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mardi 16 octobre 2012

Mariage gai




«  A Dothraki wedding without at least three deaths is considered a dull affair.  »
Game of Thrones


Je l’ai déjà écrit dans ces pages, je n’aime pas les mariages. En fait, j’ai en tête, quand on aborde ce sujet, la vision d’un mariage minable idéal : un mariage où tous les défauts de tous les mariages du monde seraient réunis, un mariage où tout serait raté, tout serait vulgaire, tout serait pathétique, tout serait laid et bête, où tout le monde serait embarrassé et triste d’être là. Mais bien sûr, heureusement, cette vision ne se réalise jamais complètement. Les mariages auxquels on assiste ont toujours, contre toute attente, quelque chose qui se passe bien : soit le vin est bon, soit l’endroit est beau, soit les mariés ont l’air heureux... En un mot, le mariage minable idéal est une construction de mon imagination. Il n’existe pas dans la réalité. Voilà ce que je pensais jusqu’à samedi dernier. Mon opinion a changé, depuis.

Le mariage minable idéal a eu lieu samedi dernier et j’y étais invité.

Tout commence à la mairie d’une petite ville de la banlieue lyonnaise. Je ne suis pas dans ma famille. Je connais très peu de gens parmi les invités. Le maire ne s’est pas dérangé. L’adjointe au maire qui le remplace ne sait pas parler en public. Elle tente désespérément de donner une solennité à l’affaire, habitée qu’elle est de ce complexe qu’ont parfois les officiers d’État-civil vis-à-vis du mariage religieux.

Pourquoi s’excuser de devoir lire les articles du Code civil ?

Nous nous rendons ensuite à l’église : le mariage minable idéal ne peut naturellement pas faire l’économie de la cérémonie religieuse. L’église est laide. C’est un édifice des années 50 en béton. On dirait un bunker avec des vitraux, ou un temple vulcain dans un épisode de Star Trek. Les paroles prononcées ne font pas sens pour moi. Les mots « joie » et « amour » sont prononcés toutes les deux phrases, comme il est d’usage à l’église. Les mariés lisent des poèmes qu’ils ont trouvés sur Internet. Ils voulaient passer de la musique – une chanson de Georges Moustaki me dit-on – mais le lecteur CD du curé est tombé en panne. On a du mal à comprendre ce que dit le curé. C’est parce qu’il a la maladie de Parkinson, m’apprend un cousin.

Se marier à l’église, c’est comme faire une promenade en calèche : on aime bien parce que ça fait « comme dans l’ancien temps ».

À la sortie de l’église, je cherche des gens avec lesquels parler. J’en trouve. On papote. L’inquiétude me gagne : les rares gens sympathiques que je déniche m’apprennent tous qu’ils n’iront pas au repas. Les mariés sortent. On ne leur jette pas de riz car c’est maintenant interdit, m’apprend une cousine de la mariée. J’aimerais en savoir plus sur cette étrange réglementation. Elle a entendu ça à la télé, un jour, mais elle a oublié les détails. On jette en revanche des pétales de rose sur les marches de l’église. La même cousine m’explique que c’est interdit aussi, car on peut glisser. Mais on en jette quand même. Cela dure cinq secondes. Il faudra ensuite 20 minutes à plusieurs cousines pour nettoyer les marches de l’église de tous les pétales.

On fait des photos. La robe de la mariée est moche. Le marié a l’air d’un gitan.

Nous nous préparons ensuite à rejoindre la salle où la fête doit avoir lieu. J’apprends avec stupéfaction qu’elle est située dans le quartier des Minguettes à Vénissieux. Quand je m’étonne du choix de ce quartier tristement célèbre, un cousin m’explique que c’est parce qu’ils s’y sont pris trop tard pour louer la salle et que c’était la seule qui était encore libre. Les parents de la mariée nous expliquent avant de partir qu’il est important de se garer sur le parking réservé de la salle, et non pas dans le quartier, car il est surveillé par un maître-chien.

Je ne suis jamais allé dans une banlieue « sensible », maintenant que j’y pense.

La Salle de fêtes et des familles de Vénissieux est un édifice en béton de style Giscardo-pompidolien astucieusement conçu pour permettre d’accueillir en même temps plusieurs fêtes de manière indépendante. Il y a trois salles, mais seulement deux mariages ce jour-là. Le deuxième mariage est un mariage arabe. Il y a quelques mélanges. Certains invités de notre mariage se trompent et vont d’abord au mariage arabe. On leur y explique que c’est dans la salle d’à côté qu’ils sont sensés aller. De même, je croise quelques arabes qui se trompent et arrivent dans notre salle. Toute l’affaire, politiquement correcte, est de ne pas leur dire tout de suite, en voyant qu’ils sont arabes, qu’ils se sont trompés de salle. Il faut faire semblant de penser qu’ils pourraient bien être invités au même mariage que vous et passer par une discussion oiseuse de type « c’est bien ici le mariage ? » « euh oui » « vous êtes qui » « des cousins de Sylviane » « c’est qui Sylviane ? » « c’est la mariée » « ah mais c’est pas le mariage de Mohammed et de Rafia ?  » « non, là, c’est Sylviane et Christophe » etc.

La salle des fêtes est éclairée au néon.

Il y a une fontaine à sangria et des cacahuètes pour l’apéritif. Quelqu’un m’explique que le marié ainsi que deux cousins sont alcooliques. Il faut donc que tout le monde fasse attention à ce qu’ils ne boivent pas trop. Je décide de ne pas me préoccuper de ça. La mariée est anorexique et a l’air un peu folle. Il semblerait qu’elle n’ait pas eu d’amis à inviter à son mariage, à l’exception d’une grosse fille métisse avec une robe trop courte. Je l’avais repéré à la messe car elle était comme en transe et prononçait toutes les réponses rituelles trop fort les yeux fermés et les bras étendus vers le ciel. Elle se présente à moi comme la meilleure amie de la mariée. Elle est venue exprès de Bretagne pour le mariage. Elles se sont rencontrées il y a 15 ans dans un voyage organisé en Pologne mais elles ne se sont pas revues depuis.

Il y a des gens qui n’ont pas d’amis.

Pour le repas, il faut prendre son assiette en plastique et aller se servir au buffet. Tout est mauvais. Personne ne mange du taboulé : on ne peut pas le saisir parce que pour le servir, il n’y a qu’une petite fourchette en plastique. On ne peut pas manger de la salade de riz non plus car son poids fait plier les assiettes jetables de mauvaise qualité. Je bois le rosé tiède qui est proposé dans un gobelet en plastique. C’est le genre de vin qui fait passer directement de l’état à jeun à la gueule de bois. Je bois trop pour calmer mon angoisse d’être là. Ma belle mère que j’aime bien le remarque et me regarde d’un air déçu. J’ai honte, mais je continue.

Je n’aime pas le rosé.

La fête est animée par DJ Mario 2000. Il met sans interruption et à un volume assourdissant des musiques diverses Les mariés ont été accueillis à leur arrivée par le générique de l’émission Champs-Élysées. Les gens dansent sur Bala bala bala bele bele bele et font la chenille. Je constate un clivage entre les deux familles. Les membres de la famille du marié sont vulgaires. Ils dansent tous. Les membres de la famille de la mariée sont plus empruntés. Ils ne dansent pas et restent assis à leur table, l’air apeuré. Les parents du marié sont divorcés. Le père fait la gueule. La mère, 50 ans, cheveux courts décolorés, joue la femme émancipée et exhibe devant son ex-mari un compagnon nettement plus jeune qu’elle. Elle l’embrasse à pleine bouche et ils dansent la Lambada avec une lascivité ostentatoire.

Dans l’assemblée, aucune femme n’est belle.

Je sors fumer. La cour devant la salle n’est pas très agréable car elle donne sur un grand local poubelles. Un cousin nommé Patrick me prend une cigarette. Je discute un temps avec lui mais il ne veut plus me parler quand il apprend que je vis à Paris. Je vais faire quelques pas sur le parking. Les yeux me piquent. Je croise un autre cousin qui m’explique qu’il y a eu un tir de lacrymogènes à cause d’une bagarre dans le mariage d’à côté. Je vais aux toilettes pour m’occuper : elles sont sales et sentent très mauvais. Je suis obligé de revenir dans la salle. La musique est toujours aussi fort. Des gens ont demandé à DJ Mario 2000 de baisser un peu mais il a refusé.

J’entends Sag Warum pour la première fois depuis 25 ans.

Les gens ont l’air de s’amuser. L’horreur que j’éprouve en constatant cela me donne mauvaise conscience. Je pars chercher du vin. Je demande à la mère de la mariée où en trouver. Elle me montre où est le cubi. On l’a caché derrière la poubelle pour que le marié et les cousins alcooliques ne le trouvent pas. Elle me dit qu’ils avaient prévu des bouteilles de bon Saint Joseph, mais que ça ne vaut peut-être pas le coup de les sortir puisque le cubi est entamé. J’en conviens. Elle me demande de garder un œil sur un cousin qui a la maladie d’Alzheimer. Comme il a, en plus, des problèmes d’audition, le volume sonore de la musique lui est très pénible et il a essayé plusieurs fois de s’enfuir de la salle depuis le début de la soirée. Je peux le comprendre. Je décide de ne pas me préoccuper de lui.

Le vin est acide et fait mal au ventre.

DJ Mario 2000 donne son numéro de téléphone portable au micro à l’attention de ceux qui voudraient faire appel à lui pour leur futur mariage. Les gens ont cessé de danser. Il décide d’organiser un jeu pour relancer l’ambiance. Il fait mettre 5 hommes en ligne debout sur des chaises pliantes  : le marié et un cousin alcoolique qui vacillent debout sur leur chaise, le curé parkinsonien qui semble peu assuré également, le frère du marié qui est gros et fait plier dangereusement la chaise. DJ Mario 2000 amène alors la mariée les yeux bandés pour lui faire tâter les mollets des 5 hommes. Le jeu consiste à reconnaître ainsi son mari.

Je regarde pensivement la mariée tâter le mollet du curé.

Des arabes du quartier viennent dans la salle pour chercher la bagarre. L’un d’eux vole un morceau de pain. Les hommes se lèvent pour faire partir les intrus. Je me joins à eux. Le ton monte. Les femmes font rentrer précipitamment les enfants qui jouaient dehors dans le local poubelles. Un des cousins alcooliques se bat avec un des arabes. Ils s’enfuient en nous traitant de sales blancs qui n’ont rien à faire sur leur territoire et nous invitent à rentrer dans notre pays. DJ Mario 2000 qui s’était joint au groupe les traite de sales bougnoules et va mettre de la musique juive par provocation. Le vigile du parking, interrogé sur la question, explique que ça ne vaut pas le coup d’appeler la police. Ils ne se déplacent pas trop aux Minguettes, de toutes façons.

Ça ne se fait pas de partir avant qu’on ait servi le gâteau.

La danse des canards remet un peu d’ambiance. DJ Mario 2000 passe ensuite une chanson tirée du dernier album de Jennifer Lopez. Une cousine me confie que son mari a la sclérose en plaque. Le gâteau arrive sur la musique d’un film hollywoodien que je connais mais que je ne parviens pas à déterminer. Peut-être Titanic. Il est 23h30. Quelques minutes plus tard, après avoir fini leur part de gâteau, 75 % des invités décident qu’il est l’heure de partir. Je me joins au mouvement. Je dis au-revoir à quelques personnes. Le cousin Patrick me crie quelque chose où je crois discerner « rentrez à Paris les parigots ».

Épilogue : Rentré à Paris, je lis la presse gratuite, ce matin, dans le métro. L’événement suivant dont elle parle est, à ma connaissance, sans lien direct avec le mariage auquel j’ai assisté, mais il faudra quand même que je me renseigne.



mardi 21 août 2012

La fabuleuse histoire de la Pochette rousse


Moi, les mariages, je n’aime pas trop ça : on doit subir des rituels d’un autre temps, des discours dépourvus de sens à n’en plus finir, des serments qui ne seront pas tenus… comble : il faut même parfois aller à l’église. Et ensuite, des repas sans fin avec des inconnus, des vieilles tantes sorties de la maison de retraite pour l’occasion, des animateurs qui vous passent à un volume sonore assourdissant de ces tubes des années 80 que l’on n’entend plus qu’aux mariages, et il y a toujours un gros con aviné dont le comportement vulgaire embarrasse tout le monde… non, vraiment : les mariages, c’est la plaie.

Bon, l’honnêteté m’oblige à reconnaître que celui où je me trouvais ce jour-là était très bien, pour un mariage. En vérité, il n’y avait que le strict minimum de chacun des inconvénients que je viens d’énumérer. Ma sécurité était même garantie car des amis à moi étaient également invités, m’assurant ainsi d’avoir des gens de confiance à qui parler. Et il y avait même du bon vin. Non vraiment, un mariage exemplaire.

Je n’ai même vu aucun gros con aviné qui emmerde tout le monde… quoique là, en y réfléchissant à tête reposée, si je ne l’ai pas vu, le gros con aviné, c’est peut-être bien parce que c’était moi… mais bon. Ça ne m’a pas dérangé.

Je devais jouer de la musique à la cérémonie, je n’ai donc pas bu, au début (pas moyen de jouer quelque musique que ce soit après avoir bu : les musiciens de jazz ou de rock qui picolent pendant leurs concerts, je n'y crois pas : soit c’est du flan, soit le concert est nul). Mais après la cérémonie, je me suis largement rattrapé. J’ai donc été fort ivre très rapidement. Je me suis endormi dans une voiture prise au hasard sur le parking. J’ai dormi 2 heures. Je me suis réveillé en pleine nuit avec la gueule de bois et mal au dos. J’avais ainsi accompli le cycle complet de la cuite avant même que la fête ne soit finie ! C’est tout à fait remarquable, me dis-je en me servant une bière : je vais pouvoir me saouler deux fois dans la même soirée.

Et je suis donc parti avec ma bière à la main à travers la maison et les jardins à la recherche de mes amis pour voir ce qui leur était arrivé pendant mon absence. J’en trouvais un accroupi dans un coin du jardin : il avait tellement bu qu’il était en grande discussion avec un buisson pour lui demander où étaient enterrés les louis d’or. Le buisson avait l’air de lui répondre. J’appris ensuite qu’un autre de mes amis avait réussi à lever une gonzesse et qu’ils s’étaient retirés dans une des tentes qui avaient été dressées pour loger des invités. J'ai voulu finement aller l'encourager, mais je n'ai hélas pas pu trouver le lieu de leur retraite. Je trouvai enfin à la cuisine le reste de mes camarades et nous avions engagé une tranquille discussion de fin de soirée quand s’est produite l’affaire de la pochette rousse.

Nous papotions, donc, quand nous entendîmes des cris et des éclats de voix venant de la piste de danse. Rien que des très normal, pensâmes-nous. Nous ne nous sommes pas dérangés pour si peu. Mais quelques minutes après, une des sœurs du marié arrive vers nous toute excitée :

« Waou ! Alors ? La Pochette rousse ? Vous en avez pensé quoi ? »

Je regarde mes camarades avec un œil vitreux, ils font de même : non, personne de sait de quoi elle parle. Nous tournons donc nos yeux vitreux vers elle. Elle comprend :

« Quoi ? Vous voulez dire que vous avez raté la Pochette rousse ? Mais c’est trop bête ! Vous saviez bien qu’elle allait avoir lieu, pourtant… »

Regards vitreux. Elle comprend :

« Ah mais c’est vrai ! Vous n’êtes pas de la Sarthe, vous ! »

La famille du marié est de la Sarthe.

« Vous ne savez pas ce que c’est, la Pochette rousse, alors ? »

Certes non. La sœur du marié prend alors un air apeuré et regarde par dessus son épaule comme un bête traquée :

« Ah mais, c’est très grave… comment faire… bon écoutez : j’ai pas le temps de vous expliquer, y’a ma mère qui arrive. Elle vient de marier son dernier fils : la Pochette rousse, c’est super important pour elle. Elle va vous en parler : vous faîtes comme si vous saviez ce que c’est, vous dites que vous l’avez vue et que vous avez trouvé ça génial. OK ? Attention, elle arrive, je me casse… »

Et elle se casse. Nous nous regardons pendant quelques secondes avec un œil toujours aussi vitreux et avant que nous puissions dire quelque chose, la mère du marié entre dans la cuisine, les joues roses, un peu essoufflée et avec l’air fier et satisfait de quelqu’un qui a accompli quelque chose.

« Alors ? Vous avez vu ? C’est quelque chose la Pochette rousse, quand même, hein ? »

Ah ça, c’est quelque chose.

« C’est une tradition sarthoise. C’est très important. Je ne pensais plus connaître la Pochette rousse, à mon âge, mais si, ça y est, c’est arrivé ! »

Eh oui. Félicitations. C’est pas tous les jours qu’on voit la Pochette rousse.

« Eh non ! et puis ça n’arrive qu’une fois, bien sûr ! »

Bien sûr. Une seule fois, et une seule. C’est comme ça, la Pochette rousse...

Vous voyez bien l’affaire : il a fallu faire preuve de tact et de rouerie pour tirer les vers du nez de cette digne dame et apprendre, sans qu’elle comprenne qu’on n’avait rien vu, la nature exacte de cette histoire de Pochette rousse que venait de se dérouler à deux pas de nous. Et on y est parvenu. Alors la Pochette rousse, c’est bien compliqué, mais en gros ça se passe comme ça.

Dans la Sarthe, terre de mystères et de légendes, quand vous avez plusieurs enfants, la Pochette rousse intervient lorsque le dernier d’entre eux se marie. Il ne faut pas forcément que ce soit le cadet qui se marie en dernier. Ça peut être n’importe lequel des enfants. Mais il doit être le dernier à se marier. Autrement dit, si l’un de vos enfants ne se marie pas, vous ne connaîtrez jamais la Pochette rousse. De même, renseignement pris auprès de la mère du marié, les cas d’homosexualité compromettent la Pochette rousse : PACS, mariage gay, la mère du marié aime bien tout ce qui est moderne, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi avec la Pochette rousse non plus.

Et donc, une fois ces conditions très particulières remplies, lors du mariage, le père du marié va sur la piste de danse. Il demande à l’orchestre ou au DJ de jouer la musique de la Pochette rousse. Je ne peux hélas rien dire de cette musique puisque je ne l’ai pas entendue. L’ethnomusicologue qui dort en moi en est d’ailleurs bien ennuyé : je me serais pris pour Bela Bartok recueillant les traditions orales paysannes au fin fond de la Hongrie à la fin du XIXème siècle. Mais bon, c’est raté. Bref, donc, la musique de la Pochette rousse retentit : le père du marié enfile un tablier particulier, le tablier de la Pochette rousse. Ce tablier a de grandes poches qui sont remplies de noisettes d’une espèce particulière qui doivent être ramassées à une période précise de l’année (je ne sais plus laquelle : ne m’en demandez pas trop non, plus), période où elles ont le fond qui prend une couleur rougeâtre qui leur vaut le nom de « pochettes rousses » (Ah ! Les pochettes rousses ce sont des noisettes ! Bordel, je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a soulagé qu’on me dise enfin ce que c’était que cette putain de Pochette rousse à la con). Le père du marié plonge donc les mains dans les poches de son tablier et se met à jeter des poignées de pochettes rousses sur les mariés et les invités qui dansent au son de la musique. Voilà. C’est ça la Pochette rousse. Ils sont bizarres, dans la Sarthe. En gros, ils remplacent le riz par des noisettes.

Quant à savoir quelle est la signification de cette tradition bizarre… mystère : se voir jeter des noisettes à cul rouge à la figure par son père le jour de son mariage pendant que votre famille accomplit une danse rituelle autour de vous, c’est un truc assez chargé quand on y pense…


lundi 11 juin 2012

L'ordinaire.



« Mon mariage ? Mais de quoi tu me parles, là ? Toi qui aimes le cinéma, t’as déjà vu des films sur des groupes d’explorateurs, disons au Pôle Nord ? Bien, le mariage mon grand, c’est le camp de base ! »
« … »
« Ben oui ! Là, comme ça, je peux te sortir un truc du chapeau – un truc personnel, hein ! – que même mon mari ignore et ça fait quarante-cinq ans qu’il est mon mari ! »

Conversation à bâtons rompus avec Louise M., la doyenne des femmes de ménages du collège où je suis employé. C’était il y cinq ans. Louise M. est morte il y a deux mois.

« Eh oui, c’est bien moi ! La première en partant de la gauche ! La première. »
« Je crois que… je ne t’aurais pas reconnue. »
« Je sais bien, mon grand. Je sais bien. J’avais 18 ans. C’était en 1965 ! »
« Et c’était… dans quel cadre ? »
« Une soirée de bienfaisance à la con. J’ai oublié en faveur de qui ou de quoi, tu penses bien. J’ai oublié le nom du gars avec qui j’y suis allé. J’ai oublié les noms des trois filles à droite. La seule chose dont je me souvienne encore aujourd’hui c’est de cette fille en bout de table : Gisèle Garnier ! Ca peut te paraître idiot ou bizarre mais si un jour j’oublie tout, j’oublierai Gisèle Garnier en dernier. Elle n’a pas été facile à battre Gisèle. C’était une dure à cuire, ça tu peux me croire ! Elle aimait sacrément la vie, Gisèle : vois comme tout ça l’amuse ?! Ah ! Gisèle, elle avait le plaisir dans la peau, celle-là ! »
« Mais tu as gagné tout de même… »
« Je pense bien, mon grand ! Un peu que j’ai gagné ! Quinze d’affilée que je m'en suis enfilées ! Quinze ! Gisèle, elle, elle a calée à la quinzième mais moi je l’ai terminée. Je l’ai finie parce que chez mes parents on finissait toujours, ça tu peux me croire. »
« Et… pourquoi tu as participé à un truc pareil ? »
« Oh, ça ? Le pourquoi du comment ? Eh bien disons que pendant quelques secondes j’ai été une sorte… d’héroïne. C’est ça : pendant une poignée de secondes, pour une raison tellement stupide que je l’ai oubliée comme le reste, aux yeux d’une bande de crétins vociférants que je n’ai jamais revus, j’ai été quelqu’un d’extraordinaire. Je suis heureuse de cela. Voilà tout. »




samedi 24 juillet 2010

Destinée(s)

« Tandis que je marchais parmi les flammes de l’Enfer, et faisais mes délices du ravissement du génie, que les Anges considèrent comme tourment et folie, je recueillis quelques-uns de leurs Proverbes ; car de même que les dictons en usage chez un peuple portent la marque du caractère de celui-ci, j’ai pensé que les Proverbes de l’Enfer manifestent la nature de la sagesse Infernale, mieux qu’aucune description d’édifices ou de vêtements. »

William Blake,
Le mariage du Ciel et de l’Enfer.



« De quoi j’ai l’air ? » – me demanda Paridil en écartant les bras et en tournant sur lui-même.

« D’un Christ en croix… »

« Pas de mensonges avec moi ! On n’est pas mariés ! »

« D’un plouc… »

« C’est la veste ? Le vert n’est pas ma couleur, c’est ça ? »

« Écoute… Cette histoire prend des proportions inquiétantes. Depuis combien de temps dure ce manège ? »

« Ça va faire dix ans en janvier prochain… »

« Et tu compte fêter ça ? Tes dix ans d’amour unilatéral avec Mâdharasi ? Ou plutôt sans elle. C’est là pure folie… »

« Folie ? Comme d’errer dans un parc en parlant aux pigeons ? »

« Quelque chose comme ça, oui, peut-être bien. Quel âge a Mâdharasi ? »

« Sept ans de plus que moi. Sept ! »

« Encore une connerie mystique. Mais enfin qu’est-ce que tu attends d’elle ? »

« Nous deux c’est la destinée, tu comprends ? D’elle je n’attends rien. Elle m’a dit qu’elle ne m’aimait pas, c’est une affaire entendue. Mais je crois que j’attends… que quelque chose se produise. Voilà ce que j’attends. Au fond je sais que quelque chose va se produire. »

« C’est probable si tu sors dans cet accoutrement… »

Il est de notoriété publique que la destinée de Krishna fût d’aimer la compagnie des femmes dès l’âge de sept ans ! Sept ! De toutes les campagnes environnantes, accouraient les gopis (les bergères) jusque sur les marches du palais pour le voir, pour danser autour de lui en criant « hare Krishna ! » On murmure encore aujourd’hui qu’un millier d’entre elles auraient été ses maîtresses ! Mais son amour unique ira vers Mâdharasi qui l’aimera en retour d’un amour sans défaut. Et dès leur rencontre toute la vie sera pareille à ce matin. On le voit, en dépit de la présence du chiffre sept et d’un attrait commun pour les personne du sexe opposé, les histoires de Paridil et de Krishna n’entretiennent aucun lien ! On ne peut pas ne pas le voir. Lui, si.

Mâdharasi a sept ans. C’est une très jolie fille. Elle aime le contact de ses semblables. Elle parle avec le monde entier. Hommes, femmes, bêtes, plantes ou roches. Elle parle sans arrêt. C’est une petite fille bavarde à l’école. Mais studieuse. Elle lit dans sa chambre. Tout ce qui lui passe sous la main. Elle découvre déjà l’histoire de Krishna. Pourtant il vient juste de naître, pas très loin de là, à la maternité de Feurs. Il s’appelle Paridil…

Mâdharasi a quatorze ans. Mâdharasi est une très jolie fille. Elle fréquente le lycée Jean Puy de Ratnapura. Elle y travaille juste ce qu’il faut pour s’épargner les drames familiaux. Elle passe ses vacances au Mont Saint-Michel chez des amis de ses parents. La mode est courte pour les jolies filles cette année-là. Le fils aîné de la maison possède une motocyclette. Verte. La couleur préférée de Mâdharasi. Paridil voudrait être son premier amour d’été, de jeunesse. Paridil voudrait être son premier baiser à l’ombre de la jeune fille en fleur. Mais il a sept ans. Il est engoncé entre les rayonnages de chaussures et la vitre du magasin de ses grands-parents à Balbigny. Il tient dans sa main de petits animaux en plastique dur : un lion et un taureau. C’est un petit garçon timide qui ne parle à personne si ce n’est à ses jouets. « Tu as l’âge de raison » lui dit sa grand-mère.

Mâdharasi à vingt et un ans. Mâdharasi est une très jolie fille. Ses origines bretonnes la voient passer chaque année ses vacances près de Brocéliande. Elle y côtoie les fées de qui elle apprend ce qu’elle ignorait encore du monde vivant. Elle parle énormément. Elle rencontre une foule de gens à la faveur des campings, de la tiédeur des soirées et de ses bonnes façons. Des garçons la désirent. Elle en choisit un. Paridil voudrais être le corps qui la découvre. Paridil voudrait voir le sang affluer et battre aux tempes de Mâdharasi. Paridil voudrait au-delà de tout être la maladresse et la stupeur. Mais Paridil a quatorze ans. Il lit James Fennimore Cooper et Jack London et regarde Daktari à la télévision. À ses parents, il déclare qu’il sera vétérinaire et qu’il vivra en Afrique qui, à son âge, est encore un pays. L’année de ses vingt-et-un ans, Mâdharasi perd son frère. Elle est inconsolable. Il était toute sa vie à elle et toute sa vie c’est pas grand-chose. Mâdharsi ne parle plus. La vie n’a plus de sens pour elle. Elle la gâche – dit-on. Mais qu’est-ce qu’elle aurait bien pu faire ? À part rêver seule dans son lit. Le soir entre ses draps roses. Paridil voudrait la consoler. Mais il a quatorze ans et avoir quatorze ans à Ratnapura - la ville des amours impossibles - est un problème qui à tendance à distraire des vrais objectifs de la vie. En conséquence et pour parer au plus urgent, Paridil veut une mobylette orange. Il aura un vélosolex noir. Mâdharasi longe à pied la côte sauvage près de l’Ile d’Ouessant. Elle regarde l’Océan, songe un instant à s’y jeter. Hésite suffisamment pour ne pas le faire. Paridil voudrait être l’eau, l’écume, les rochers éclaboussés pour être sûr qu’il n’arrivera rien de grave à Mâdharasi. Alors qu’elle reprend son chemin et emprunte un sentier qui serpente sous une canopée silencieuse, Paridil, sur la pointe des pieds, voudrait être la forêt de résineux, les fourmilières dissimulées, les odeurs de feu et de pommes de pin mêlées. Mais il ne peut que feuilleter les pages sous-vêtements féminins du catalogue Manufrance auquel ses parents sont abonnés. On ne remet pas à demain ce qu’on peut faire avec une seule. Voilà tout ce qu’il sait, intuitivement, de l’amour. Pour l’heure sa puberté est sale dans la France qui a mit « Giscard à la barre ». C’est ce que lui apprend sans jamais lui en dire un mot une famille qui déteste la liberté. En pénitence, Paridil roule en vélosolex sous des trombes d’eau de temps à autre. Il commence à s’inquiéter de son strabisme depuis qu’il a participé à sa première « boom ».

Mâdharasi a vingt huit ans. Mâdharasi est une très jolie fille. Elle a recouvré la faculté de parler. Paridil lui se tait. Il est inscrit en faculté de droit de Lyon. On le trouve le plus souvent en pâmoison devant les lions en pierre de la place Bellecourt, ainsi qu’au zoo du Parc de la tête d’or. Son strabisme s’aggrave et lui laisse peu de chance auprès des filles. De la même façon qu’il est difficile de draguer en solex à quatorze ans, il est impossible de déclarer se flamme à vingt et un ans sans jamais regarder dans les yeux la personne concernée. Paridil souffre et décide de voir les choses en face : il va se faire opérer. L’opération est encore dangereuse à l’époque. Paridil s’en moque et tente le tout pour le tout. Mâdharasi a passé un concours administratif. Elle travaille au centre des impôts de Château-Villain où les gens sont laids, bêtes et méchants. Madharasi vit à Château-Villain et rêve du beau château de Cendrillon. Un jour son prince viendra. Paridil tuerait pour vivre à Château-Villain à ce moment-là. Et Paridil tue. Tous les week-ends depuis la mort de son père qui l’avait incité à passer son permis de chasse, Paridil sillonne le département de la Loire, hante les bois et les prés avoisinants Ratnapura pour y traquer le poil et la plume jusqu’au fond des taillis les plus inextricables. Paridil vise avec deux yeux aussi droits que les canons superposés du fusil de son père défunt. Paridil n’a jamais voulu d’autre arme que celle-là. En semaine, il a peut-être une petite amie. Pour Mâdharasi comme pour Paridil le cœur est immense, la vie est étroite. Tous deux attendaient plus ou moins l’amour et tous deux ont plus ou moins découvert le sexe. Lorsque Paridil épouse Amaïdhimalar voilà déjà sept ans que Mâdharasi à rencontré Pritish-le-dieu-de-l’amour. Paridil s’est résolu à passer le même concours administratif que Mâdharasi.

Mâdharasi a quarante neuf ans. Elle est mariée. Habite et travaille à Ratnapura. Pritish, rencontré au pied du Mont Saint-Michel, lui à donné deux enfants. Elle est apparemment heureuse. Paridil a quarante deux ans. Il est marié. Habite et travaille à Ratnapura. Il n’a pas voulu qu’Amaïdhimalar adopte un chat, lui préfère les chiens à cause de la chasse. Il est apparemment heureux. Destinée, nous étions tous les deux destinés. Paridil rencontre Mâdharasi. Mâdharasi est une très jolie fille. Paridil aimerait plus que tout travailler au centre des impôts de Ratnapura avec Mâdharasi. Une demi-seconde plus tard il réalise que c’est le cas et à partir de là ne désire plus rien d’autre que de se faire aimer d’elle ! C’est la destinée ! C’est la tectonique des plaques ! C’est… la subduction. Votre serviteur ne s’étendra pas ici sur les principes de la séduction bien connus de tous ceux qui cherchent ou ont un jour cherché à se faire aimer d’autrui. De plus ce n’est pas là le phénomène physique expérimenté par Paridil au moment de la parade amoureuse. Qu’est-ce que la subduction ? Et bien, pour le dire vite, lorsque deux plaques tectoniques se rencontrent, outre le fait qu’elles ne doivent pas manquer de se raconter des histoires de plaques tectoniques, la plus lourde passe sous la plus légère. À l’instant du rendez-vous d’amour, Paridil était le plus lourd des deux. Destinées : Paridil est ainsi passé sous Mâdharasi alors qu’il ne désirait rien de plus que de lui passer dessus – ce qui nous ramène alors au principe élémentaire de séduction. Tout le monde suit ?

« Je vais mettre la veste orange ! C’est davantage ma couleur, non. De toute façon, j’ais toujours aimé cette couleur ! »

« Va pour la veste orange… »

« Je me demande comment Pritish sera habillé ? »

« Merveilleusement, j’imagine… »

« Je ne peux pas décevoir Mâdharasi le jour du mariage de sa fille, comprends-tu ? »

« Absolument. »

Et Paridil s’en est allé. Votre humble serviteur se demande parfois à quoi Mâdharasi passe la vie de son frère ainé ? Et inversement. Vivre toute sa vie séparé de l’être aimé est une chose curieuse bien que d’un point de vue théologique ça se tienne : la séparation est tout ce que nous pouvons savoir du paradis. Et tout ce qu’il nous suffit de savoir de l’enfer…