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samedi 13 juillet 2013

Le Velay, terre de légende

La Nuit

Et maintenant c'est la dernière 
Et la voici et toute en noir,

Et maintenant c'est la dernière 
Ainsi qu'il fallait la prévoir,



Et c'est un homme au feu du soir 
Tandis que le repas s'apprête,
Et c'est un homme au feu du soir
Qui mains croisées, baisse la tête,



Or pour tous alors journée faite

Voici la sienne vide et noire,
Or pour tous alors journée faite,
Voici qu'il songe à son avoir,



Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir,
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire,



Car maintenant c'est la dernière
Et qui finit au banc des lits,
Car maintenant c'est la dernière

Et que cela vaut mieux ainsi.
Max Elskamp



Le Puy-en-Velay en 2013


J’ai souvent entendu dire que lorsqu’on a quarante ans et qu’on retourne faire du ski alors qu’on n’en a pas fais depuis son adolescence, il faut être très prudent car on risque de se détruire un genou. Naturellement, je n’en ai rien cru et naturellement, lorsque l’année de mes 40 ans, je suis retourné faire du ski pour la première fois depuis 20 ans, je me suis cassé la figure et je me suis détruit un genou.

Conformément à ce que l‘on fait dans ces cas-là, j’ai pris soin de ne consulter aucun médecin et d’attendre que ça se guérisse tout seul. C’est une habile technique qui marche pour la plupart des maladies. Hélas, dans ce cas précis, il semble que ça ne veuille pas se réparer par des moyens naturels puisque près de 3 mois après mon accident de ski, je boîte toujours. Quelle connerie le sport.

C’est donc en boitant que je suis arrivé un matin au Puy-en-Velay pour passer quelques jours de vacances chez mes parents. Voyant que je boitais et après avoir appris que je ne m’en étais pas occupé et que je n’avais consulté personne, ma mère a eu la réaction naturelle que toute mère a dans ces cas-là :

Mère folle : Il faut que tu ailles consulter Monsieur Mahinc.

Fils qui a mal au genou : Oui, bon, si tu veux. C’est ton généraliste ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : C’est quel genre de médecin ?

Mère folle : Il est pas médecin.

Fils qui a mal au genou :
Il est pas médecin ? Mais pourquoi tu veux que j’aille le consulter, alors ? Il est quoi ?

Mère folle : On va le voir dans ces cas-là.

Fils qui a mal au genou : Mais il n’est pas médecin ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : Mais il est quoi, alors ?

Mère folle : Mais je sais pas, tu m’énerves avec tes questions. On va le voir dans ces cas-là. C’est tout. C’est un rebouteux.

Fils qui a mal au genou : Un rebouteux ? Tu veux qui j’aille voir un rebouteux ? Alors, non, écoute, j’ai eu la flemme d’aller voir un médecin, c’est pas pour maintenant aller voir un sorcier…

Mère folle :
Un rebouteux. Mais il est bien, tu sais : Madame Chantemesse est allée le voir pour son problème d’anus et elle en a été très contente.

Fils qui a mal au genou : Écoute, je suis positivement ravi pour Madame Chantemesse, mais moi, je n’irai pas voir ce sorcier pour mon genou.

Mais vous savez ce que c’est : on ne peut pas facilement dire non à sa mère. Si on refuse de faire ce qu’elle a prévu pour vous, elle continue à insister et à vous pourrir la vie jusqu’à ce que l’on considère que cela nous causera finalement moins d’ennuis de faire ce qu’elle veut plutôt que d’essayer d’y couper. En outre, pendant que je ne regardais pas, elle a téléphoné à ce Monsieur Mahinc pour me prendre un rendez-vous. Je me suis donc retrouvé un beau matin à rentrer dans le GPS de la voiture l’adresse d’un rebouteux.

Je sens qu’il faut quand même que je me justifie un petit peu, là. Oui, je suis allé voir un sorcier pour soigner mon genou alors que je ne suis pas allé chez le médecin. C’est complètement con, me direz-vous. Je répondrai que certes, oui, mais il se trouve que j’étais en vacances chez mes parents et que je n’avais rien à faire. J’ai donc eu le syndrome du psychanalyste. Vous avez déjà parlé à des gens qui consultent un psychanalyste ? Il arrive un point dans leur vie où ils ne vivent plus les événements qu’ils vivent que pour pouvoir aller les raconter à leur psychanalyste. C’est pareil quand on tient un blog : il arrive un moment où on va faire des trucs idiots juste parce que comme ça, on pourra les raconter dans son blog. Voilà.

En route pour chez le sorcier, donc. Mais où diantre habite un sorcier, me dis-je, au volant, en suivant les indications du GPS ? Dans une hutte au fond de la forêt, au moins. Ou alors dans une grotte à flanc de montagne. En tout cas, dans quelque endroit reculé. Et en y réfléchissant, je me dis que la région du Puy-en-Velay, c’est vraiment le Moyen-âge, car de nombreux cas de sorcellerie me reviennent en mémoire.

Quand j’étais petit, une voisine de mes parents avait le pouvoir d’ « enlever le feu » des brûlures, c’est-à-dire que sans pour autant les soigner, elle avait le pouvoir de faire en sorte qu’elles ne fassent plus souffrir. On parlait également du curé de la paroisse d’Ally qui pouvait faire disparaître les verrues par la prière. Un paysan d’un village voisin avait également ce pouvoir : vous alliez le consulter chez lui, dans la cuisine, il disparaissait ensuite pendant quelques minutes dans sa grange pour se livrer à des incantations et quelques jours plus tard, votre verrue avait disparu. On racontait encore que ce paysan refusait son aide aux arabes car, disait-il, une fois, un arabe était venu le consulter et il avait profité du temps passé en incantations dans la grange pour lui voler sa télé.


Bref, le Velay, une terre de légendes me disais-je quand le GPS m’informa que j’étais arrivé. Je regarde autour de moi : pas de forêt sombre, de flanc de montagne escarpé, pas de manoir près d’un étang aux eaux glauques, non : à ma grande surprise, je me trouve devant un pavillon de banlieue à côté d’un Super U dans un quartier résidentiel. Là, je dois bien l’avouer, je suis un peu déçu. Quitte à faire n’importe quoi juste pour pouvoir entretenir ce blog, autant y aller à fond, qu’il y ait du pittoresque, de l’exotique… mais là, pour l’instant, déception.

Je m’approche néanmoins. La plaque à côté de la grille annonce : « Espace Averroès » et précise encore « M. Mahinc, anthropologue / reboutement, coaching, stratégie de projet ». Alors là, me dis-je, mon affaire prend un tour inattendu.

Espace Averroès : j’avais déjà remarqué comment l’évocation dans les médias du nom de ce philosophe arabe du XIIème siècle qui n’en demande pas tant et que personne n’a lu, comment cette association même des mots « philosophe » et « arabe », enivrait de politiquement correct certaines bonnes âmes. Je ne m’étonnai donc pas outre mesure de le voir convoqué en ces lieux interlopes.

Anthropologue : là, c’est plus singulier. En quoi cette respectable science humaine peu avoir quelque chose de commun avec quelqu’un qui se propose de soigner mon genou ? Epais mystère.

Reboutement : très bien, c’est n’importe quoi, mais c’est pour ça que je suis venu, donc je ne peux pas me plaindre.

Coaching et stratégie de projet : là, à la vision de ces mots, je dois dire qu’une sainte fureur s’est emparée de moi. J’ai déjà parlé dans ces pages de mon sentiment à l’égard du coaching. J’ai encore récemment eu affaire à un coach qui m’expliquait comment il consacrait son existence à venir en aide aux grands patrons du CAC 40 et aux sportifs de haut niveau pour les aider à supporter la détresse que leur cause leur profession (authentique). Et alors même que je me proposais de vivre une expérience mystico-gothico-moyenâgeuse dans les forêts profondes du Velay ou dans les ruelles médiévales de la ville haute du Puy, voilà que le coaching, ce cancer, cette lèpre, vient parasiter mon petit délire personnel et me transformer mon sorcier en vulgaire coach. Un sorcier 2.0. Je suis très déçu.

Je me décide presque à faire demi-tour et à rentrer chez moi, mais bon, maintenant que je suis là, autant aller jusqu’au bout. Je sonne donc à la porte du pavillon de banlieue. On m’ouvre. Sorcier 2.0 : mon homme ressemble un peu à Steve Jobs. Un examen plus attentif me révèle toutefois qu’il est en sandales et qu’il mâchonne un mégot à moitié éteint, ce qui, dans le contexte, me le rend plus sympathique. J’entre dans le cabinet. Il me fait quitter mes chaussures et m’allonger sur une table de massage, puis commence à m’observer sans me toucher.

Et il m’observe, sans me toucher, comme ça, pendant un bon moment. Je m’attendais à devoir expliquer pourquoi j’étais là, dérouler ma petite histoire, comment je m’étais viandé au ski, où j’avais mal etc. mais non. Il n’opère apparemment pas comme ça. Au bout d’un moment, il finit par me dire que bon, ton genou gauche (il me tutoie), c’est embêtant, ça se voit, mais en fait, ton problème, il vient de ta cheville droite. Je suis un peu décontenancé, car il me semblait bien que si j’avais mal au genou, c’est parce que j’étais tombé sur le genou, mais bon, je ne dis rien.

Il entreprend alors de me tripoter un peu dans tous les sens avec délicatesse. A un moment donné, quelque chose émet un craquement dans ma cheville droite. « Ah, tiens : tu vois ? » me dit-il. « Ah tiens, oui. » répond-je finement. « Bon, ben c’est bon. Tu peux remettre tes chaussure. Il faudrait que tu reviennes dans deux jours parce que je ne sais pas si ça tiendra ».

Je commence donc à me rechausser. Pendant ce temps, il commence, sans gêne, à regarder mes affaire que j’avais laissées sur une chaise et se saisit du livre que je lis en ce moment : La Chanson de la Rue Saint Paul, remarquable recueil de poèmes de Max Elskamp (j’ai toujours un livre avec moi, on ne sait jamais). Mon rebouteux semble sincèrement intéressé et commence à lire quelques strophes. Nous discutons agréablement du style si particulier de ce bizarre poète belge pendant quelques minutes, puis il m’invite à passer dans son bureau.

L’aspect financier de cette histoire m’inquiétait un peu. Il se trouve que je suis plutôt en fond, en ce moment, mais enfin, je n’avais pas envie de payer des sommes délirantes, non plus. Je m’en tire pour 40 euros, qui me semble, si je puis dire vu le contexte, une somme « raisonnable », bien que je serais fort en peine de donner le référentiel me permettant de la juger ainsi. Et il m’invite à revenir le surlendemain.

Une fois sorti et en retournant vers ma voiture, je tente de sentir ce qui a pu changer dans mon genou ou dans ma cheville. Il me semble très vaguement que ça va mieux, mais peut-être que je ressens simplement ce que je veux ressentir.

Le surlendemain, une séance à peu près identique se déroule, à ceci près que je me rend compte avec surprise qu’il ne me fait plus payer. Il semble qu’on ne paye qu’une fois chez cet homme et qu’ensuite, il s’occupe de vous et suit votre problème.

En réfléchissant à cette rencontre, je ne peux m’empêcher de me dire que mon espoir d’être le témoin d’une escroquerie grotesque dont je pourrais me moquer grassement dans mon blog est un peu déçu. Certes, les manipulations de mon sorcier ne m’ont pas guéri, mais enfin, en dépit du fait qu’il se présente comme un coach, il m’a paru assez sympathique : agréable, intéressé par la littérature (la rareté des gens qui aiment la littérature !), et surtout, contrairement au coach dont les buts sont, on le sait, de s’enrichir à vos dépends et, plus généralement, de nuire à l’humanité, mon sorcier n’exerce manifestement pas son art uniquement pour l’argent, mais aussi dans le but d’aider les gens.

A quel point la vie d’un bloggeur à mauvais esprit est difficile : si on ne peut plus avoir la certitude de pouvoir décemment se moquer des rebouteux, que nous restera-t-il ?

vendredi 4 juin 2010

Une belle histoire

On appelle parfois Laussonne « la cité de l’eau qui chante ». Parfois non. Laussonne est une petite commune de Haute-Loire située à une quarantaine de kilomètres du Puy-en-Velay dans une région très isolée. S’il prenait à un voyageur la fantaisie de s’y rendre, il lui faudrait quitter le Puy par l’est pour passer d’abord à Brives-Charensac, puis à Orzilhac, puis Servissac, puis Lantriac, puis Bournac, puis Montbrac, puis Roffiac, puis faire demi-tour jusqu’à Lantriac car il se serait trompé de route, puis cheminer longtemps pour enfin arriver à Laussonne. Cet hypothétique voyageur éprouverait alors sans doute de la déception. Laussonne, contrairement à d’autres communes avoisinantes, est une ville bien laide malgré la majestueuse présence non loin de là du Mont Mézenc, que certains — mais pas tous — appellent « le géant blanc des Cévennes ». Laussonne est laide, oui. Elle n’a en effet jamais été riche et ne le sera, selon toute vraisemblance, jamais. Les quelques maisons de ville grises qui la composent sont sans intérêt architectural, petites et très humides. J’ai souvent rendu visite, dans mon enfance, à des membres de ma famille vivant dans une de ces maisons et l’odeur de moisi d’habitation malsaine de l’endroit m’avait toujours frappé. Il est vrai que le climat est rude, à Laussonne. L’été n’est pas chaud et dure de toute façon peu de temps. L’hiver est froid et long et se caractérise notamment par un vent vif soulevant la neige du sol que certains — tous, en fait — appellent « la burle ».

C’est à Laussonne que naquît Stève Poulet. Ce garçon fit donc son entrée dans la vie avec un double handicap : celui d’être né à Laussonne et celui d’être affublé d’un nom ridicule : Poulet, comme un poulet, et Stève, comme le prénom anglo-saxon Steve, mais grotesquement francisé. Stève Poulet avait un frère aîné. Stéphane Poulet. Stéphane Poulet était un de ces brigands de la campagne vellave : petit, costaud, teigneux, sale, méchant comme la gale et ayant à ces divers titres un succès important auprès des jeunes femmes du cru qu’il baisait volontiers sur la banquette arrière de sa Renault Fuego à la sortie des bals de campagne. Stève, au contraire, était grand, gracile, élégant dans ses mouvements, discret et doux, et n’ayant donc aucun succès auprès des filles. Stève, en un mot, et selon le terme employé par les amis de son frère et par les jeunes femmes du cru, était « un gros pédé ».

Et là, qu’arriva-t-il ? À l’adolescence, notre ami Stève faisant le bilan de ses désirs et de ses affections, s’aperçut qu’il était, pour de bon, homosexuel. Un constat qui vous met, et toujours de nos jours, un homme dans une situation délicate vis-à-vis de la société. Délicate, même si cet homme est né et vit dans un milieu moderne et éduqué. Hors Stève était né et vivait à Laussonne. Et à Laussonne, ces choses-là sont compliquées. À Laussonne, si on refuse au bistrot du village son quarantième « pastis agricole » (NDT : à Laussonne, « un pastis agricole » signifie « un verre de vin rouge »), si le samedi soir, en boîte, au Galaxy, on n’a pas trop envie de boire un Destroy (NDT : Destroy : cocktail local composé de tequila, de gin, de vodka et de bière brune) ou un mazout (NDT : Mazout : cocktail local composé de pastis additionné de bière à la place d’eau), si on n’aime pas passer ses dimanches à changer le pot d’échappement de sa mobylette, si, en bref, on n’a pas de goût pour tous ces passe-temps innocents des gens de la campagne, on peut se faire traiter de gros pédé. C’est bien humain. Par contre, s’il s’avère que l’on est effectivement homosexuel et que les gens s’en rendent compte, les risques de prendre un coup de fusil ou de se faire tabasser dans un fossé sont réels. Stève Poulet l’a rapidement compris et à 17 ans, il a quitté Laussonne pour des contrées plus accueillantes et n’y est jamais retourné.

Et là, Stève Poulet disparaît de nos écrans-radar pendant 15 ans. C’est que la vie des gens nés aux environs du Puy-en-Velay est ainsi faite : certains quittent le Puy pour aller faire des études (on ne peut pas faire d’études au Puy), pour trouver du travail (il n’y a pas de travail au Puy) ou pour prendre femme (il y a d’importants problèmes de consanguinité au Puy). Ces gens vivent alors ailleurs qu’au Puy, mais font désormais partie de la diaspora. Ils sont donc tenus au courant de ce qui arrive aux autres membres de la diaspora ou aux gens vivant toujours Puy. Quand vous êtes né au Puy, tous les gens du Puy de part le Monde sont tenus au courant de vos activités. Mais pour Stève Poulet, rien. Silence radio. Pas d’information. Pas de nouvelles de Stève Poulet pendant 15 ans.

Et c’est alors que, 15 ans plus tard, par la magie d’internet et de l’ennui professionnel qui vous pousse à chercher n’importe quoi sur Google, qui est-ce qui réapparait sous la forme d’un danseur professionnel menant une brillante et audacieuse carrière internationale se situant à des hauteurs artistiques qui interdisaient aux primitifs écrans-radars de la diaspora ponote de prendre conscience de son existence ? Qui ? Qui ? Ben oui. C’est bien lui.

Belle histoire.

C’est dingue, quand même : les danseurs sont tous homosexuels, alors ?


Laussonne en 2004

jeudi 6 mai 2010

Double impact

C’étaient des temps obscurs. Il faut dire que c’était ce moment de l’année où la lumière diminue et que Katarina Salsa et moi vivions à Brives-Charensac. Les jours ennuyeux et jaunes de l’automne s’annonçaient en grandes pompes au-dehors. Nous habitions un vaste appartement défraîchi qui surplombait la Loire, à l’orée de cette édifiante préfecture qu’est le Puy-en-Velay. Qui n’a jamais vu le dernier rai de soleil du monde trouer tant bien que mal le ciel épais et bas des alentours du Puy, pour venir sans plus d’espoir s’étirer sur l’austère forteresse de Polignac, ne saura jamais vraiment ce qu’est la fin, et pas seulement de l’été. L’automne est en Haute-Loire un album de photographies usées qu’il nous faut bien feuilleter après le repas dominical typique chez la vieille tante qui pique. Et chaque aube, nouvelle partout ailleurs et par définition mais prématurément vieille à Brives-Charensac et par principe, révèle son lot de chromos sans cesse plus pesants : étendue de toits qui apparaissent chaque jours plus noirs et rouillés sous l’ondée ininterrompue, églises carbonisées aux flancs hérissés de chevrons humides et sombres, triste et gluant train-train des commerces somnolents… Par ailleurs, la Haute Loire, durant plusieurs années consécutives, est demeuré le département français le plus touché par l’alcoolisme. C'est-à-dire qu’en tant qu’habitant de ce département, vous aviez en ce temps-là plus de chance qu’ailleurs en France d’avoir parmi vos relations un alcoolique ou d’en être un vous-même.

Je m’en rendis compte un matin. Un lendemain matin pour être exact. L’un de ces lendemains matin de l’une de ces veilles où l’on a trop bu. Après tout, on vit à Brives-Charensac ! À Rome ne fait-on pas comme les Romains ? Et puis il ne peut pas y avoir que la télévision dans la vie. Ce serait trop sordide… Toujours est-il que c’est le cheveu gras et douloureux et la mine toute déballée que j’allais à petits pas sautillants sur le carrelage gelé répondre aux coups frénétiques face auxquels ma porte ne conservait qu’à grand peine sa dignité. C’était la voisine qui développait dès potron-minet et sur notre pallier commun une belle énergie. J’ignorais son nom à l’époque et à présent je l’ai oublié, mais elle me l’a dit ce jour-là. Du reste ce n’est pas la seule chose qu’elle m’ait dite dans le secret du chambranle. « Mon mari regrette de vous avoir traité d’enculé hier soir. Et il m’a dit de vous dire qu’il ne vous cassera pas la gueule. Ça aussi il regrette... » Comme souvent, la voisine était l’épouse du voisin. C’était une petite femme apeurée au visage blême qui supportait avec plus ou moins de réussite les vicissitudes de la vie maritale avec un alcoolique notoire. « Il devient fou parfois. Vous comprenez. Ce n’est pas de sa faute. Regardez comme il était mignon, petit garçon. Regardez ! » Elle me tendait une photographie usée comme il est de mise en automne et en Haute-Loire. Y figurait un enfant aux grands yeux veloutés derrière des lunettes à la mode des années 60 ou de Brives-Charensac. Sur l’instant, je peinais à reconnaître le mastodonte hagard sous ses épais sourcils qu’il m’arrivait de croiser, en rentrant le ventre, dans l’escalier. Je mis cette incapacité sur le compte de l’alcool. Était-ce celui que le voisin buvait ou celui que j’avais moi-même ingurgité ? Peu importe. Il était temps de m’enquérir d’un sujet plus brûlant qu’un digestif local. « Comment ça, un enculé ? Pourquoi ça, me casser la gueule ? » Elle balbutiait. Un arrangement liait le voisin son époux au précédent occupant de mon appartement, ce dernier laissant gracieusement au premier l’usage de sa cave. Par je ne sais quel facétie de l’esprit, il était venu à celui de mon voisin l’idée, aussi sotte que grenue, que je pourrais, du haut de mes soixante dix kilos, rompre l’accord juste et bon passé par mon prédécesseur avec ses cent dix kilos. Je rassurais ma visiteuse sur mes intentions. « Ah mais ça n’est pour cela que je suis venu voir ce matin ! » Mes traits se figèrent d’inquiétude. « Il me bat vous savez ! » C’était franchement ce que je redoutais d’entendre. Sur l’instant je regrettais d’avoir ouvert. J’aurai préféré ne jamais savoir. Je suis comme ça, dépourvu de courage physique. « Si vous entendez des cris, un soir, appelez la police je vous en supplie ! Je ne serai peut-être pas en mesure de le faire… »

Des semaines durant, Katarina Salsa et moi, vécûmes dans une angoisse que nous aurions préférée sourde ! Mais ce fût bel et bien l’oreille collée au mur que nous passâmes la plupart de nos soirées, nous interrompant brutalement dans nos diverses occupations à la faveur du moindre bruit suspect en provenance de l’appartement adjacent. Lorsqu’il m’arrivait de croiser la voisine, nous échangions, gênés, un sourire vaguement complice. Lorsqu’il m’arrivait de croiser le voisin, je rentrais le ventre après m’être plaqué au mur de la cage d’escalier et c’est avec mes chaussures que le regard complice s’échangeait.

Les jours se succédèrent entre angoisse et monotonie. Chacun d’eux, sitôt démailloté des fumées brunes du matin, basculait dans des après-midi sépias d’une effarante platitude. Je me souviens l’avoir rencontré, elle, à la parapharmacie du Puy, alors qu’un parapharmacien, du Puy également, lui exposait avec brio sa vision du monde. « Moi, je veux bien vous expliquer pour la crème, mais enfin il faudrait que votre mari arrête de vous frapper… C’est sûr, c’est une crème qui raffermit les tissus, qui nettoie les pores, tout ce qu’on voudra, mais si vous continuez de prendre des coups ça ne sert à rien d’en acheter, c’est quand même des produits chers… » Le rouge au front j’avais quitté les lieux sans me faire connaître. Ainsi donc avais-je failli à ma mission. Le monstre avait récidivé ! Je savais que plus de 150 femmes étaient déjà mortes cette année-là sous les coups de leurs compagnons enragés. Mais combien de voisins courageux avaient eux aussi péris dans les flammes d’incendies conjugaux qui ne les regardaient en aucune manière, qu’ils avaient été bien en peine d’éteindre, qui les avaient consumé jusqu’aux chaussettes sans autre forme de procès ? Combien ? La peur de rentrer chez moi finit par s’emparer de tout mon être. J’errai ainsi au sortir du travail, le long des maisons muettes aux façades vides et aveugles, par les ruelles étroites qui offrent à qui le veut d’infinies variations dans ses itinéraires. Dans le labyrinthe ponot, j’allai sans autre but que de faire durer le temps, de rues anonymes en places inattendues, toutes pavées d’indéchiffrables intentions. Je pris de la sorte l’habitude de ne regagner mon logis qu’au bout de plusieurs heures, après d’étranges et tortueuses aventures qu’il m’arrivait ensuite de me rappeler avec remords, à l’aube grise qui me voyait sur le pallier, dans l’escalier, commencer une nouvelle journée à pas feutrés. Car longtemps ce fût bien telle une ombre que je me glissais au-dedans, au-dehors, la nuit venue, la nuit enfuie, évitant de faire trop de bruit, de signaler ma simple présence par quoi que ce fût d’autre qu’une respiration fébrile.

Ce fût encore le temps où je me découvris des trésors de veulerie. Et c’est lesté de tout leur poids qu’il me fallut un soir répondre à la détresse d’un appel déchirant. On frappait de nouveau à ma porte. Lourdement mais sans violence excessive. Katarina Salsa m’avait laissé un mot – « Je rentrerai tard, ne t’inquiètes pas »– j’étais donc seul, isolé du troupeau, une victime facile. Quoi qu’il en fût, j’ouvris ma porte, trop lâche pour assumer la fameuse « non assistance à personne en danger ». Qu’elle ne fût pas ma stupeur de découvrir mon voisin visiblement ému, là, dans l’encadrement de ma porte d’entrée, en lieu et place de ce que j’imaginais être son épouse. « Il faut m’aider – me dit-il. J’ai un gros problème à l’appartement. » La terreur fît de moi l’infortuné jouet du Golem affecté qui m’entraînait déjà à sa suite. L’espace d’un instant je nous imaginais transportant le cadavre de sa femme, sous la lune étincelante, jusque sous le pont voisin, là où, probablement, le scélérat avait déjà fait disparaître bien d’autres de ses victimes. Mais déjà nous étions dans son antre et du doigt il m’indiquait le téléviseur. Dubitatif, je me risquais à faire quelques pas de moi-même pour examiner de plus près l’engin fauteur de trouble. Sur le téléviseur, gisait le DVD de Double Impact, l’un des innombrables films où le Maciste Belge, l’Hercule Bruxellois, l’homme fort du plat pays, Jean-Claude Camille François Van Vaerenbergh alias Jean-Claude Van Damme interprète des jumeaux. « Quel est le problème ? » demandais-je hésitant. « J’ai acheté un lecteur DVD. J’ai acheté le film au tabac en bas. Ça ne marche pas. Je voudrais voir le film. Je vous ai vu des fois avec des DVD. Aidez-moi… » Sa voix pourtant monocorde s’étranglait dans sa gorge. Imaginant aisément que sous une simple pression des ses doigts, la mienne pourrait rapidement faire de même, je me précipitais à l’arrière du téléviseur. Rien n’était branché. Aucun câble ne reliait les deux appareils. La résolution du problème était désarmante de facilité. À peine chassé de mon esprit l’idée que j’avais enfin rencontré LA personne pour laquelle sont rédigés les aberrants modes d’emplois qu’on ne prend jamais la peine de lire, il me vint l’idée de gagner sournoisement l’estime de mon tortionnaire potentiel en exagérant un tantinet le caractère délicat de mon intervention. « Hou ! Ça ne m’a pas l’air simple – fis-je, l’air embarrassé – il me faut mes outils ! » Je revins dans la minute avec un minuscule tournevis. Le seul qu’il m’est jamais été donné de posséder. Puis je fourrageais quelques instants derrière le téléviseur, à l’abri du regard anxieux de mon hôte. « Là, je crois que c’est bon ! » – fis-encore en branchant la prise péritel sur l’un et l’autre des deux appareils destinés l’un à l’autre comme la vache au taureau. Les traits de mon voisin s’adoucirent subitement. Je crus presque reconnaître l’enfant rose comme une tranche de jambon de la photographie. Il me souriait encore lorsque sa femme entra.

« Tout va bien ? » s’enquit-elle. Je fis signe que oui. Un silence de mort s’installa. « C’est bien ce chat – fis-je en avisant un matou sur le tapis du salon – ça vous fait une présence… vivante ». La voisine me regardait avec une totale incompréhension. Le voisin, lui, me rétorqua : « Ben si c’est pour avoir des présences mortes j’en ai plein le frigo c’est sûr… » La panique me malaxait de nouveau la cage thoracique et tout le saint frusquin. « Bon, vous buvez quelque chose ? » me demanda mon hôte. « Non, je… alors un café » répondis-je à son regard lourd de sollicitation. Il ne parut pas comprendre ma réponse et sortit deux bouteilles de vin.

« Blanc sur rouge, rien ne bouge ! Rouge sur blanc, rien ne bouge ! » – clamait mon voisin à la cantonade. À peine quelques minutes plus tard, la soirée battait son plein. La cantonade, elle, suçotait mollement, son troisième verre de Cahors pour ce qui me concernait et se rongeait frénétiquement les ongles pour ce qui concernait la voisine. Le chat quand à lui, avait entrepris de m’escalader par la face sud et à la seule force de ses griffes. Je réprimais plusieurs cris de douleur pour ne pas me faire celui qui la ramène un peu trop. Pour tromper mon embarras, j’abordais un sujet qui m’est encore cher aujourd’hui, le septième art. « C’est un de ses meilleurs films, Double Impact… à Jean-Claude Van Damme. » « Ho, moi je ne suis pas difficile, vous savez. J’aime les gens. Par exemple j’aime tout ce qu’il fait, Van Damme. Et maintenant que le DVD marche, je vais tous me les acheter, ses films. » C’est a ce moment que je le vis, sur la table, devant moi. Comment ne l’avais-je pas remarqué plus tôt ? L’énorme couteau à saucisson reposait sur une imposante planche de bois. J’eus un abominable pressentiment. Dans un bruit sec, l’un des ongles de la voisine se brisa net !

« - Connard !

- Sale pute !

- T’es gros !

- T’es moche !

- Enculé !

- Et pis t’as le cul pourri !

- Bitte molle, peine à jouir !

- Et la chatte aussi !

- Tu pues !

- Gros pédé ! »

Que s’était-il passé ? Je ne le savais pas exactement. Toujours est-il que le coup de poing partit si vite que je ne pu strictement rien faire. Le voisin partait déjà à la renverse ! La voisine accompagnait ce pas allègrement franchi dans la discussion en se jetant sur son mari pour le gifler de plus belle ! J’étais médusé. « Tu vas crever, putain de salopard ! » J’eus bien un doute à un moment mais je me ressaisis : non, je ne rêvais pas, j’étais bien là avec la voisine et le voisin, témoin de leur danse infernale, tout ce cirque était bien réel ! Pour moi, la violence appartenait au monde de la fiction, un monde partiellement régit par, disons, quelqu’un comme Jean-Claude Van Damme, un monde où la violence est synonyme de contrôle de la situation. Mais en réalité c’est exactement le contraire ! Là, la violence débarquait devant moi, braillante et débraillée, avec armes et bagages, fruit pourri d’un dysfonctionnement de l’univers ! J’étais suffisamment terrifié pour m’emparer du couteau sur la table. Profitant alors de la confusion, je le jetai dans la Loire par la fenêtre entrouverte ! L’empoignade, elle, allait bon train, ponctuée pour l’essentielle d’insultes à caractère sexuel. C’était un règlement de compte conjugal. Madame avait très nettement le dessus. Les belligérants se roulaient à présent sur le tapis en se tirant vigoureusement les cheveux. Que n’étais-je resté chez moi, vautré sur mon canapé, abêti devant ma télévision. Je fermais les yeux. Lorsque je les rouvris, la voisine s’était emparé d’un énorme cendrier en cristal d’arc authentique dans le but avoué de nuire davantage à la santé de son mari, voire d’attenter à son existence avec tous les moyens que le quotidien mettait à sa disposition. Sans un mot je me dirigeai alors vers la porte. Il faut bien dire que le pas feutré, je le maîtrisais plutôt bien depuis quelques semaines… Une fois dans mon appartement, j’allumai la télé et montait le son au maximum. J’ai bu comme un trou ce soir-là. Suffisamment pour décider dès le lendemain matin que je ne me rappelai plus rien des calamiteux évènements de la veille au soir.

Quelques temps plus tard, le voisin se décida à appeler la police. Il a dû lui en coûter… Et au bout du compte la voisine fût internée à l’hôpital Sainte Marie – au Puy, une femme violente est forcément folle : comme du temps où l’on savait rire on ne l’emprisonne pas, on l’interne, c’est une tradition millénaire. Car c’était elle qui battait son époux, faisant par là même entrer ce dernier dans le cercle très fermé des deux pour cent de français molestés par leurs furibondes et cruelles compagnes. Il n’avait jamais osé l’avouer à personne. Il faut dire que son beau frère était le brigadier en chef de la gendarmerie locale et que le reste de la maréchaussée constituait le gros de ses camarades de beuverie.

Après ça, il a vécut seul chez lui, le voisin. Le contrecoup fût terrible. Il était triste d’une tristesse sans retour. Alors il a picolé de plus belle, le voisin. Il a parfois fait du vilain, en bas, au carrefour, devant le tabac et même jusque sur le pont qui enjambe la Loire. Et puis il est aussi revenu frapper à ma porte. En slip et marcel : on avait – comme on dit – vécu des choses ensemble après tout, on était un peu intimes quand on y pensait. Dans sa petite tenue et même si ça n’était pas trop son fort, il avait l’air d’y penser, le voisin. Mais plus sûrement il s’ennuyait ferme. Conséquemment, il m’invita à venir regarder un film à l’occasion. Bloodsport, Karaté Tiger, Black Eagle, Kickboxer, Cyborg, et bien sûr Double Impact, j’en passe mais rarement des meilleurs. « Alex, ne fait pas ça, c'est ton frère! - Pourquoi, parce qu'il me ressemble ? Je vais changer ça tout de suite. » Pendant que Jean-Claude parlait à Van Damme, son jumeau, il m’est arrivé de me tourner vers le voisin, dans l’obscurité, et de me demander de quoi demain serait fait ? Mais à quoi bon, déjà hier on ne sait jamais, alors…


lundi 26 avril 2010

Du sang et des tripes

Sigmund Freud est mort à Londres en 1939. Plus de 80 ans plus tard, une exposition des peintures de son petit-fils, Lucian Freud, est organisée au Centre Pompidou à Paris tandis qu’un obscur philosophe médiatique du nom de Michel Onfray tente de faire parler de lui en critiquant grossièrement le fondateur de la psychanalyse. Parallèlement à ces deux événements liés au vieux Freud, un troisième se produisait, loin de l’attention des médias, dans l’intimité de l’appartement parisien d’un mien ami, originaire comme moi de la bonne ville du Puy-en-Velay, que nous nommerons ici Toufik afin de préserver son anonymat et sa dignité.

Situons l’affaire. Notre ami Toufik a le même problème que tout le monde : sa mère est folle. La folie de sa mère est pluridisciplinaire ; elle se manifeste dans tous les domaines de la vie. Cette folie se focalise toutefois avec une particulière virulence sur deux domaines : ses rapports avec son fils Toufik — ce qui est bien naturel — et ses rapports avec la nourriture — ce qui est traditionnel au Puy-en-Velay. Chez la mère de Toufik, comme chez beaucoup de mères, il y a un regret inconscient que son fils ne soit pas mongolien. S’il l’avait été, elle aurait en effet pu le garder chez elle et consacrer son existence à s’occuper de lui, au lieu de le voir vivre on ne sait quelle existence autonome, on ne sait où avec on ne sait qui. Par ailleurs, pour la mère de Toufik, comme pour tout habitant du Puy-en-Velay, manger, c’est vivre, et vivre, c’est manger (et quand je dis "manger", il faut comprendre "bâfrer comme un porc"). Le fait de manger est pour elle signe de bonne santé. Le fait de peu manger est signe de maladie. Et en cas de maladie, le meilleur remède, c’est de manger. On juge hommes, femmes et bêtes à la quantité de nourriture qu’ils sont capables d’absorber. L’obèse est sympathique. L’anorexique est fourbe. Jeter de la nourriture est un impensable sacrilège. Bref, l’éducation de Toufik a brulé à jamais en lettres de feu dans son cerveau la phrase : la nourriture est ton dieu.

Et il advint un beau jour que la mère de Toufik offrit à son fils un Tupperware plein de tripes. Pour les gens normaux qui vivent dans le monde réel, il convient ici de préciser tout le contexte qui entoure ces deux éléments-clés de notre histoire : le Tupperware et les tripes.

Le Tupperware est une boîte en plastique soi-disant étanche à usage alimentaire conçu par la Tupperware Brands Corporation et destinée exclusivement aux mères de famille démentes (pléonasme). Cet objet répugnant est fabriqué dans un type particulier de plastique qui a la caractéristique amusante de devenir rapidement marron et poreux, de conserver éternellement l’odeur et le goût de tous les aliments avec lesquels il est mis en contact et de communiquer ce cocktail monstrueux de goûts et d’odeurs à tout aliment que vous auriez l’idée vicieuse de mettre dans le Tupperware. Le Tupperware est une invention de Satan destiné à tourmenter les hommes et je ne prendrai même pas la peine de parler des tristement fameuses "réunions Tupperware" pour convaincre mon lecteur du caractère maléfique de cet objet.

On désigne par "tripes" au Puy-en-Velay les tripes à la mode de Caen, préparation culinaire fameuse à base essentiellement de panse de bœuf et de pied de veau. Le mot "tripes" y désigne également par extension une manifestation festive organisée par une association ou une collectivité locale où l’on sert des tripes à la mode de Caen. Enfant, j’ai ainsi souvent vu mon père se rendre « aux tripes des anciens d’Algérie ». En résumé, les tripes ont, au Puy-en-Velay, une certaine dignité sociale.

Mon ami Toufik s’est donc un beau jour retrouvé en possession d’un Tupperware plein de tripes et tout palpitant entre ses mains de la charge sociale et affective que je viens de tenter d’évoquer.

Quels problèmes Toufik n’a pas encore résolu avec sa mère, avec la nourriture et avec le Puy-en-Velay ? Nous ne le détaillerons pas maintenant. Sachez simplement que Toufik ne pût jamais se résoudre à manger les tripes et qu’elles restèrent à pourrir lentement au fond de son frigo en faisant petit à petit gonfler les parois du Tupperware. Il advint alors que la mère de Toufik réclama à son fils la restitution du Tupperware afin de le remplir d’un aliment qui prendrait bientôt un goût de tripes pourries.

Toufik, en bon fils, s’apprêta à répondre à la demande maternelle, mais un problème se posait : que faire avec ces tripes ? Il n’était plus question, et depuis longtemps, de les manger : l’odeur qu’elles dégagèrent quand le Tupperware s’ouvrit en sifflant aurait fait vomir un bouc. Il n’était pas non plus question de les jeter : bien que pourries, ces tripes étaient de la nourriture et un homme du Puy-en-Velay ne jette pas de nourriture. L’esprit tourmenté de Toufik lui fournit alors une solution que je qualifierai de géniale : jeter les tripes dans les toilettes. Jeter ces tripes dans les toilettes plutôt que dans la poubelle, c’était un peu comme s’il les avait mangées, digérées puis déféquées, ces tripes. Il contournait ainsi habilement l’interdit traditionnel.

Alors que Toufik livrait bataille avec ses démons intérieurs, sa compagne — que nous nommerons ici Gwenaela en raison de ses origines bretonnes — se trouvait à ses côtés dans son appartement. Elle assistait, compréhensive mais impuissante, aux tourments moraux de Toufik. Quand il lui fit part de son idée, Gwenaela, pragmatique, et bien que sensible à l’élégance intellectuelle de la solution envisagée par Toufik, lui fit remarquer que le bloc de tripes putréfiées risquait de boucher le tuyau d’évacuation des toilettes. Les paroles de Gwenaela devaient se révéler prophétiques, mais Toufik n’en tint pas compte. Comprenons-le, aussi : c’était la parole de sa compagne bretonne contre l’éducation sacrée de sa mère, soit l’Étranger contre la Patrie, la Science contre la Religion, l’amour charnel contre l’amour filial… Toufik n’a pas d’issue, il panique, halète, le sang bat à ses tempes, sa vision se trouble, seule une décision brutale et instinctive peut le tirer de là : il court avec le Tupperware aux toilettes et y jette le bloc de tripes.

Le choix est fait. Toufik et Gwenaela considèrent le bloc de tripes pourries au fond de la cuvette. Le rituel conjuratoire est accompli. Les tripes maternelles ont été symboliquement déféquées. Toufik aurait pu s’en tenir là. Hélas, emporté par son émoi, ivre de pureté, désirant une fin orgasmique et éjaculatoire à cet épisode, il tira la chasse. Puis la tira à nouveau. La première fois, le bloc de tripes fut gobé d’un coup par le mécanisme qui l’envoya se coincer à mort dans l’étroit tuyau d’évacuation. La deuxième fois, le mécanisme régurgita de grandes quantités d’eau souillée de jus de tripes dans tout l’appartement sous les yeux et autour des chevilles de Toufik et Gwenaela entre lesquels avait entre-temps éclaté une violente dispute, victoire à distance de la mère de Toufik sur cette créature féminine qui lui a pris son fils.

Vous tous qui me lisez, plaignez Toufik, à genoux, les bras plongés jusqu’aux épaules dans les tripes de sa mère pour les extirper du tuyau des toilettes alors que sa compagne le maudit, assise sur le canapé, les genoux sous le menton.

Plaignez Toufik.


jeudi 28 janvier 2010

Adresse à tous les Ponots. Supplique à toutes les Ponotes.

Revenir au Puy c’est déjà beaucoup. Du moins c’est ce que je crois. Cela signifie qu’on en est parti un jour. Beaucoup n’ont pas eu cette chance ou sont tombés en essayant de la saisir. Je parle de ça parce qu’à l’instar de notre compère Ernesto Palsacapa, je suis né au Puy-en-Velay. Enfin dans mon cas Le Puy se faisait appeler Roanne – non sans un certain sens de l’insignifiance – mais ce détail est, hélas, sans grande conséquence. Face à un tel état de fait, lorsque par exemple à l’aune d’un anodin babillage, un interlocuteur aventureux vous questionne sur le lieu de votre naissance et que vous décidez, non sans courage, de ne pas lui mentir, vous exposant ainsi aux sourires les plus narquois ou aux regards les plus peinés, deux réactions-types peuvent alors se présenter à vous. Dans le premier cas l’interlocuteur s’intéresse visiblement aux plaisirs de la vie et vous déclare comme un seul homme « oh, mais n’est-ce pas là la sémillante ville des frères Troisgros et de leur merveilleux restaurant ? ». Cette option vous offrira, le temps que vivent les roses, l’opportunité assez rare et somme toute fort limitée de vous enorgueillir fébrilement d’une des parts les plus sombres de votre histoire : Roanne, donc. Notons que l’adjectif « sémillant » s’apparente davantage à une licence poétique de l’auteur qu’à la stricte description du caractère de la ville. La seconde possibilité est à la fois plus quelconque et plus laborieuse : l’interlocuteur, comme un homme seul cette fois, ne sait que dire et son embarras le conduit parfois à vous interroger de plus belle, par exemple par l’entremise d’un agonisant « où ça ? » dont l’écho glaçant se meure avec une insupportable langueur pour peu que, de votre côté, vous ne trouviez pas immédiatement l’énergie quasi-surnaturelle de répéter le nom maudit en ne manquant pas de lui adjoindre les explications d’usage – sous préfecture de la Loire, à deux pas de Saint Etienne, oui, oui, les Verts, 1976, les poteaux carrés, mais si, Roanne !, le restaurant des frères Troisgros !, et oui juste en face de la gare, mais parfaitement : peinte aux couleurs du saumon à l’oseille, leur plat fétiche, ah c’est un peu cher c’est sûr mais il y faut aller une fois dans sa vie…, non, mettre une telle somme dans un repas… oui, j’y suis allé déjà…, oh, très bon et pas si guindé que ça, etc. Epuisant à coup sûr. Douloureux en de nombreuses occasions. A ce point tel que faire ne serait-ce qu’allusion à Mably ou à Brives-Charensac, selon que ayez grandi non pas à Roanne mais près de Roanne, non pas au Puy mais près du Puy, ne vous traverse jamais au grand jamais l’esprit. Qui pourrait vous comprendre ?

Mais finalement de quoi parlons-nous ? Disons pour aller vite – car c’est avec Roanne ce qu’il convient de faire ne serait-ce que par la grâce de la plus élémentaire pudeur – que Roanne est une ville qui réussi à posséder des accents tout aussi funèbres que Venise sans jamais que la cité lacustre transalpine ne puisse à aucun moment venir à l’esprit du voyageur fourvoyé qui serait amené par un bien fourbe coup du sort à faire escale à l’hôtel Terminus en face de la gare à côté de chez Troisgros. Roanne est d’ailleurs pour l’essentiel habité par deux sortes d’individus : des personnes âgées respectables bien qu’ayant un goût prononcé pour des teintes de chevelures fantasques et chamarrées et des hommes et des femmes sous le coup d’une mutation – non, je me suis mal exprimé, c’est une méprise : Roanne n’est pas le Tchernobyl français, du moins pas avant l’heure de fermeture des bureaux, non je fais davantage allusion ici à des mouvements de population liés à une activité salariée. La première catégorie ne manque jamais de participer mensuellement à l’étrange rituel dit de « Connaissance du monde » : ils s’empressent et s’empilent à petits pas dans une grande salle de cinéma où un « conférencier » revenant éternellement de l’étranger leur présente par le truchement d’un film voire de diapositives un pays lointain et sauvage où des hommes et des femmes se battent becs et ongles au quotidien pour ne pas vivre comme à Roanne… Le Roannais d’âge respectable et aux cheveux mauves n’a, en principe, peut-être même par principe, jamais quitté sa riante cité, sauf s’il a, un jour, été le jouet d’une sordide machination administrative bien connue : la mutation. Il se peut alors qu’il ait passé quelques mois, voire quelques années, à Saint Etienne. Il n’en reste pas moins curieux des autres cultures. Ainsi ne manque-t-il que rarement d’acheter au conférencier son dvd à la fin de la séance et se rend-t-il à Lyon au moins une fois par an, pour ses emplettes de fin d’année – on y trouve tellement plus de choses qu’à Roanne, c’est vrai...

Si je n’ai pas la chance de vivre à Paris, j’ai néanmoins pris conscience très tôt qu’il fallait partir. D’une manière générale, et c’est bien là ma seule opinion tranchée sur le Bien et le Mal, il faut toujours quitter Roanne le plus vite possible. Naître à Roanne pour ensuite y vivre est un choix, si c’en est un, que je me fais un devoir de ranger invariablement du côté des ténèbres. Ainsi ces lignes sont-elles plus qu’une invite, elles constituent un appel, celui du 28 janvier : je vous le dis en vérité, Ponots, Ponotes de tous les pays, ne vous punissez plus et fuyez dès que vous êtes en âge de le faire. Rompez les rangs de ces hommes qui refusent le vent. Tournez le dos à l’héritage séculier de votre espèce et dirigez vous lentement vers les issues de secours à gauche ou à droite de votre adolescence… Allez prendre l’air. Reprenez-en deux fois. Ne vous retournez pas c’est inutile : ailleurs l’herbe est effectivement plus verte. Bien plus verte. D’un vert enivrant et suave… par comparaison avec le vert lichen numéro quatre des cheveux d’une grand-mère ou d’une vieille tante que vous n’avez déjà que trop côtoyé.

Croyez-moi. Epargnez-vous ! Vous me remercierez plus tard. Votre serviteur possède toutes les références requises pour prodiguer de tels conseils : il est né à Roanne, à grandi tant bien que mal à Mably, à été incarcéré un an dans un appartement de Brives-Charensac sous couvert d’une mutation qui l’a amené à ne travailler que trop longtemps au Puy-en-Velay !

mardi 26 janvier 2010

Considérations sur le Puy en Velay

Il faut vivre à Paris. C’est évident. Je ne discuterai pas de cette évidence. Il faut vivre à Paris. Je vis donc à Paris. Mais il faut parfois retourner au Puy. C’est hélas évident également. Je ne discuterai pas non plus de cette évidence. Il faut parfois retourner au Puy. Pour très peu de temps, bien sûr. Très peu de temps. Le moins longtemps possible. Quelques jours. Une semaine au pire. Et on peut y retourner le moins souvent possible. Deux ou trois fois par an. Moins, si possible. Mais il est difficile de retourner au Puy moins de deux ou trois fois par an. Je fais mon possible. Je raccourcis le plus possible la durée de mes séjours au Puy. Je repousse le plus longtemps possible le moment de retourner au Puy. Comme tout le monde. Mais ce moment finit par arriver. Il arrive donc, et on se met en route. On va au Puy en train, en général. Le Puy est assez éloigné de Paris. De longues heures de train. Plusieurs trains différents. On quitte Paris à regret dans un train très moderne et très rapide. On traverse lentement la banlieue parisienne. Le train prend ensuite sa vitesse de croisière. Il traverse des étendues de campagne plate et sans grand intérêt. On pénètre ensuite dans la triste et ennuyeuse banlieue lyonnaise qui annonce la tristesse et l’ennui qui règnent à Lyon. On descend du train à Lyon. La gare est moins grande et moins belle. On prend un train moins moderne et moins rapide pour Saint Etienne. Ce train quitte Lyon, traverse la banlieue et les zones commerciales lyonnaises qui sont suivies immédiatement par la banlieue et les zones commerciales de Saint Etienne, plus sinistres et plus mortes encore que celles de Lyon et qui annoncent la terrible tristesse et le terrible ennui qui règnent à Saint Etienne. On descend du train à Saint Etienne. La gare est encore moins grande et encore moins belle. L’angoisse commence à vous saisir. Le train pour Le Puy est garé le long du quai le plus éloigné et le plus sinistre de la gare. C’est un engin antique qui passera sans doute directement du service sur la ligne Saint Etienne – Le Puy au musée des chemins de fer. Le train du Puy est réellement angoissant. Il est sale et vieux. Quand il quitte la gare de Saint Etienne, on se souvient rapidement qu’il fait en roulant un bruit assourdissant qui devient presque insupportable dans les virages. Dans les virages, les conversations s’arrêtent et les vieilles dames se bouchent les oreilles en faisant la grimace. L’angoisse augmente dans le train du Puy et cette angoisse est encore renforcée par le fait que l’on risque à tout moment d’y rencontrer d’autres membres de la diaspora qui retournent eux aussi au Puy pour quelques jours. Si on a le malheur de croiser de telles personnes, l’usage veut que l’on s’assoie avec elles pour discuter. Les autres membres de la diaspora sont des gens que l’on a toujours connus. Nos parents ont toujours connu leurs parents. Nos grands-parents ont toujours connu leurs grands-parents. Ce sont des gens dont on a des nouvelles régulièrement par personne interposée et qui eux-mêmes connaissent beaucoup de choses sur vous. Ce sont des gens que l’on croise dans le train Saint Etienne – Le Puy et que l’on n’a pas vus depuis dix ans. On les croise dans le train. L’usage veut que l’on s’installe à côté d’eux pour discuter. On discute péniblement. Si la chance est avec nous, on tombe sur quelqu’un de sociable ou de bavard qui entretiendra la conversation pendant les longues heures que dure le trajet. Si la chance est vraiment avec nous, on tombe sur un ancien ami ou une ancienne amante avec qui on pourra avoir une longue conversation nostalgique ce qui donnera au voyage une teinte crépusculaire bien en accord avec les retours au Puy. Si par contre la chance nous abandonne, on tombera sur un membre de la diaspora à l’abrutissement profond au côté duquel on devra passer les longues heures du trajet Saint Etienne – Le Puy à essayer d’animer la conversation. Et si la chance nous abandonne vraiment, on tombera sur un habitant du Puy. Je veux dire quelqu’un du Puy mais qui ne fait pas partie de la diaspora. Quelqu’un du Puy tout court. Quelqu’un qui est né au Puy, comme nous tous, et qui vit au Puy car il n’est jamais parti du Puy. Terrible rencontre que celle-là. Sombre trajet. On les reconnaît de loin, sur le quai et dans le train, les habitants du Puy : ils ont les épaules voûtées, le pas traînant, l’œil glauque, les ongles sales. Ils portent des vêtements imperceptiblement ridicules. Ils ont en général à la main une bouteille de vin, de bière, voire une flasque de gnôle artisanale. S’ils ne l’ont pas à la main, il y a gros à parier qu’elle se trouve dans leur sac ou qu’il l’ont oubliée quelque part. Ils ont en outre, bien sûr, conservé leur accent du Puy. Cet accent grotesque, épais et erratique que les membres de la diaspora ont réussi à perdre à force de travail mais qui leur revient insensiblement sous l’effet de l’alcool, de la fatigue ou lors d’un trop long séjour au Puy. J’ai perdu cet accent depuis longtemps, moi aussi. Mais les habitants du Puy l’ont toujours. Lorsqu’on entend cet accent dans le train, il permet d’identifier à coup sûr un habitant du Puy. C’est une rencontre heureusement assez rare car les habitants du Puy ne peuvent que très rarement partir. Il est donc rare de les rencontrer dans le train Saint Etienne – Le Puy. Il arrive parfois, tout de même, qu’on parvienne à faire le voyage seul. On peut alors essayer de lire, ou de travailler, mais plus on s’approche du Puy, plus on est gagné par l’indolence. Plus on s’approche du Puy et plus il est difficile d’exercer une activité intellectuelle. On pose donc son livre ou son journal et on regarde le paysage. La banlieue de Saint Etienne disparaît vite pour laisser place à des petites villes aux noms ridicules, puis à des villages mourants, puis, bientôt, à la campagne. La voie est bientôt contrainte de faire de longs virages pour contourner des montagnes. Le train traverse des forêts de résineux. La température s’abaisse. Les gares où l’ont s’arrête sont de plus en plus délabrées. Des gens de plus en plus difformes attendent le train dans les gares. Les femmes sur les quais sont de plus en plus laides. L’angoisse augmente encore. La fatigue s’abat sur vous. Le besoin d’alcool se fait pressant. La lecture devient impossible. Il m’est même arrivé deux fois d’oublier mon livre dans le train du Puy ce qui ne m’est absolument jamais arrivé ailleurs. Les heures passent. Les forêts de conifères sont de plus en plus sombres. Enfin, après un dernier virage autour d’une montagne, on aperçoit la silhouette étrange du Puy. La ville s’étale aux pieds de plusieurs pics rocheux aux sommets desquels les générations successives d’habitants ont ressenti le besoin de bâtir des édifices d’un goût parfois douteux tels que cette gigantesque statue en bronze de la Vierge Marie peinte en rouge criard qui domine toute la ville. On arrive alors, selon l’expression en usage dans les annonces automatiques de la SNCF, « en gare de Le Puy ». Le train s’arrête. On descend, et nous voici, bon Dieu, revenu au Puy.