrire dans le paradigme actuel. Le grand enfant n’a ainsi que lui-même à blâmer pour ses insuffisances, ses doutes, ses hésitations. A celui qui s’inscrit parfaitement dans le cadre des ces contraintes, de ces exigences, le caractère à présent « naturel », « nécessaire », ne peut que lui interdire tout sentiment de reconnaissance. Il est dans la norme : on ne le remerciera pas pour cela.

Lorsque vous sentez que vous allez craquer, il vous faut savoir que votre seule chance de vous en sortir est de ne pas oublier. N’oubliez pas que votre nouvelle mère ne vous aime pas, même s’il peut arriver qu’elle vous apprécie. N’oubliez pas que vous non plus vous ne l’aimez pas même si. N’oubliez pas que c’est ce lien affectif qui rend pour tout dire impossible une relation saine avec votre mère biologique. N’oubliez pas cela car c’est votre seule force.