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dimanche 2 mai 2010

La mort au tournant

Août. Un enchevêtrement touffu d’herbes folles et de chardons brûlait en crépitant dans le feu du plein midi. Derrière les haies, croûtes épaisses où l’exubérante ébriété de la végétation s’en donnait à cœur joie, se dressait à grand peine la zone commerciale de Mably – son gros Carrefour, son hideux Buffalo Grill, son effarant Norauto, son Flunch risible, son abominable Gemo et sa lamentable Halle aux chaussures – comme écrasée sous les coups répétés d’un soleil de plomb. Si peu d’autos sur les parkings. L’idée même d’ajouter de la chaleur à la chaleur en allumant son moteur avait dû rebuter tous les gourmets du dimanche. L’humanité se terrait, grotesque et aplatie sous la botte brûlante d’une force cosmique et indéniablement supérieure. La sieste dominicale des jardins ouvriers non loin de là bourdonnait du vacarme des mouches. Les grillons, décidés à ne pas être en reste, s’égosillaient sous le feu de l’été le plus chaud que la France ait connu depuis la grande sécheresse de 76. L’air, épais, asphyxiant, parfois comme agité d’invisibles insectes poussant le voyageur au soubresaut, invitait à la folie. Le pays découvrait que l’été avait cette année 2003 décidé de fêter sa grande orgie. Canicule.

Bien qu’ayant la route pour moi seul, j’étais en retard. Racorni dans ma voiture, ne sachant s’il valait mieux remonter ou redescendre les vitres des portières pour la énième fois, j’allais déjeuner chez ma mère, les pores suant de toutes mes eaux, jusqu’aux moins avouables. J’avais pratiquement parcouru les quelques cent trente kilomètres du trajet, lorsqu’il me fallut bien m’engager dans le rond-point qui enjambe la quatre voies venant de Saint Étienne. J’avais longuement hésité à passer par là. Ce rond-point – le rond-point de la mort comme l’appellent les natifs – est connu pour son extrême dangerosité. Un infortuné cycliste y ayant trouvé la mort, il y a de ça 20 ans, parfaitement écrasé par un frivole camion de livraison Carrefour, chaque enfant de Mably est élevé depuis lors dans la crainte de ce lieu et redoute le jour où, permis de conduire en poche, il lui faudra peut-être emprunter la piste maudite. J’en étais là ! Durant de nombreuses années j’avais su, usant de toutes les ruses, échapper à l’écueil mortel. Ce jour-là, pourtant, j’étais fait, car ce satané cercle de béton n’était rien d’autre que le seul raccourci viable pour arriver à l’heure chez ma mère ! Mon choix était donc le suivant : risquer ma vie ou être définitivement en retard. Mon choix n’en était pas réellement un. Il faut avoir des priorités dans la vie. Aussi m’engageais-je…

Les mains serrées sur le volant gluant, les fesses occupées à faire de même sur le siège moite, je roulais au pas, l’oreille aux aguets, les yeux irrités par la sueur acide s’écoulant en grosses gouttes molles de mon front mais patrouillant pourtant inlassablement dans mon champ de vision, attirés par le moindre mouvement. Il me semblait qu’un ballet de cyclistes trompe-la-mort et de camion fous aux couleurs bigarrées se répétait dans la coulisse de chacune des cinq voies que centralisait le cercle de l’enfer. Soudain, dans un coin de mon rétroviseur, quelque chose fit irruption ! Comme une silhouette. Un être étrange. Déplacé. J’avais eu, l’espace d’un instant, le fugace sentiment que procure parfois la première vision d’un collage surréaliste. Bravant tous les interdits, n’écoutant que mon courage, je négligeais la sortie menant à la sécurité et à la lotte à l’Armoricaine maternelle pour m’employer à refaire le tour méphitique dans un irrépressible désir de cœur net. Qu’avais-je vu, bon sang ! Je n’avais que trop peur de le savoir. Si mes soupçons se confirmaient, je ne pouvais rester sans agir ! Il était de mon devoir de… Elle était bien là ! Jeune idiote, par delà, l’ignoble sculpture en hommage à la victoire de l’équipe de France de football lors du Mondial 98 qui défilait sous mes yeux, au fil de la route et sous toutes ses coutures informes, représentant les onze joueurs en extase au pied du trophée. Elle m’apparut tout d’abord entre Barthez et Henry de loin en loin, elle passa ensuite, immobile, entre chacun des héros nationaux, seule femme d’un groupe pour l’essentiel masculin, on ne peut le nier. Statique, elle aussi, elle tournait toutefois résolument le dos à la vanité et au chauvinisme érigé en monument. Elle était en fait de l’autre côté. De la route, de la balustrade et peut-être même de la vie. Elle se tenait debout, face au vide, fixant la quatre voies au-dessous, les yeux perdues dans une masse folâtre de cheveux roux. « Non, tu ne cauchemardes pas – me disais-je en moi-même ou ais-je parlé dans mon éveil soudain ? – oui, c’est bien une tentative de suicide que déroule devant toi ce lieu ensorcelé ! Pourtant ta mère t’avais prévenu ! Tu ne l’as pas écouté et te voilà bien attrapé ! » J’en étais à mon troisième tour complet de rond-point, lorsque le héros qui sommeille en chacun de nous mais qui, en moi, ronflait au-delà de toute mesure, décida qu’il fallait que quelqu’un fasse quelque chose ! Aussi arrêtais-je mon cirque et ma voiture sans même couper le moteur ou serrer le frein à main, me défit brutalement de ma ceinture dans un geste sec et bondit hors du véhicule en lâchant un incertain : « Mademoiselle… Bonj…? » Hélas, la malédiction du rond point de la mort redoubla subitement. Je pliais sous les coups. Je n’avais pas pris garde, dans mon élan héroïque, à ce pied gauche qui s’était inopportunément glissé dans une circonvolution de ma ceinture de sécurité. Par ailleurs et dans ce même élan j’avais claqué ma portière – comme pour m’encourager sur la voie incertaine de la bravoure occasionnelle ! – sur la boucle même de ladite ceinture qui, loin d’être à cours de diableries, refermait sur moi un piège des plus efficaces. L’équilibre perdu, ma joue vint aussitôt frapper le goudron chaud et suintant. En moins de temps qu’il ne faut pour se jeter d’un rond point enjambant une quatre voies, j’étais attaché à plat ventre et par la cheville gauche, si gauche, à ma propre voiture, dont la portière s’était absolument bloquée en écrasant la boucle de la ceinture de sécurité contre l’encadrement de côté conducteur… Il aurait suffit qu’une vitesse soit passée pour que le véhicule démoniaque me traîne et m’emporte au diable-vauvert ! Un silence de mort me saisi alors. À défaut de mon entrave c’est ce dernier que je décidai prestement de briser : « Mademoiselle !? Ne bougez pas ! Ne faites rien ! Je suis là, j’arrive… enfin, laissez moi une minute et j’arrive, je vous le promets… » Tirant comme un beau diable sur la boucle de plastique qui m’enserrait le pied, là, au beau milieu de la route, je tentais l’impossible, empêtré que j’étais dans une danse dont le pas unique consistait à frotter tout mon corps sur l’asphalte. M’assaillaient là d’affreuses visons : un camion de livraison hystérique surgissant de nulle part et me réduisant en bouillie pour le plus grand plaisir d’un peloton entier de coureurs cyclistes encore dissimulé dans quelque bosquet n’attendant qu’un crissement de pneu, qu’un craquement d’os pour bondir et ovationner, l’équipe de France au grand complet faisant la holà sur mon cadavre encore chaud – comment pourrait-il être froid aujourd’hui ? –, Zidane, l’homme providentiel, le chantre de la victoire, m’encourageant à me défaire de mes liens… Et puis, le temps, le temps empoisonné, de la jeune fille rousse à deux pas de moi mais peut-être à un seul de la mort, un temps compté horriblement réel qui se déversait à plein boisseaux depuis le chronomètre de l’arbitre factice qui me tournait le dos, méprisant mon jeu à l’italienne. Mi-temps ! Arrêt de jeu ! Faute ! Que dire ? « Eh ! Je m’appelle Hrundi ! Et vous ? » – fût la seul exclamation qui me vint à l’esprit pour tromper à la fois mon embarras et mon angoisse ! Je devinais les expressions navrées de toute l’équipe de France. Je me sentis soudain con comme la lune ! Des corbeaux déchirèrent le ciel de leurs noires silhouettes. Augures de merde ! Le monde sembla alors se rétrécir bien vite autour du nœud coulant qui me tenait la jambe tandis que je tentais, malhabile et grotesque, de tenir celle de la jeune fille qui ferraillait de l’autre côté du véhicule avec sa pulsion morbide. Je m’imaginais fugacement, découvert au bout de plusieurs heures par quelque automobiliste égaré, attaché à ma voiture, déshydraté, pelé de toute part, le visage en partie dévoré par les corbeaux, avec à quelques mètres au-dessous de moi, le cadavre brisé d’une jeune fille. La panique fît ainsi place à l’hystérie ! Oui, il était grand temps d’être hystérique ! « Mademoiselle ! Vous m’entendez ? Je… Je crois bien que j’ai besoin d’aide… Au secours ! » Immense cloporte gigotant sur le sol bouillant, la joue saignante bientôt à point, je tentais d’apercevoir un mouvement quelconque de l’autre côté du véhicule… « J’ai mal ! Je me suis tordu la cheville et… » « Je m’appelle Emma. » Elle était apparu derrière moi. Je lui offrais, pour fêter enfin notre rencontre, le misérable spectacle d’une créature se débattant entre le néant et la mort, gros scarabée déchu. Lentement elle s’approcha et ensemble nous me détachâmes. Du coin de l’œil, je crûs, un bref instant, saisir la prémisse d’un sourire sur son beau visage opalin.

Elle me regardait m’agiter les yeux écarquillés. Je tournais en maugréant autour de la voiture. C’est généralement là le ton de la conversation avec soi-même de qui a laissé les clefs à l’intérieur de l’habitacle. Comme la lune ! – disais-je précédemment, et jamais une éclipse ! Par bonheur, Mademoiselle Emma avait dans un sac un peu de fil de fer que nous glissâmes par l’entrebâillement de la vitre. Ce fût par cette astucieuse entremise que nous pûmes ouvrir la portière passager. Je lui proposais de la raccompagner chez elle. Elle accepta. Nous ne prononçâmes pas un mot durant le court trajet. Au moment de quitter le véhicule cependant, elle s’immobilisa et me regarda avec un mélange d’incompréhension et d’inquiétude. Avec le temps, j’ai probablement ajouté un peu d’affection aux ingrédients de base de ce regard-là qui me fit baisser le mien. Nous nous dîmes au revoir comme on se souhaite bonne chance « Promettez-moi de faire attention – me dit-elle – Prenez soin de vous » Je promis, penaud, et repris ma route en songeant à ses yeux gris où couvait une braise lointaine, tamisée par la tristesse.

Je fis un vaste détour, ce jour-là, pour gagner, enfin, la maison de l’enfance. Partout, les bicoques du quartier sombraient dans une verdure de plus en plus jaunies. J’évoluais probablement dans une ancienne photographie où le temps qui passe et celui qu’il fait n’était plus qu’un seul et même phénomène. Je passais le reste du trajet à rêver en marge du temps. L’été, dans son incontinence de voisins débraillés et abattus, immobiles dans les moindres recoins ombrageux, baignait le monde d’une épaisse nonchalance. La chaleur obligeait tout un chacun à ne se consacrer qu’à l’essentiel. Et c’est dépouillé de mon héroïsme de hasard que j’arrivais, tout mouillé de chaud, très en retard mais de belle humeur, à destination.

jeudi 28 janvier 2010

Adresse à tous les Ponots. Supplique à toutes les Ponotes.

Revenir au Puy c’est déjà beaucoup. Du moins c’est ce que je crois. Cela signifie qu’on en est parti un jour. Beaucoup n’ont pas eu cette chance ou sont tombés en essayant de la saisir. Je parle de ça parce qu’à l’instar de notre compère Ernesto Palsacapa, je suis né au Puy-en-Velay. Enfin dans mon cas Le Puy se faisait appeler Roanne – non sans un certain sens de l’insignifiance – mais ce détail est, hélas, sans grande conséquence. Face à un tel état de fait, lorsque par exemple à l’aune d’un anodin babillage, un interlocuteur aventureux vous questionne sur le lieu de votre naissance et que vous décidez, non sans courage, de ne pas lui mentir, vous exposant ainsi aux sourires les plus narquois ou aux regards les plus peinés, deux réactions-types peuvent alors se présenter à vous. Dans le premier cas l’interlocuteur s’intéresse visiblement aux plaisirs de la vie et vous déclare comme un seul homme « oh, mais n’est-ce pas là la sémillante ville des frères Troisgros et de leur merveilleux restaurant ? ». Cette option vous offrira, le temps que vivent les roses, l’opportunité assez rare et somme toute fort limitée de vous enorgueillir fébrilement d’une des parts les plus sombres de votre histoire : Roanne, donc. Notons que l’adjectif « sémillant » s’apparente davantage à une licence poétique de l’auteur qu’à la stricte description du caractère de la ville. La seconde possibilité est à la fois plus quelconque et plus laborieuse : l’interlocuteur, comme un homme seul cette fois, ne sait que dire et son embarras le conduit parfois à vous interroger de plus belle, par exemple par l’entremise d’un agonisant « où ça ? » dont l’écho glaçant se meure avec une insupportable langueur pour peu que, de votre côté, vous ne trouviez pas immédiatement l’énergie quasi-surnaturelle de répéter le nom maudit en ne manquant pas de lui adjoindre les explications d’usage – sous préfecture de la Loire, à deux pas de Saint Etienne, oui, oui, les Verts, 1976, les poteaux carrés, mais si, Roanne !, le restaurant des frères Troisgros !, et oui juste en face de la gare, mais parfaitement : peinte aux couleurs du saumon à l’oseille, leur plat fétiche, ah c’est un peu cher c’est sûr mais il y faut aller une fois dans sa vie…, non, mettre une telle somme dans un repas… oui, j’y suis allé déjà…, oh, très bon et pas si guindé que ça, etc. Epuisant à coup sûr. Douloureux en de nombreuses occasions. A ce point tel que faire ne serait-ce qu’allusion à Mably ou à Brives-Charensac, selon que ayez grandi non pas à Roanne mais près de Roanne, non pas au Puy mais près du Puy, ne vous traverse jamais au grand jamais l’esprit. Qui pourrait vous comprendre ?

Mais finalement de quoi parlons-nous ? Disons pour aller vite – car c’est avec Roanne ce qu’il convient de faire ne serait-ce que par la grâce de la plus élémentaire pudeur – que Roanne est une ville qui réussi à posséder des accents tout aussi funèbres que Venise sans jamais que la cité lacustre transalpine ne puisse à aucun moment venir à l’esprit du voyageur fourvoyé qui serait amené par un bien fourbe coup du sort à faire escale à l’hôtel Terminus en face de la gare à côté de chez Troisgros. Roanne est d’ailleurs pour l’essentiel habité par deux sortes d’individus : des personnes âgées respectables bien qu’ayant un goût prononcé pour des teintes de chevelures fantasques et chamarrées et des hommes et des femmes sous le coup d’une mutation – non, je me suis mal exprimé, c’est une méprise : Roanne n’est pas le Tchernobyl français, du moins pas avant l’heure de fermeture des bureaux, non je fais davantage allusion ici à des mouvements de population liés à une activité salariée. La première catégorie ne manque jamais de participer mensuellement à l’étrange rituel dit de « Connaissance du monde » : ils s’empressent et s’empilent à petits pas dans une grande salle de cinéma où un « conférencier » revenant éternellement de l’étranger leur présente par le truchement d’un film voire de diapositives un pays lointain et sauvage où des hommes et des femmes se battent becs et ongles au quotidien pour ne pas vivre comme à Roanne… Le Roannais d’âge respectable et aux cheveux mauves n’a, en principe, peut-être même par principe, jamais quitté sa riante cité, sauf s’il a, un jour, été le jouet d’une sordide machination administrative bien connue : la mutation. Il se peut alors qu’il ait passé quelques mois, voire quelques années, à Saint Etienne. Il n’en reste pas moins curieux des autres cultures. Ainsi ne manque-t-il que rarement d’acheter au conférencier son dvd à la fin de la séance et se rend-t-il à Lyon au moins une fois par an, pour ses emplettes de fin d’année – on y trouve tellement plus de choses qu’à Roanne, c’est vrai...

Si je n’ai pas la chance de vivre à Paris, j’ai néanmoins pris conscience très tôt qu’il fallait partir. D’une manière générale, et c’est bien là ma seule opinion tranchée sur le Bien et le Mal, il faut toujours quitter Roanne le plus vite possible. Naître à Roanne pour ensuite y vivre est un choix, si c’en est un, que je me fais un devoir de ranger invariablement du côté des ténèbres. Ainsi ces lignes sont-elles plus qu’une invite, elles constituent un appel, celui du 28 janvier : je vous le dis en vérité, Ponots, Ponotes de tous les pays, ne vous punissez plus et fuyez dès que vous êtes en âge de le faire. Rompez les rangs de ces hommes qui refusent le vent. Tournez le dos à l’héritage séculier de votre espèce et dirigez vous lentement vers les issues de secours à gauche ou à droite de votre adolescence… Allez prendre l’air. Reprenez-en deux fois. Ne vous retournez pas c’est inutile : ailleurs l’herbe est effectivement plus verte. Bien plus verte. D’un vert enivrant et suave… par comparaison avec le vert lichen numéro quatre des cheveux d’une grand-mère ou d’une vieille tante que vous n’avez déjà que trop côtoyé.

Croyez-moi. Epargnez-vous ! Vous me remercierez plus tard. Votre serviteur possède toutes les références requises pour prodiguer de tels conseils : il est né à Roanne, à grandi tant bien que mal à Mably, à été incarcéré un an dans un appartement de Brives-Charensac sous couvert d’une mutation qui l’a amené à ne travailler que trop longtemps au Puy-en-Velay !