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lundi 28 avril 2014

... et in Terra pax hominibus...

Un week-end entre hommes.

On a 40 ans. On est marié, ou quelque chose comme ça. On a un métier plus ou moins sérieux. Certains ont même des enfants. Bref, on est adulte.

Et il y a un sujet qui vient parfois sur le tapis, entre hommes, autour d’un demi, quand les femmes ne sont pas encore arrivées, ou déjà parties : le week-end entre hommes. Ça serait génial, ça : faire un week-end entre hommes. Sans femmes ni enfants. Juste entre hommes. Point n’est besoin de passer en revue les possibilités que cela offrirait : l’esprit s’égare à une telle évocation. Un week-end rien qu’entre hommes, putain non mais t’imagines ? T’imagines ça ? On pourrait… on pourrait… tout ce qu’on pourrait faire !

Mais ça n’arrive jamais, bien sûr. Il faudrait s’en occuper. Certaines femmes s’y opposeraient. Et un tel projet serait mal perçu, socialement. Et il faudrait trouver une date, mais c’est compliqué, avec les enfants. Et puis le boulot. Et puis les vacances chez mes beaux-parents. Etc. Ça n’arrive jamais, et bon, ce n’est pas bien grave.

Et puis un jour, mon camarade Boudine a dit : dans un an, à telle date, chez moi, on fait un week-end entre hommes. Chez moi. Vient qui veut. Mais pas de femmes et pas d’enfants. Dans un an. J’ai dit, a dit Boudine. Gloire et honneur à Boudine.

Moi, j’ai tout de suite dit que je venais, tu penses. Mais je n’ai jamais cru à cette histoire. Ça sera annulé. Ou personne ne viendra. Ou alors avec femmes et enfants. Ça sera juste un week-end normal et puis voilà. Ce n’est pas bien grave.

Et puis contre toute attente, la date approchant, renseignement pris, il semblait bien que tout semble devoir se dérouler comme annoncé : des hommes annonçant qu’ils viendraient, des femmes annonçant qu’elles ne viendraient pas, des enfants qui seraient ailleurs. Le mythique week-end entre hommes allait finalement avoir lieu.

Et la date est arrivée. Je descends du train à la gare de Saint-Étienne Châteaucreux. Le contenu de mon sac a été choisi avec soin :
•    d’importantes quantités de cigarettes
•    une coûteuse bouteille de whisky
•    un épais roman de Stephen King
•    quelques vêtements

...en très petit nombre, les vêtements. Et ce sont les vêtements de la régression : jeans agréablement trop vieux, baskets semi-pourries, antiques slips favoris et t-shirts à messages faisant allusion de manière cryptée à des films de science-fiction des années 80. Régression. Je suis fin prêt pour le week-end entre hommes.


On m’accueille à la sortie de la gare, on se fait la bise, on échange quelques mots, on monte dans la voiture et nous nous retrouvons bientôt Hrundi, la Bête, le Président, Norby et moi dans la demeure de Boudine perdue dans les austères et majestueuses forêts de montagne du Pilat. Et là, les règles tacites et singulières du week-end entre hommes se mettent bientôt d’elles-mêmes en place.

Le matin, on se lève tard, mais pas très tard. Moins tard que si l’on était seul. Tout le monde se retrouve dans la cuisine peigné comme une couille gauche. On boit de vastes quantités de café fort en fumant des cigarettes dès le réveil. La loi dite des « 3 C du matin » (café + clope = caca) envoie tout le monde à tour de rôle aux toilettes.

Le café cède progressivement la place à l’alcool léger, bière ou vin. On devise tranquillement au soleil en attendant l’apéritif.

On se lave peu. Une fois tous les trois jours, en moyenne. Moins pour certains. Le ballon d’eau chaude, en principe prévu pour deux personnes par jour, n’est jamais épuisé.

Vient l’apéritif. Le Ricard règne en maître. L’alcool est globalement un élément important d’un week-end entre hommes, mais moins qu’on pourrait le penser. Des vastes quantités d’alcool sont bien sûr bues, mais personne n’est jamais ivre. On se maintient plutôt en permanence dans un état de légère ébriété. Un alcoolisme sain, en somme.

Les repas sont un moment-clé. Le régime alimentaire est résolument carné : viandes et charcuterie pour l’essentiel. Le légume n’est que verte diablerie. Les grillades sont très appréciées : je me dis que c’est parce qu’elles suggèrent une similitude entre nous et nos ancêtres chasseurs-cueilleurs du néolithique, mais je dois me faire des idées.


Les conversations se portent spontanément sur un nombre de sujets assez restreint quoique inépuisables : essentiellement l’art, la nourriture et le caca.

L’art est envisagé dans sa très grande diversité. On va de Bach à Hollywood. On se gratte ainsi les couilles en sifflant Singet dem Herrn ein neues Lied ou en citant des répliques de 40 ans, toujours puceau. Les citations de répliques émaillent d’ailleurs constamment la conversation. Les sources favorites en sont La Grande Illusion, les sketches des Monty Pythons, Ghostbusters et The Big Bang Theory.

La nourriture est également un sujet sérieux, ne serait-ce que pour déterminer ce que l’on mangera au repas suivant. La présence d’un charcutier d’élite dans un village proche est un atout. J’ai avec la patronne de celui proche de chez Boudine une passionnante discussion sur le saindoux à l’issue de laquelle elle me dit d’un air vertueux au moment de payer : « le saindoux, c’est cadeau, au fait. On ne fait pas payer le saindoux. En tout cas, pas chez nous, monsieur ». Il est si rare de nos jours d’avoir affaire à des commerçants qui ont des valeurs.

Le caca a une place importante dans nos échanges. Il est vrai que c’est un sujet de conversation inépuisable aux charmes sans cesses renouvelés. Mais c’est en outre un sujet brûlant dans une maison peuplée par 6 hommes dans la force de l’âge et au régime alimentaire farouchement carné. Ne serait-ce que pour régler les aspects logistiques : il n’y a qu’un seul WC à notre disposition, son taux d’occupation est élevé et il faut compter avec le temps d’attente après utilisation pour que les toilettes redeviennent respirables, ce qui prend de plus en plus de temps à mesure que les jours passent. On finit par se retenir longuement d’aller à la selle tant pour exacerber le plaisir que pour y aller moins souvent.

Mais la conversation, si brillante qu’elle soit, n’est pas le seul agrément du week-end entre hommes. Le jeu en est résolument l’autre activité principale. Le jeu sous toutes ses formes.

Le jeu vidéo a sa place. Plutôt que les first person shooters qui se pratiquent davantage seul dans son coin, on préfère les jeux où la dimension stratégique ou de réflexion permet de faire cercle autour du joueur pour lui prodiguer conseils et encouragements.



On pratique également cette forme de jeu qui m’était jusqu’alors inconnue mais qui a apparemment ses farouches amateurs : le jeu de société, ou de plateau, ou je ne sais comment on l’appelle. Une étonnante créativité semble régner actuellement dans ce domaine : jeux innombrables à base de cartes, de fiches, de plans, aux règles ingénieuses et farfelues. On peut ainsi passer des heures paisibles à s’exciter sur les cartes aux couleurs criardes de Smash up.


Mais quand vient le soir, on préfèrera une activité ludique plus traditionnelle avec le poker. Le poker divise la population en 2 catégories : ceux pour lesquels jouer au poker est rigolo car cela leur rappelle mille films américains (et offre l’occasion de proférer de nouvelles répliques de films) et ceux qui prennent le poker au sérieux. J’appartiens clairement à la première catégorie et trouve parfois le sérieux épiscopal ceux qui appartiennent à la seconde assez pesant. Le poker semble en effet supposer que l’on prenne une mine fermée (dite "poker face"), que l’on fasse un emploi de termes anglais systématique au point d’en être grotesque (chipleader...) et que l’on limite sa parole au strict minimum afin de ne pas courir le risque de dévoiler ses intentions. La conversation autour de la table en vient à dégénérer en un échange de tautologies lapidaires proférées de derrière ses cartes au-dessus desquelles on jette des regards suspicieux sur ses voisins en buvant à petites gorgées de coûteux single malts. Le poker, c’est un truc de kéké.

Cette répartition en deux groupes lors des parties de poker se généralise d’ailleurs à l’ensemble des comportements lors du week-end. Comme pour remédier symboliquement à l’absence de femmes, les hommes se divisent progressivement en deux catégories : il y a d’une part les virils et d’autre part, les toutounes (sans d’ailleurs que cela présage de l’orientation sexuelle de chacun). Les premiers privilégient le poker, les alcools forts et se disent que la campagne, c’est chouette parce qu’on peut y faire de la moto dans les prés. Les seconds privilégient les jeux de société, la bière et n’aiment pas les motards car leurs engins font trop de bruit.

Mais cette division n’est que superficielle et l’ambiance reste globalement bon enfant. On est bienveillant, patelin, on plaisante volontiers, on pète et on rote sans façons, on joue à “chat-bite” et on éteint la lumière des toilettes quand quelqu’un est à l’intérieur, Les discussions, mi-sérieuses, mi-plaisantes, s’émaillent d’anecdotes professionnelles farfelues (Boudine nous raconte l’emploi qu’il a fait de furets putoisés pour délapiniser lorsqu’il travaillait à la Fédération nationale des chasseurs de France). On parle d’art et d’obscurs jeux et des phrases étranges émergent (« Comment ça, tu as fait tuer le cheval de la Confrérie noire ? ») On écoute avec complaisance les groupes de rock aimés dans l’adolescence (Led Zeppelin, Deep Purle, Creedance Clearwater Revival...) comme on remettrait de vieilles et confortables pantoufles.




En un mot, le week-end entre hommes est une parenthèse de liberté paisible et débraillée. L’absence de femmes y fait même que l’on peut fumer à l’intérieur. Qui aurait pensé il y a encore quelques années que la liberté irait se nicher là ?



mardi 16 août 2011

La Mort est mon métier

J’ai jamais tué de chats.
Ou alors y’a longtemps.
Ou bien j’ai oublié.
Ou y sentaient pas bon.



Moi, les chats, j’aime pas ça. J’y peux rien, j’aime pas ça. C’est assez beau, comme ça, comme animal, certes, mais j’aime pas ça. C’est vrai : comment peut-on souffrir chez soi la présence de ces espèces de prélats arrogants qui ne vous font qu’exceptionnellement et comme à contrecœur l’aumône d’un câlin et qui passent le plus clair de leur temps à vous regarder d’un air méprisant en se léchant l’anus ? Et l’odeur ! On vient nous raconter que les chats sont propres, mais une maison qui abrite un chat, même si elle est très bien tenue, dégage toujours une âcre odeur d’urine. Toujours. Alors les chats, créatures propres, à d’autres ! En plus, ils se lèchent l’anus. Et puis, il y a une sorte de rouerie chez cet animal. Comme une forme d’intelligence fourbe. Regardez : ils passent leur temps à dormir et à se bourrer de coûteuses croquettes saumon-ortolans bios multivitaminées et pourtant, les gens continuent à les prendre pour des prédateurs capables de chasser pour assurer leur subsistance. Le chat est un animal malhonnête. Et en plus, je ne sais pas si je l’ai déjà dit : ils se lèchent l’anus. Je les ai vus.

Je n’ai donc pas de chat. Il est vrai qu’habitant à Paris où l’on doit se contenter d’appartement assez petits, la cohabitation avec ces monstres dans un espace réduit serait encore plus pénible. Mais je rentre de vacances en Province et disons-le : la Province est infestée de chats. J’ai passé mes vacances à aller rendre visite à des gens, famille ou amis, et pas une maison où il n’y ait pas de chat. L’enfer : des noirs, des blancs, des tigrés. Partout. L’enfer. J’aime pas les chats.

Et dans certaines maisons, il y en a même plusieurs. Ainsi, chez mon beau-frère, pas moins de trois chats se livrent à leurs répugnantes activités dans la maison. Trois ! Et en plus, ils sont extrêmement mal élevés : ils montent sur la table, viennent boire dans votre verre, se jettent dans vos jambes, se lèchent l’anus (oui !) sur votre oreiller pendant que vous dormez. L’horreur. Maudites bestioles. Je ne suis resté que quelques jours dans la maison de mon beau-frère, mais j’étais content de partir à cause de ces maudits chats.

Et j’ai quitté la maison de mon beau-frère pour aller séjourner un temps dans celle de mon ami Boudine, un homme bien sous tous rapports, mais qui a un défaut, le même que tout le monde en Province, bien sûr : il a un chat. Et quand je suis arrivé chez Boudine, ce chat, cette chatte en l’occurrence était sur le point de causer un autre encore des nombreux problèmes que vous causent ces bêtes maléfiques : elle était grosse et allait mettre bas de manière imminente.

Et ça n’a pas raté : à peine de temps de boire quelques Ricards et nous avons constaté que l’animal était en train de manger consciencieusement son placenta entourée de petites créatures piaillantes. J’arrive dans une maison où il n’y a qu’un chat et paf !, cinq minutes après, y’en a une tripotée. Saloperie de chats. Ils se reproduisent en plus.

Et là, s’est posé encore un nouveau problème : que faire avec ces chatons ? Parce que mon camarade Boudine a bien demandé à tout le monde autour de lui si quelqu’un voulait un chaton (il m’a même demandé à moi !), mais personne n’en voulait, bien sûr. Tout le monde a déjà un chat, en Province. Il en est donc arrivé à la conclusion inévitable qu’il fallait les tuer. Et les tuer rapidement. Et c’est là que s’est déroulé le drame dont je souhaitais vous parler aujourd’hui.

Vous savez ce que c’est, vous êtes chez des amis, vous buvez un apéritif, puis deux, puis douze, vous buvez du vin à table, puis du digestif, puis de la bière, puis arrive l’apéro etc. bref, au bout d’un moment, vous êtes défoncé comme un champ de manœuvres. Et là, vous commencez à rigoler sur comment se débarrasser des chatons. Et là, comme tout le monde était bien embêté et que personne n’envisageait une seule seconde de se charger de cette tâche peu ragoûtante, j’ai eu, je l’avoue, un instant d’orgueil. Fanfaronnade d’ivrogne : il a fallu que je me lance dans un « mais y’a pas de souci : j’vous les bute, moi vos chatons. Pas de problème, hé ho hé, j’viens dl’a campagne, moi. J’ai vu plein de fois mon grand-père tuer des portées de chatons. T’inquiètes : j’m’en occupe. » Et puis avec tous ces chats qui m’avaient emmerdé pendant toutes mes vacances, c’était comme une sorte de revanche. « Pas de problème, c’est pour moi. Je m’en charge. Y reste des bières ? »

Arrive le matin avec sa gueule de bois. Mal de crâne. Mal au ventre. Un goût immonde sur la langue, comme si un animal blessé était venu mourir dans ma bouche pendant mon sommeil et que son cadavre y avait lentement pourri. La gueule de bois, quoi. Je descends pour le petit déjeuner. Le nez au-dessus d’une tasse de café, j’essaye de me remémorer les événements de la veille. Des bribes me reviennent. Mais pas tout. Quelque chose me turlupine, comme si j’avais dit quelque chose que je n’aurais pas dû dire, mais dont je ne peux pas me souvenir. Et là, arrive la compagne de Boudine qui me tient les propos suivants :


Elle : Bon alors, comment tu comptes procéder ?

Moi : Pardon ?

Elle : Comment tu comptes procéder ?

Moi : Pour faire quoi ?

Elle : Ben, pour la chose.

Moi : Quelle chose ?

Elle : Tu sais, dont on a parlé, hier soir.

Moi : Ah. La chose dont on a parlé hier soir… Oui oui, bien sûr. La fameuse chose dont on a parlé hier soir. Oui. Tu peux me redire exactement en détail de quoi il s’agissait ?

Elle : Ben tu sais, pour les chats.

Moi : Les chats ? Qu’est-ce qu’ils ont, les chats ?

Elle : Tu sais, pour les chatons.

Moi : Les chatons ?


Et là, déchirant le voile épais de la gueule de bois, la mémoire m’est revenue. Tout : ma fanfaronnade, ma promesse d’ivrogne, tout. Et aussi le souvenir de quelque chose qui ne m’avait pas frappé sur le moment : le soulagement de mes amis qui avaient trouvé un moyen de se débarrasser des chatons sans avoir à accomplir l’acte eux-mêmes. Et ils étaient tellement soulagés qu’ils s’en sont souvenus le lendemain matin, les bougres.

Me voilà donc frais : c’est le matin, j’ai une gueule de bois en ébène et il faut que je tue trois chatons.


Boudine : Et donc, alors, comment tu comptes procéder, finalement ?


Comment je compte procéder. C’est vrai, ça. Comment faire ? Parce que c’était vrai : j’avais vu souvent mon grand-père tuer des portées de chatons. Enfin, souvent… disons plusieurs fois. Enfin, quand je dis plusieurs fois… je l’ai vu une fois. Je crois. De loin. Ou alors, à la télé. Je ne sais plus. Et puis j’ai mal à la tête. Il me semble pourtant me souvenir de la pierre sur laquelle mon grand-père avait fracassé le crâne des chatons. Beurk. Ah oui, c’est ça, il prenait le corps de la bestiole dans la main et lui fracassait le crâne d’un grand coup sec contre la pierre. C’est bien ça. Mais attends, c’est complètement dégueulasse. Je ne pourrai jamais faire ça…

…me disais-je, quand je m’aperçus d’un regain d’activité autour de moi. Mes hôtes me paraissaient soudain très actifs : aller chercher la chatte, la séparer des chatons, l’enfermer dans une chambre, pendant ce temps, prendre une pelle, aller creuser un trou au fond du jardin, trouver une boîte en carton pour mettre les bestioles… Une intense activité préparatoire dont j’étais exclu se déployait autour de moi.

C’était comme un très ancien rituel dont j’étais le centre qui se déroulait ce matin-là. Dès lors que j’avais été choisi comme exécuteur des basses œuvres, on ne me parlait plus, je ne touchais plus à rien, je ne participais à aucun préparatif. Je n’avais qu’un acte à accomplir. Un seul, mais c’était celui dont personne d’autre ne voulait se charger.

Je me suis donc miraculeusement retrouvé seul au fond du jardin avec une boite en carton d’où émanait des miaulements aigus, debout à côté d’un trou au bord duquel était planté une pelle.

C’est fou où l’alcool peut vous conduire. Les situations dans lesquelles on se met, quand même, des fois. Bon, y’a pas à tortiller, il faut que je le fasse. Si je retourne vers la maison avec les chatons vivants en expliquant que je n’ai pas réussi, je vais passer pour un abruti. Bon. Donc, alors, mon grand-père, comment il faisait, j’ai dit ? Prendre dans la main, fracasser la tête contre la pierre etc. Bon. Bon. Bonbonbonbonbonbon.

J’ai fait ma petite affaire très vite, avec des mouvements rapides et convulsifs. J’ai tout mis dans le trou et je l’ai rebouché et je suis rentré à la maison pour aller me laver les mains car j’avais du sang partout. Oui car j’avais oublié un détail : mon grand-père, avant de fracasser le crâne des chatons contre la pierre, il enroulait la bête dans un torchon pour que ça ne gicle pas partout. Et pour ne pas voir le résultat, aussi. Moi, ça a giclé partout, et j’ai bien vu le résultat. Je dis pas que j’ai fait des cauchemars après, mais enfin c’était bien dégueulasse.

Les chats, décidément, c’est que des ennuis.







jeudi 6 mai 2010

Double impact

C’étaient des temps obscurs. Il faut dire que c’était ce moment de l’année où la lumière diminue et que Katarina Salsa et moi vivions à Brives-Charensac. Les jours ennuyeux et jaunes de l’automne s’annonçaient en grandes pompes au-dehors. Nous habitions un vaste appartement défraîchi qui surplombait la Loire, à l’orée de cette édifiante préfecture qu’est le Puy-en-Velay. Qui n’a jamais vu le dernier rai de soleil du monde trouer tant bien que mal le ciel épais et bas des alentours du Puy, pour venir sans plus d’espoir s’étirer sur l’austère forteresse de Polignac, ne saura jamais vraiment ce qu’est la fin, et pas seulement de l’été. L’automne est en Haute-Loire un album de photographies usées qu’il nous faut bien feuilleter après le repas dominical typique chez la vieille tante qui pique. Et chaque aube, nouvelle partout ailleurs et par définition mais prématurément vieille à Brives-Charensac et par principe, révèle son lot de chromos sans cesse plus pesants : étendue de toits qui apparaissent chaque jours plus noirs et rouillés sous l’ondée ininterrompue, églises carbonisées aux flancs hérissés de chevrons humides et sombres, triste et gluant train-train des commerces somnolents… Par ailleurs, la Haute Loire, durant plusieurs années consécutives, est demeuré le département français le plus touché par l’alcoolisme. C'est-à-dire qu’en tant qu’habitant de ce département, vous aviez en ce temps-là plus de chance qu’ailleurs en France d’avoir parmi vos relations un alcoolique ou d’en être un vous-même.

Je m’en rendis compte un matin. Un lendemain matin pour être exact. L’un de ces lendemains matin de l’une de ces veilles où l’on a trop bu. Après tout, on vit à Brives-Charensac ! À Rome ne fait-on pas comme les Romains ? Et puis il ne peut pas y avoir que la télévision dans la vie. Ce serait trop sordide… Toujours est-il que c’est le cheveu gras et douloureux et la mine toute déballée que j’allais à petits pas sautillants sur le carrelage gelé répondre aux coups frénétiques face auxquels ma porte ne conservait qu’à grand peine sa dignité. C’était la voisine qui développait dès potron-minet et sur notre pallier commun une belle énergie. J’ignorais son nom à l’époque et à présent je l’ai oublié, mais elle me l’a dit ce jour-là. Du reste ce n’est pas la seule chose qu’elle m’ait dite dans le secret du chambranle. « Mon mari regrette de vous avoir traité d’enculé hier soir. Et il m’a dit de vous dire qu’il ne vous cassera pas la gueule. Ça aussi il regrette... » Comme souvent, la voisine était l’épouse du voisin. C’était une petite femme apeurée au visage blême qui supportait avec plus ou moins de réussite les vicissitudes de la vie maritale avec un alcoolique notoire. « Il devient fou parfois. Vous comprenez. Ce n’est pas de sa faute. Regardez comme il était mignon, petit garçon. Regardez ! » Elle me tendait une photographie usée comme il est de mise en automne et en Haute-Loire. Y figurait un enfant aux grands yeux veloutés derrière des lunettes à la mode des années 60 ou de Brives-Charensac. Sur l’instant, je peinais à reconnaître le mastodonte hagard sous ses épais sourcils qu’il m’arrivait de croiser, en rentrant le ventre, dans l’escalier. Je mis cette incapacité sur le compte de l’alcool. Était-ce celui que le voisin buvait ou celui que j’avais moi-même ingurgité ? Peu importe. Il était temps de m’enquérir d’un sujet plus brûlant qu’un digestif local. « Comment ça, un enculé ? Pourquoi ça, me casser la gueule ? » Elle balbutiait. Un arrangement liait le voisin son époux au précédent occupant de mon appartement, ce dernier laissant gracieusement au premier l’usage de sa cave. Par je ne sais quel facétie de l’esprit, il était venu à celui de mon voisin l’idée, aussi sotte que grenue, que je pourrais, du haut de mes soixante dix kilos, rompre l’accord juste et bon passé par mon prédécesseur avec ses cent dix kilos. Je rassurais ma visiteuse sur mes intentions. « Ah mais ça n’est pour cela que je suis venu voir ce matin ! » Mes traits se figèrent d’inquiétude. « Il me bat vous savez ! » C’était franchement ce que je redoutais d’entendre. Sur l’instant je regrettais d’avoir ouvert. J’aurai préféré ne jamais savoir. Je suis comme ça, dépourvu de courage physique. « Si vous entendez des cris, un soir, appelez la police je vous en supplie ! Je ne serai peut-être pas en mesure de le faire… »

Des semaines durant, Katarina Salsa et moi, vécûmes dans une angoisse que nous aurions préférée sourde ! Mais ce fût bel et bien l’oreille collée au mur que nous passâmes la plupart de nos soirées, nous interrompant brutalement dans nos diverses occupations à la faveur du moindre bruit suspect en provenance de l’appartement adjacent. Lorsqu’il m’arrivait de croiser la voisine, nous échangions, gênés, un sourire vaguement complice. Lorsqu’il m’arrivait de croiser le voisin, je rentrais le ventre après m’être plaqué au mur de la cage d’escalier et c’est avec mes chaussures que le regard complice s’échangeait.

Les jours se succédèrent entre angoisse et monotonie. Chacun d’eux, sitôt démailloté des fumées brunes du matin, basculait dans des après-midi sépias d’une effarante platitude. Je me souviens l’avoir rencontré, elle, à la parapharmacie du Puy, alors qu’un parapharmacien, du Puy également, lui exposait avec brio sa vision du monde. « Moi, je veux bien vous expliquer pour la crème, mais enfin il faudrait que votre mari arrête de vous frapper… C’est sûr, c’est une crème qui raffermit les tissus, qui nettoie les pores, tout ce qu’on voudra, mais si vous continuez de prendre des coups ça ne sert à rien d’en acheter, c’est quand même des produits chers… » Le rouge au front j’avais quitté les lieux sans me faire connaître. Ainsi donc avais-je failli à ma mission. Le monstre avait récidivé ! Je savais que plus de 150 femmes étaient déjà mortes cette année-là sous les coups de leurs compagnons enragés. Mais combien de voisins courageux avaient eux aussi péris dans les flammes d’incendies conjugaux qui ne les regardaient en aucune manière, qu’ils avaient été bien en peine d’éteindre, qui les avaient consumé jusqu’aux chaussettes sans autre forme de procès ? Combien ? La peur de rentrer chez moi finit par s’emparer de tout mon être. J’errai ainsi au sortir du travail, le long des maisons muettes aux façades vides et aveugles, par les ruelles étroites qui offrent à qui le veut d’infinies variations dans ses itinéraires. Dans le labyrinthe ponot, j’allai sans autre but que de faire durer le temps, de rues anonymes en places inattendues, toutes pavées d’indéchiffrables intentions. Je pris de la sorte l’habitude de ne regagner mon logis qu’au bout de plusieurs heures, après d’étranges et tortueuses aventures qu’il m’arrivait ensuite de me rappeler avec remords, à l’aube grise qui me voyait sur le pallier, dans l’escalier, commencer une nouvelle journée à pas feutrés. Car longtemps ce fût bien telle une ombre que je me glissais au-dedans, au-dehors, la nuit venue, la nuit enfuie, évitant de faire trop de bruit, de signaler ma simple présence par quoi que ce fût d’autre qu’une respiration fébrile.

Ce fût encore le temps où je me découvris des trésors de veulerie. Et c’est lesté de tout leur poids qu’il me fallut un soir répondre à la détresse d’un appel déchirant. On frappait de nouveau à ma porte. Lourdement mais sans violence excessive. Katarina Salsa m’avait laissé un mot – « Je rentrerai tard, ne t’inquiètes pas »– j’étais donc seul, isolé du troupeau, une victime facile. Quoi qu’il en fût, j’ouvris ma porte, trop lâche pour assumer la fameuse « non assistance à personne en danger ». Qu’elle ne fût pas ma stupeur de découvrir mon voisin visiblement ému, là, dans l’encadrement de ma porte d’entrée, en lieu et place de ce que j’imaginais être son épouse. « Il faut m’aider – me dit-il. J’ai un gros problème à l’appartement. » La terreur fît de moi l’infortuné jouet du Golem affecté qui m’entraînait déjà à sa suite. L’espace d’un instant je nous imaginais transportant le cadavre de sa femme, sous la lune étincelante, jusque sous le pont voisin, là où, probablement, le scélérat avait déjà fait disparaître bien d’autres de ses victimes. Mais déjà nous étions dans son antre et du doigt il m’indiquait le téléviseur. Dubitatif, je me risquais à faire quelques pas de moi-même pour examiner de plus près l’engin fauteur de trouble. Sur le téléviseur, gisait le DVD de Double Impact, l’un des innombrables films où le Maciste Belge, l’Hercule Bruxellois, l’homme fort du plat pays, Jean-Claude Camille François Van Vaerenbergh alias Jean-Claude Van Damme interprète des jumeaux. « Quel est le problème ? » demandais-je hésitant. « J’ai acheté un lecteur DVD. J’ai acheté le film au tabac en bas. Ça ne marche pas. Je voudrais voir le film. Je vous ai vu des fois avec des DVD. Aidez-moi… » Sa voix pourtant monocorde s’étranglait dans sa gorge. Imaginant aisément que sous une simple pression des ses doigts, la mienne pourrait rapidement faire de même, je me précipitais à l’arrière du téléviseur. Rien n’était branché. Aucun câble ne reliait les deux appareils. La résolution du problème était désarmante de facilité. À peine chassé de mon esprit l’idée que j’avais enfin rencontré LA personne pour laquelle sont rédigés les aberrants modes d’emplois qu’on ne prend jamais la peine de lire, il me vint l’idée de gagner sournoisement l’estime de mon tortionnaire potentiel en exagérant un tantinet le caractère délicat de mon intervention. « Hou ! Ça ne m’a pas l’air simple – fis-je, l’air embarrassé – il me faut mes outils ! » Je revins dans la minute avec un minuscule tournevis. Le seul qu’il m’est jamais été donné de posséder. Puis je fourrageais quelques instants derrière le téléviseur, à l’abri du regard anxieux de mon hôte. « Là, je crois que c’est bon ! » – fis-encore en branchant la prise péritel sur l’un et l’autre des deux appareils destinés l’un à l’autre comme la vache au taureau. Les traits de mon voisin s’adoucirent subitement. Je crus presque reconnaître l’enfant rose comme une tranche de jambon de la photographie. Il me souriait encore lorsque sa femme entra.

« Tout va bien ? » s’enquit-elle. Je fis signe que oui. Un silence de mort s’installa. « C’est bien ce chat – fis-je en avisant un matou sur le tapis du salon – ça vous fait une présence… vivante ». La voisine me regardait avec une totale incompréhension. Le voisin, lui, me rétorqua : « Ben si c’est pour avoir des présences mortes j’en ai plein le frigo c’est sûr… » La panique me malaxait de nouveau la cage thoracique et tout le saint frusquin. « Bon, vous buvez quelque chose ? » me demanda mon hôte. « Non, je… alors un café » répondis-je à son regard lourd de sollicitation. Il ne parut pas comprendre ma réponse et sortit deux bouteilles de vin.

« Blanc sur rouge, rien ne bouge ! Rouge sur blanc, rien ne bouge ! » – clamait mon voisin à la cantonade. À peine quelques minutes plus tard, la soirée battait son plein. La cantonade, elle, suçotait mollement, son troisième verre de Cahors pour ce qui me concernait et se rongeait frénétiquement les ongles pour ce qui concernait la voisine. Le chat quand à lui, avait entrepris de m’escalader par la face sud et à la seule force de ses griffes. Je réprimais plusieurs cris de douleur pour ne pas me faire celui qui la ramène un peu trop. Pour tromper mon embarras, j’abordais un sujet qui m’est encore cher aujourd’hui, le septième art. « C’est un de ses meilleurs films, Double Impact… à Jean-Claude Van Damme. » « Ho, moi je ne suis pas difficile, vous savez. J’aime les gens. Par exemple j’aime tout ce qu’il fait, Van Damme. Et maintenant que le DVD marche, je vais tous me les acheter, ses films. » C’est a ce moment que je le vis, sur la table, devant moi. Comment ne l’avais-je pas remarqué plus tôt ? L’énorme couteau à saucisson reposait sur une imposante planche de bois. J’eus un abominable pressentiment. Dans un bruit sec, l’un des ongles de la voisine se brisa net !

« - Connard !

- Sale pute !

- T’es gros !

- T’es moche !

- Enculé !

- Et pis t’as le cul pourri !

- Bitte molle, peine à jouir !

- Et la chatte aussi !

- Tu pues !

- Gros pédé ! »

Que s’était-il passé ? Je ne le savais pas exactement. Toujours est-il que le coup de poing partit si vite que je ne pu strictement rien faire. Le voisin partait déjà à la renverse ! La voisine accompagnait ce pas allègrement franchi dans la discussion en se jetant sur son mari pour le gifler de plus belle ! J’étais médusé. « Tu vas crever, putain de salopard ! » J’eus bien un doute à un moment mais je me ressaisis : non, je ne rêvais pas, j’étais bien là avec la voisine et le voisin, témoin de leur danse infernale, tout ce cirque était bien réel ! Pour moi, la violence appartenait au monde de la fiction, un monde partiellement régit par, disons, quelqu’un comme Jean-Claude Van Damme, un monde où la violence est synonyme de contrôle de la situation. Mais en réalité c’est exactement le contraire ! Là, la violence débarquait devant moi, braillante et débraillée, avec armes et bagages, fruit pourri d’un dysfonctionnement de l’univers ! J’étais suffisamment terrifié pour m’emparer du couteau sur la table. Profitant alors de la confusion, je le jetai dans la Loire par la fenêtre entrouverte ! L’empoignade, elle, allait bon train, ponctuée pour l’essentielle d’insultes à caractère sexuel. C’était un règlement de compte conjugal. Madame avait très nettement le dessus. Les belligérants se roulaient à présent sur le tapis en se tirant vigoureusement les cheveux. Que n’étais-je resté chez moi, vautré sur mon canapé, abêti devant ma télévision. Je fermais les yeux. Lorsque je les rouvris, la voisine s’était emparé d’un énorme cendrier en cristal d’arc authentique dans le but avoué de nuire davantage à la santé de son mari, voire d’attenter à son existence avec tous les moyens que le quotidien mettait à sa disposition. Sans un mot je me dirigeai alors vers la porte. Il faut bien dire que le pas feutré, je le maîtrisais plutôt bien depuis quelques semaines… Une fois dans mon appartement, j’allumai la télé et montait le son au maximum. J’ai bu comme un trou ce soir-là. Suffisamment pour décider dès le lendemain matin que je ne me rappelai plus rien des calamiteux évènements de la veille au soir.

Quelques temps plus tard, le voisin se décida à appeler la police. Il a dû lui en coûter… Et au bout du compte la voisine fût internée à l’hôpital Sainte Marie – au Puy, une femme violente est forcément folle : comme du temps où l’on savait rire on ne l’emprisonne pas, on l’interne, c’est une tradition millénaire. Car c’était elle qui battait son époux, faisant par là même entrer ce dernier dans le cercle très fermé des deux pour cent de français molestés par leurs furibondes et cruelles compagnes. Il n’avait jamais osé l’avouer à personne. Il faut dire que son beau frère était le brigadier en chef de la gendarmerie locale et que le reste de la maréchaussée constituait le gros de ses camarades de beuverie.

Après ça, il a vécut seul chez lui, le voisin. Le contrecoup fût terrible. Il était triste d’une tristesse sans retour. Alors il a picolé de plus belle, le voisin. Il a parfois fait du vilain, en bas, au carrefour, devant le tabac et même jusque sur le pont qui enjambe la Loire. Et puis il est aussi revenu frapper à ma porte. En slip et marcel : on avait – comme on dit – vécu des choses ensemble après tout, on était un peu intimes quand on y pensait. Dans sa petite tenue et même si ça n’était pas trop son fort, il avait l’air d’y penser, le voisin. Mais plus sûrement il s’ennuyait ferme. Conséquemment, il m’invita à venir regarder un film à l’occasion. Bloodsport, Karaté Tiger, Black Eagle, Kickboxer, Cyborg, et bien sûr Double Impact, j’en passe mais rarement des meilleurs. « Alex, ne fait pas ça, c'est ton frère! - Pourquoi, parce qu'il me ressemble ? Je vais changer ça tout de suite. » Pendant que Jean-Claude parlait à Van Damme, son jumeau, il m’est arrivé de me tourner vers le voisin, dans l’obscurité, et de me demander de quoi demain serait fait ? Mais à quoi bon, déjà hier on ne sait jamais, alors…