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samedi 13 juillet 2013

Le Velay, terre de légende

La Nuit

Et maintenant c'est la dernière 
Et la voici et toute en noir,

Et maintenant c'est la dernière 
Ainsi qu'il fallait la prévoir,



Et c'est un homme au feu du soir 
Tandis que le repas s'apprête,
Et c'est un homme au feu du soir
Qui mains croisées, baisse la tête,



Or pour tous alors journée faite

Voici la sienne vide et noire,
Or pour tous alors journée faite,
Voici qu'il songe à son avoir,



Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir,
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire,



Car maintenant c'est la dernière
Et qui finit au banc des lits,
Car maintenant c'est la dernière

Et que cela vaut mieux ainsi.
Max Elskamp



Le Puy-en-Velay en 2013


J’ai souvent entendu dire que lorsqu’on a quarante ans et qu’on retourne faire du ski alors qu’on n’en a pas fais depuis son adolescence, il faut être très prudent car on risque de se détruire un genou. Naturellement, je n’en ai rien cru et naturellement, lorsque l’année de mes 40 ans, je suis retourné faire du ski pour la première fois depuis 20 ans, je me suis cassé la figure et je me suis détruit un genou.

Conformément à ce que l‘on fait dans ces cas-là, j’ai pris soin de ne consulter aucun médecin et d’attendre que ça se guérisse tout seul. C’est une habile technique qui marche pour la plupart des maladies. Hélas, dans ce cas précis, il semble que ça ne veuille pas se réparer par des moyens naturels puisque près de 3 mois après mon accident de ski, je boîte toujours. Quelle connerie le sport.

C’est donc en boitant que je suis arrivé un matin au Puy-en-Velay pour passer quelques jours de vacances chez mes parents. Voyant que je boitais et après avoir appris que je ne m’en étais pas occupé et que je n’avais consulté personne, ma mère a eu la réaction naturelle que toute mère a dans ces cas-là :

Mère folle : Il faut que tu ailles consulter Monsieur Mahinc.

Fils qui a mal au genou : Oui, bon, si tu veux. C’est ton généraliste ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : C’est quel genre de médecin ?

Mère folle : Il est pas médecin.

Fils qui a mal au genou :
Il est pas médecin ? Mais pourquoi tu veux que j’aille le consulter, alors ? Il est quoi ?

Mère folle : On va le voir dans ces cas-là.

Fils qui a mal au genou : Mais il n’est pas médecin ?

Mère folle : Non.

Fils qui a mal au genou : Mais il est quoi, alors ?

Mère folle : Mais je sais pas, tu m’énerves avec tes questions. On va le voir dans ces cas-là. C’est tout. C’est un rebouteux.

Fils qui a mal au genou : Un rebouteux ? Tu veux qui j’aille voir un rebouteux ? Alors, non, écoute, j’ai eu la flemme d’aller voir un médecin, c’est pas pour maintenant aller voir un sorcier…

Mère folle :
Un rebouteux. Mais il est bien, tu sais : Madame Chantemesse est allée le voir pour son problème d’anus et elle en a été très contente.

Fils qui a mal au genou : Écoute, je suis positivement ravi pour Madame Chantemesse, mais moi, je n’irai pas voir ce sorcier pour mon genou.

Mais vous savez ce que c’est : on ne peut pas facilement dire non à sa mère. Si on refuse de faire ce qu’elle a prévu pour vous, elle continue à insister et à vous pourrir la vie jusqu’à ce que l’on considère que cela nous causera finalement moins d’ennuis de faire ce qu’elle veut plutôt que d’essayer d’y couper. En outre, pendant que je ne regardais pas, elle a téléphoné à ce Monsieur Mahinc pour me prendre un rendez-vous. Je me suis donc retrouvé un beau matin à rentrer dans le GPS de la voiture l’adresse d’un rebouteux.

Je sens qu’il faut quand même que je me justifie un petit peu, là. Oui, je suis allé voir un sorcier pour soigner mon genou alors que je ne suis pas allé chez le médecin. C’est complètement con, me direz-vous. Je répondrai que certes, oui, mais il se trouve que j’étais en vacances chez mes parents et que je n’avais rien à faire. J’ai donc eu le syndrome du psychanalyste. Vous avez déjà parlé à des gens qui consultent un psychanalyste ? Il arrive un point dans leur vie où ils ne vivent plus les événements qu’ils vivent que pour pouvoir aller les raconter à leur psychanalyste. C’est pareil quand on tient un blog : il arrive un moment où on va faire des trucs idiots juste parce que comme ça, on pourra les raconter dans son blog. Voilà.

En route pour chez le sorcier, donc. Mais où diantre habite un sorcier, me dis-je, au volant, en suivant les indications du GPS ? Dans une hutte au fond de la forêt, au moins. Ou alors dans une grotte à flanc de montagne. En tout cas, dans quelque endroit reculé. Et en y réfléchissant, je me dis que la région du Puy-en-Velay, c’est vraiment le Moyen-âge, car de nombreux cas de sorcellerie me reviennent en mémoire.

Quand j’étais petit, une voisine de mes parents avait le pouvoir d’ « enlever le feu » des brûlures, c’est-à-dire que sans pour autant les soigner, elle avait le pouvoir de faire en sorte qu’elles ne fassent plus souffrir. On parlait également du curé de la paroisse d’Ally qui pouvait faire disparaître les verrues par la prière. Un paysan d’un village voisin avait également ce pouvoir : vous alliez le consulter chez lui, dans la cuisine, il disparaissait ensuite pendant quelques minutes dans sa grange pour se livrer à des incantations et quelques jours plus tard, votre verrue avait disparu. On racontait encore que ce paysan refusait son aide aux arabes car, disait-il, une fois, un arabe était venu le consulter et il avait profité du temps passé en incantations dans la grange pour lui voler sa télé.


Bref, le Velay, une terre de légendes me disais-je quand le GPS m’informa que j’étais arrivé. Je regarde autour de moi : pas de forêt sombre, de flanc de montagne escarpé, pas de manoir près d’un étang aux eaux glauques, non : à ma grande surprise, je me trouve devant un pavillon de banlieue à côté d’un Super U dans un quartier résidentiel. Là, je dois bien l’avouer, je suis un peu déçu. Quitte à faire n’importe quoi juste pour pouvoir entretenir ce blog, autant y aller à fond, qu’il y ait du pittoresque, de l’exotique… mais là, pour l’instant, déception.

Je m’approche néanmoins. La plaque à côté de la grille annonce : « Espace Averroès » et précise encore « M. Mahinc, anthropologue / reboutement, coaching, stratégie de projet ». Alors là, me dis-je, mon affaire prend un tour inattendu.

Espace Averroès : j’avais déjà remarqué comment l’évocation dans les médias du nom de ce philosophe arabe du XIIème siècle qui n’en demande pas tant et que personne n’a lu, comment cette association même des mots « philosophe » et « arabe », enivrait de politiquement correct certaines bonnes âmes. Je ne m’étonnai donc pas outre mesure de le voir convoqué en ces lieux interlopes.

Anthropologue : là, c’est plus singulier. En quoi cette respectable science humaine peu avoir quelque chose de commun avec quelqu’un qui se propose de soigner mon genou ? Epais mystère.

Reboutement : très bien, c’est n’importe quoi, mais c’est pour ça que je suis venu, donc je ne peux pas me plaindre.

Coaching et stratégie de projet : là, à la vision de ces mots, je dois dire qu’une sainte fureur s’est emparée de moi. J’ai déjà parlé dans ces pages de mon sentiment à l’égard du coaching. J’ai encore récemment eu affaire à un coach qui m’expliquait comment il consacrait son existence à venir en aide aux grands patrons du CAC 40 et aux sportifs de haut niveau pour les aider à supporter la détresse que leur cause leur profession (authentique). Et alors même que je me proposais de vivre une expérience mystico-gothico-moyenâgeuse dans les forêts profondes du Velay ou dans les ruelles médiévales de la ville haute du Puy, voilà que le coaching, ce cancer, cette lèpre, vient parasiter mon petit délire personnel et me transformer mon sorcier en vulgaire coach. Un sorcier 2.0. Je suis très déçu.

Je me décide presque à faire demi-tour et à rentrer chez moi, mais bon, maintenant que je suis là, autant aller jusqu’au bout. Je sonne donc à la porte du pavillon de banlieue. On m’ouvre. Sorcier 2.0 : mon homme ressemble un peu à Steve Jobs. Un examen plus attentif me révèle toutefois qu’il est en sandales et qu’il mâchonne un mégot à moitié éteint, ce qui, dans le contexte, me le rend plus sympathique. J’entre dans le cabinet. Il me fait quitter mes chaussures et m’allonger sur une table de massage, puis commence à m’observer sans me toucher.

Et il m’observe, sans me toucher, comme ça, pendant un bon moment. Je m’attendais à devoir expliquer pourquoi j’étais là, dérouler ma petite histoire, comment je m’étais viandé au ski, où j’avais mal etc. mais non. Il n’opère apparemment pas comme ça. Au bout d’un moment, il finit par me dire que bon, ton genou gauche (il me tutoie), c’est embêtant, ça se voit, mais en fait, ton problème, il vient de ta cheville droite. Je suis un peu décontenancé, car il me semblait bien que si j’avais mal au genou, c’est parce que j’étais tombé sur le genou, mais bon, je ne dis rien.

Il entreprend alors de me tripoter un peu dans tous les sens avec délicatesse. A un moment donné, quelque chose émet un craquement dans ma cheville droite. « Ah, tiens : tu vois ? » me dit-il. « Ah tiens, oui. » répond-je finement. « Bon, ben c’est bon. Tu peux remettre tes chaussure. Il faudrait que tu reviennes dans deux jours parce que je ne sais pas si ça tiendra ».

Je commence donc à me rechausser. Pendant ce temps, il commence, sans gêne, à regarder mes affaire que j’avais laissées sur une chaise et se saisit du livre que je lis en ce moment : La Chanson de la Rue Saint Paul, remarquable recueil de poèmes de Max Elskamp (j’ai toujours un livre avec moi, on ne sait jamais). Mon rebouteux semble sincèrement intéressé et commence à lire quelques strophes. Nous discutons agréablement du style si particulier de ce bizarre poète belge pendant quelques minutes, puis il m’invite à passer dans son bureau.

L’aspect financier de cette histoire m’inquiétait un peu. Il se trouve que je suis plutôt en fond, en ce moment, mais enfin, je n’avais pas envie de payer des sommes délirantes, non plus. Je m’en tire pour 40 euros, qui me semble, si je puis dire vu le contexte, une somme « raisonnable », bien que je serais fort en peine de donner le référentiel me permettant de la juger ainsi. Et il m’invite à revenir le surlendemain.

Une fois sorti et en retournant vers ma voiture, je tente de sentir ce qui a pu changer dans mon genou ou dans ma cheville. Il me semble très vaguement que ça va mieux, mais peut-être que je ressens simplement ce que je veux ressentir.

Le surlendemain, une séance à peu près identique se déroule, à ceci près que je me rend compte avec surprise qu’il ne me fait plus payer. Il semble qu’on ne paye qu’une fois chez cet homme et qu’ensuite, il s’occupe de vous et suit votre problème.

En réfléchissant à cette rencontre, je ne peux m’empêcher de me dire que mon espoir d’être le témoin d’une escroquerie grotesque dont je pourrais me moquer grassement dans mon blog est un peu déçu. Certes, les manipulations de mon sorcier ne m’ont pas guéri, mais enfin, en dépit du fait qu’il se présente comme un coach, il m’a paru assez sympathique : agréable, intéressé par la littérature (la rareté des gens qui aiment la littérature !), et surtout, contrairement au coach dont les buts sont, on le sait, de s’enrichir à vos dépends et, plus généralement, de nuire à l’humanité, mon sorcier n’exerce manifestement pas son art uniquement pour l’argent, mais aussi dans le but d’aider les gens.

A quel point la vie d’un bloggeur à mauvais esprit est difficile : si on ne peut plus avoir la certitude de pouvoir décemment se moquer des rebouteux, que nous restera-t-il ?

lundi 10 décembre 2012

Rise of the ménagère




Dans Terminator 3 : Le Soulèvement des machines, film de 2003 de Jonathan Mostow, un gentil robot (joué par Arnold  Schwarzenegger) doit protéger le héros, John Connor (joué par Nick Stahl) contre le méchant robot sexy (joué par Kristanna Loken, très sexy, j’en bande encore) qui veut le tuer pour des raisons qu’il n’est pas utile de rappeler ici. Dans une scène, le méchant robot sexy est parvenu à reprogrammer le gentil robot pour qu’il tue John Connor. Le gentil robot est alors tiraillé entre cette instruction par défaut qui le pousse à tuer le héros, et un sursaut conscient de gentil robot qui lui fait annuler cette instruction. Pour exprimer cette confusion à l’écran, on nous montre une vision subjective du gentil robot où diverses données télémétriques s’affichent en surimpression sur l’image de John Connor en train de fuir et où clignotent alternativement les messages « Kill John Connor » et « Abort last command ».

Au bureau, l’autre jour, j’ai été confronté à une situation similaire. Je sais, j’ai une vie palpitante. C’est comme ça. L’affaire est la suivante. J’ai découvert l’existence d’un phénomène extrêmement curieux. Je n’en ai pas encore mis à jour tous ses rouages mais les grandes lignes m’en sont apparues avec suffisamment de clarté pour que j’en fasse dès aujourd’hui la révélation au Monde, via ce blog. Car il faut bien que le Monde sache. Le temps presse : Noël approche. Je m’explique.

Vous connaissez les marchés de Noël. Cette lèpre, ce cancer qui prolifère dans nos centre-villes à l’approche des fêtes. Vous connaissez cette pseudo-tradition ancestrale apparue il y a quelques années. Vous connaissez ces grotesques cabanes en bois de cagette abritant mal du froid les pauvres gars qui ont dû se résoudre à accepter ce boulot grotesque. Vous connaissez les objets laids et inutiles qui y sont vendus à des prix effarants. Vous connaissez le mauvais vin chaud que l’on y vend et que personne ne boit. Vous connaissez ces écœurantes décorations de Noël, toutes de neige synthétique, boules en plastique et guirlandes électriques criardes. Vous connaissez tout ça.

Les marchés de Noël sont en tous points méprisables. C’est entendu. Pourtant, avez-vous remarqué que les ménagères de plus de trente ans ont à leur endroit des réactions extrêmement contradictoires ? J’entends chaque année en cette saison mes collègues autour de la machine à café, ma mère, mes cousines ou d’anonymes ménagères de plus de trente ans croisées dans la rue dérouler la même litanie absurde :

« Les marchés de Noël, c’est nul. J’adore ça. Quelle horreur. C’est génial. C’est con. C’est cool. Je ne comprends pas que les gens soient assez cons pour aller dépenser leur sous là-dedans. J’y ai fait toutes mes courses de Noël, comme ça, je suis tranquille. J’irai jamais dans un truc pareil. J’y retourne demain avec une copine. Il paraît que c’est celui de Strasbourg le meilleur. C’est le plus ancien. C’est ridicule. On vend les même choses dans tous. Cette année, je vais à celui de Strasbourg, j’ai eu un mal fou à trouver un hôtel. Ce qu’on y vend, c’est que de la cochonnerie. J’adore. C’est comme dans l’ancien temps. Que des trucs faits en Chine. J’ai horreur du vin chaud, on sait pas ce qu’ils mettent dedans. Y’en a un nouveau plus près de chez moi qui a l’air bien. Tous ces cons qui s’entassent là-dedans, je te jure. J’y vais chaque année... »

Tout ça dans un même souffle, en une même phrase. Ma théorie est qu’a l’instar du gentil robot de Terminator 3, ces femmes ont été reprogrammée par la Commission Nationale de Contrôle des Ménagères de plus de trente ans, la CNCM30. Cet organisme, dont je ne peux, pour l’instant, prouver l’existence, est pourtant sans aucun doute bien réel. Comment expliquer sinon que ces femmes, qui se rendent bien compte de la nullité extrême des marchés de Noël, soient néanmoins contraintes en permanence par une sorte de tâche de fond implantée dans leurs cerveaux de se rendre dans ces lieux grotesques ? Comment ? Cette théorie de la CNCM30 permettrait en outre d’expliquer un certain nombre d’autres agaçants mystères de l’âme féminine tels que, par exemple, l’inexplicable engouement pour les huiles essentielles, l’ostéopathie ou encore pour une boisson aussi répugnante que le rooibos (oui, ça s’écrit avec deux o... ça aussi, tiens, si je me retenais pas, j’écrirais bien un texte pour en dire du mal, mais bon, je manque de temps).

Complot ! Manipulation mentale ! Asservissement ! Ménagère de plus de trente ans : redresse la tête !











mercredi 23 novembre 2011

Roploplo et Tartiflette

Ma collègue Karine a deux lapins.

« J’ai deux lapins », me dit un jour ma collègue Karine. « Je les ai depuis deux ans. Tu verrais, ils sont trop mignons. »

Je n’en doute pas.

« Ils s’appellent Roploplo et Tartiflette. C’est rigolo, hein ? »

Non.

« Ouais. Roploplo et Tartiflette. Et tu sais pourquoi je les ai appelés comme ça ? Tu sais pas ? Je t’ai jamais dit ? Eh ben Roploplo, je l’ai appelé comme ça parce que, quand il est né, il était tout petit et tout mignon et tout blanc et il ressemblait à un sein, un nichon, quoi, un petit roploplo, tu vois ? Et Tartiflette, tu sais pourquoi je l’ai appelé Tartiflette ? »

Oh putain…

« Eh ben c’est parce que quand il est né, il était tout mignon, il ressemblait à une part de tartiflette. C’est pour ça. Roploplo et Tartiflette. Je les adore. »

Ma collègue Karine n’est pas mariée.

« Et en plus, tu sais je me suis aperçue d’un truc dingue. Je sais pas ce que tu en penses, mais moi, avant, les lapins, je trouvais ça complètement con, tu vois ? »

Je vois.

« Je veux dire par là que je trouvais ça complètement bête, un lapin. Mais Roploplo et Tartiflette, non. Ils sont pas comme les autres lapins. En fait, à force de vivre avec eux, je me suis aperçue d’un truc dingue. »

Oh putain.

« En fait, Roploplo et Tartiflette, tu vois, eh ben ils sont super intelligents. Ils sont très supérieurs aux autres lapins. Beucoup plus intelligents. Et tu sais pourquoi ? »

Ma collègue Karine n’a pas d’enfants.

« En fait, ils comprennent ce que je dis. »

Non !

« Je te jure : ils comprennent ce que je dis ! Je le vois dans leurs yeux. L’autre jour, je nettoyais leur cage. Roploplo en a profité pour s’enfuir. Alors je l’ai appelé par son nom pour qu’il revienne. Eh ben tu sais quoi ? »

Au secours.

« Eh ben il s’est retourné, et il m’a jeté un regard assassin. Assassin ! Genre, je comprends ce que tu me dis, mais je suis libre, tu vois, genre j’ai pas envie de retourner dans cette cage, genre, tu vois ? »

Je vois.

« C’est comme ça que j’ai compris qu’il comprenait. »

Je comprends.

« Et Tartiflette aussi, hein ? »

Ben tiens.

« L’autre jour, tu sais pas ce qu’il m’a fait ? Je lui donnais ses croquettes. Des croquettes au poulet. C’est des croquettes pour chat. Je leur donne des croquettes pour chat parce qu’ils aiment pas les croquettes pour lapin. J’avais essayé les croquettes pour lapin mais ils… »

Elle leur donne des croquettes pour chat, à ses lapins… mais si ça se trouve, dans les croquettes pour chat, y’a du lapin. Du coup ça ferait que ses lapins mangent du lapin. Des lapins anthropophages, quoi ! Si ça se trouve, c’est pour ça qu’ils sont plus intelligents : ils se sont appropriés l’intelligence des lapins qui ont servi à faire les croquettes, et du coup… attends mais qu’est-ce que je raconte, moi ?

« …et pas des croquettes pour lapin, parce que celles pour chat sont mieux, tu comprends ? Bon bref. Donc je lui donne des croquette pour chat au poulet, et là, tu sais ce qu’il fait ? Eh ben il me jette un regard assassin ! Assassin ! Et il renverse la gamelle de croquette avec sa petite patte, Tartiflette. Genre pour me dire j’aime pas les croquettes au poulet. Tu vois, genre ? Eh ben depuis, je les écoute : j’en achète plus, des croquettes au poulet. J’en prends des au thon. »

Des au thon.

« Des au thon. »

Des au thon. C’est sur ces paroles que je me suis éloigné, prétextant une chose urgente à faire. J’ai eu peur, en fait. J’ai eu peur tout à coup que la folie soit contagieuse.



lundi 18 octobre 2010

La nef des fous


J’ai un problème, dans la vie : j’ai tout le temps l’impression d’être entouré de fous. Peut-être que tout le monde a la même impression que moi, je ne sais pas. En tout cas, en ce qui me concerne, j’ai distinctement l’impression, que ce soit au travail, parmi des amis, en famille ou ailleurs, d’avoir tout autour de moi des gens complètement déments. Et le club de boxe ne fait certes pas exception. Dieu ! Que le gens sont fous, là-dedans. Tous les clubs de boxe que j’ai fréquentés étaient remarquablement fournis de ce côté-là et certains types de déments se retrouvaient régulièrement de l’un à l’autre. Passons-les brièvement en revue, si vous le voulez bien.


Le professeur taré

Ce n’est pas sa faute, le pauvre. Il va sur ses quarante ans. Il a entrepris dans sa jeunesse une carrière professionnelle, mais une rapide recherche sur internet vous révèle son palmarès : 12 combats, 0 victoires, 1 nul, 11 défaites dont 9 par KO dont 5 par KO au premier round. Ouch. Impitoyable est le monde de la boxe professionnelle. Il en a pris plein la gueule et, il faut bien le dire, ça se voit. Son nez a une forme irrégulière et son crâne est bosselé comme une vieille casserole en étain avec laquelle on aurait cogné longuement contre une enclume. Et conséquemment, il a un peu rayé son disque dur. Son élocution est étrange, il prononce mal certaines consonnes, parle très vite en avalant un mot sur trois. Ses explications techniques sur la boxe se répètent souvent tout en demeurant confuses. Sympathique, hein, très gentil, tout ça, mais complètement taré.


Le professeur crypto-gay

Ça, c’est un personnage très courant dans les clubs de boxe. Il est marié ou en ménage avec une femme. Il a éventuellement des enfants. Il enseigne la boxe. Bon. Dans les clubs de boxe, il y a, disons, 95% d’hommes parmi les élèves. Pourtant, les 5% de femmes présentes accaparent beaucoup son attention, l’inquiètent beaucoup. Il leur parle beaucoup, leur fournit beaucoup plus d’explications techniques qu’aux hommes, s’assure sans arrêt qu’elles ne se fassent pas mal ou qu’on ne les importune pas… puis ceci fait, il lance d’une voix puissante à travers la salle une remarque hautement signifiante telle que « bon allez, on n’est pas des gonzesses : vous m’faites trente pompes, là » ou « allez les mecs, un peu de nerf, là, bande de pédales » ou encore « qu’est-ce que c’est que ces uppercut de tapette ». Et ensuite, à la fin de l’entraînement, il est extrêmement présent dans les vestiaires, particulièrement dans les douches où il ne rechigne pas au contact physique, exhibant tatouage, comparant longueurs et diamètres tout en se lamentant sur les relations difficiles qu’il a avec sa femme. Sympathique, hein, lui aussi, je ne dis pas, mais qui refuse manifestement de prendre conscience de son orientation sexuelle.


Les femmes à la boxe

On pourrait se dire que la boxe n’est pas un sport de femme. Ou l’on pourrait ne pas se le dire. En tout cas, on l’a dit, il n’y a que 5% de femmes parmi les gens qui viennent s’entraîner. Ces femmes-là pour la plupart, disons le, ne sont pas nettes. Dans cet environnement très masculin et où, il faut bien le dire, le niveau d’éducation est assez bas, elles ne rechignent pas à porter des tenues extrêmement suggestives, à passer essentiellement le temps où elles sont au club à se promener dans ladite tenue de-ci de-là dans la salle devant des hommes suants en train de s’exercer sans jamais trop se livrer à quoi que ce soit qui ressemblerait à un entraînement… Pas très nettes, elles non plus.


L’ordure

Celui-là, il est extrêmement agaçant. Il y en a un dans mon club actuel. Dieu qu’il m’énerve. C’est ce type à l’air chafouin, qui boxe assez mal, qui critique tout et qui a le comportement suivant : lors d’un exercice ou d’un sparring (comme on dit), il vous explique longuement qu’il faut y aller doucement avec lui car ça fait longtemps qu’il ne s’est pas entraîné et qu’il ne faut pas taper trop fort parce qu’il a passé des radios et que il faut absolument retenir les coups avec lui parce que considérant qu’en dépit de son niveau il faudrait s’il te plaît y aller doucement car il y a des considérations médicales qui peuvent intervenir dans son cas et que etc. et quand vous commencez à boxer avec lui en prenant autant de précautions que si vous boxiez avec votre grand-mère, il se met immédiatement et sans vergogne à vous en bourrer plein la gueule de toutes ses forces. Une fois l’exercice ou le sparring (comme on dit) fini, vous vous promettez de lui maraver la tronche à l’exercice suivant mais il s’est déjà éloigné pour boxer avec quelqu’un d’autre à qui il commence déjà à resservir son discours bien rodé « il faut y aller doucement avec moi car ça fait longtemps que je ne me suis pas entraîné et qu’il ne faut pas taper trop fort parce qu… ». L’ordure.


La femme qui valait trois milliards

Peu de femmes à la boxe, donc, mais il y en a. Il y en a même qui viennent pour boxer. Celles-là, il se trouve, ont en général un très petit gabarit. 1m60, 50Kg. Et il advient parfois qu’il faille boxer avec elles, bien qu’on soit un homme qui fasse le double de leur poids. C’est un exercice amusant et très technique car, justement, on doit ne travailler que la technique. Si l’on devait effectivement se battre efficacement avec cette personne, on n’aurait pas besoin de savoir boxer : la simple différence de gabarit permettrait d’avoir le dessus. Mais là, contre tous ses instincts, il faut s’appliquer à travailler exclusivement la précision et l’élégance de ses coups. C’est très formateur. Elle, par contre, tranquillisée par cette même différence de gabarit, tape comme un sourd. Et c’est là qu’on se rend compte, qu’elle tape vraiment comme un sourd, étonnamment comme un sourd, compte tenu de sa masse musculaire. Au final, en fait, boxer avec ce genre de fille, ça fait un mal de chien.


Musclor

Il est énorme. Il fait trois mètres de haut. Il a des bras comme mes cuisses. Il se déplace pourtant avec la vitesse d’un guépard. Il a des poings comme des boules de bowling. Il boxe comme Mike Tyson. Et il est bête à bouffer du foin. Il est proprement terrifiant. Et de temps en temps, c’est contre lui que vous tombez. Vous ne savez même pas son prénom parce que, avec les autres, vous l’appelez Musclor. Vous ne pouvez donc même pas implorer sa clémence en l’appelant par son nom et vous n’avez certes pas envie de l’appeler Musclor devant lui. Et en plus, avec le protège-dents, il ne comprendrait pas ce que vous dites. Il ne comprendrait pas sans le protège-dents non plus, d’ailleurs, et de toutes façons, le protège-dents, vous ressentez l’impérieuse nécessité de le garder, face à lui. Vous êtes perdus. Vous allez vous faire répandre par terre. Vous ne serez bientôt plus qu’une flaque sanguinolente en train d’appeler sa mère (image étrange, j’en conviens). Et bien non : Musclor se révèle être très sympathique, prévenant, pédagogue, même. Il vous explique, vous montre les coups et vous invite courtoisement à les essayer sur lui. Vous hésitez un peu, quand même, mais il insiste « Vas-y vas-y, tape, je sens rien. Non mais vas-y j’te dis ! Plus fort ! Allez ! »… et vous vous retrouvez 3 minutes plus tard, épuisé et couvert de sueur, à lui avoir tapé dessus de toutes vos forces sans avoir réussi à lui faire le moindre mal. Il est terrifiant. Très sympathique, mais terrifiant.





lundi 20 septembre 2010

Votre mère est folle


Si. Elle est folle. Je le sais. Même si je ne connais pas votre mère, je le sais : elle est folle. J’en suis désolé, notez bien.

Mais ne niez pas. Votre mère est folle. Toutes les mères sont folles. Toutes. La mienne, la vôtre, toutes. Vous le niez peut-être, mais prenez un instant et écoutez votre cœur : vous le savez, au fond, qu’elle est folle. Vous savez bien que nombreuses sont les choses que vous ne pouvez pas lui dire, dont vous ne pouvez pas parler avec elle car elle ne les comprend pas. Vous avez appris en grandissant à ne plus tenir compte de ses avis et de ses conseils dans bien des domaines car ils n’ont aucun rapport avec la réalité du monde. Vous les écoutez, ces avis, ces conseils, avec une oreille distraite et avec l’air de bienveillante impatience que l’on réserve aux enfants et aux vieillards séniles. Vous les écoutez par amour pour elle, mais vous savez qu’ils n’ont aucune valeur.

Toutes les mères sont folles. Et tout le monde le sait, au fond. Quoique j’ai une amie qui m’a dit un jour, comme ça, au détour d’une discussion, que sa mère n’était pas folle. « Pourquoi serait-elle folle, ma mère ? » m’a dit cette amie. « Comment ne le serait-elle pas ? » ai-je, je crois, finement rétorqué (je crois que j’ai rétorqué ça. J’avais bu, je ne sais plus). Et c’est vrai : je ne la connais pas, sa mère, mais pourquoi ne serait-elle pas folle, hein ? Vous avez déjà vu une mère que ne soit pas folle, vous ? Moi pas. Jamais.

Mais foin de généralités et abordons le cas de mon proche parent, Bertram. La mère de Bertram est folle, bien sûr. Sa folie prend plusieurs formes, mais s’il y en a une qui est particulièrement pénible pour Bertram, c’est l’acharnement que met sa mère à vouloir influer sur sa vie professionnelle : bien que Bertram ait un travail intéressant et raisonnablement bien payé, sa mère a décidé qu’elle devait lui en trouver un autre et elle se consacre à cette tâche avec l’énergie convulsive des fanatiques.

Betram vient d’une région pauvre, rurale, économiquement et culturellement sinistrée. Une région en tout point semblable, pour tout dire, à celle du Puy-en-Velay. Il a quitté cette région très tôt pour faire des études et pour fuir l’influence destructrice de sa mère folle. Ses études terminées, il a pris soin de chercher du travail loin de la région maternelle, à Paris, et sans aucune aide de sa mère. Celle-ci n’a eu de cesse depuis d’essayer de le ramener sous sa domination en tachant de lui trouver un travail au Pays, mais Bertram a jusqu’ici tenu bon.

On pourrait penser que, compte tenu de la difficulté invraisemblable qu’il y a à trouver du travail à notre époque, il aurait été difficile pour Bertram de repousser les propositions professionnelles empoisonnées émanant de sa mère. Mais il n’en était rien : sa mère étant folle à lier, toutes les démarches qu’elle entreprenait pour faire embaucher son fils étaient si grotesquement déconnectées de la réalité qu’elle n’aboutissaient à rien de concret.

Ce n’est pas pour autant que Bertram avait la paix avec sa mère, bien sûr. La folie des mères est rarement une folie douce. Il ne s’agit pas, en général, de simplement dire n’importe quoi sur un monde auquel on ne comprend rien. Non : la mère vise généralement à imposer sa vision aberrante de la réalité à son entourage et à le contraindre à agir en conséquence. La mère est de plus aidée par le principe selon lequel il est généralement moins épuisant de faire ce qu’elle veut, aussi aberrant que cela puisse être, plutôt que d’essayer de ne pas le faire et ainsi se trouver confronté à ses supplications, menaces, actions absurdes, coups de téléphones incessants, manœuvres de rétorsion, pleurs, cris et autres chantages affectifs. La mère est en effet une fanatique : elle ne recule devant rien pour faire aboutir ses maléfiques et absurdes projets.

C’est ainsi que, par un bel après-midi de fin d’été, Bertram s’est retrouvé à la porte du Palais du Luxembourg. Sa mère ayant, au Pays, rencontré le sénateur Durand sur le marché aux bestiaux, elle avait littéralement supplié le digne parlementaire de recevoir son fils dans son bureau, au Sénat, au Palais du Luxembourg, là-haut, à Paris, et de « faire quelque chose pour lui ». Que recouvre dans le cerveau malade de la mère de Bertram ce concept de « faire quelque chose » pour son fils, nul ne le sait. Peut-être a-t-elle, dans son délire, des visions nocturnes de pourpre et d’or dans quelque palais de la république où des gens puissants et mystérieux dirigeraient le pays depuis d’antiques fauteuils en chêne tendus de velours rouge sous les conseils que Bertram leur murmurerait à l’oreille. Ou peut-être pas. Qui sait ce qu’il se passe dans le cerveau d’une mère.

Quoiqu’il en soit, après avoir torturé le sénateur Durand jusqu’à ce qu’il accepte de recevoir son fils, la mère de Bertram avait torturé son fils jusqu’à ce qu’il accepte d’être reçu par le sénateur. « Il en ressortira bien quelque chose. Il est sénateur quand même. Et puis avec les impôts qu’on paye. » avait-elle avancé comme argument pour justifier toute l’affaire.

« Mais qu’est-ce que je fous là, putain ! » se disait quant à lui Bertram en attendant le sénateur Durand dans une petite salle du Palais du Luxembourg. « C’est ridicule. Mais bon, c’est pas bien grave, ce mec-là, il doit être super occupé. Il va me recevoir poliment cinq minutes dans son bureau histoire de dire, et puis c’est tout. Il doit bien comprendre l’absurdité de tout ça. Il doit bien être intelligent, ce mec : il est sénateur quand même ! », se disait Bertram, ses arguments faisant ainsi curieusement écho à ceux de sa mère.

Mais je dis du mal des mères depuis bien des lignes, il est temps de changer de cible. Passons un peu aux sénateurs, si vous le voulez bien.

Bertram n’avait jamais rencontré de sénateur de sa vie. Il pensait donc n’avoir que peu d’a priori les concernant. Après sa rencontre avec le sénateur Durand, il se dit qu’il devait finalement avoir beaucoup d’a priori très positifs sur les sénateurs dont il n’avait pas conscience. En tout cas, ces a priori ont tous été démentis ce jour-là.

Une consommation importante et quotidienne d’alcool depuis l’adolescence peut avoir sur l’homme mûr deux effets opposés : certains maigrissent, s’assèchent et deviennent tout gris ; d’autres grossissent et deviennent rouges et bouffis. Le sénateur Durand appartenait résolument à cette deuxième catégorie. Tout petit, aussi large que haut, souriant, affable et vêtu d’un costume à la dernière mode des mariages paysans d’il y a trente ans, notre homme fit bon accueil à Bertram, lui tapant sur l’épaule et lui serrant la main avec une poigne à broyer une noix de coco : « Salut mon gars ! Eh, deux gars du pays qui se retrouvent à la capitale, ça fait plaisir, eh ? Pas vrai ? Eh ? Ah, Ah ! Allez viens, j’te fais visiter mon bureau. Viens, j’te dis ! ».

Bertram, après avoir bredouillé un vague « bonjour M. le Sénateur » fut alors entraîné par ce gros homme hilare dans un passage souterrain qui permet aux sénateurs d’aller du Palais du Luxembourg au bâtiment d’en face qui abrite leurs bureaux sans avoir à traverser la rue de Vaugirard en surface avec le commun des mortels.

Le bâtiment dans lequel évoluait maintenant Bertram à la remorque du sénateur, bien qu’extérieurement du plus pur style haussmannien, avait été luxueusement redécoré à l’intérieur dans un style giscardo-pompidolien tout de ces beiges et marrons si prisés à l’époque. Ils arrivèrent bientôt tous deux dans un long couloir beige avec de nombreuses portes marron toutes identiques. Le sénateur Durand pointant un index comme une saucisse devant l’une d’elles dit d’un air complice « Tiens, là, c’est le bureau de Martine Aubry. Rudement sympa, c’te bonne femme. » Bertram en était encore à se dire qu’il lui semblait bien que Martine Aubry n’était, ni n’avait jamais été, membre du Sénat quand ils arrivèrent devant la porte marron du bureau du sénateur.

« Pfouuuu, bon, ben écoute, moi, je quitte mes chaussures. Ça te dérange pas ? Non parce que j’en peux plus, là, avec les débats, les commissions et tout ça. Mets toi à l’aise, hein, écrase-toi la raie, là, qu’on cause un peu. »

Bertram s’assit du bout des fesses et profita de ce que le sénateur avait disparu sous son bureau pour retirer ses mocassins à pompons pour étudier un peu la pièce dans laquelle il se trouvait. Une pièce de petite taille avec un petit bureau. Une pièce de très petite taille, même. Peut-être 10 m2 (il est sénateur, pourtant, quand même). Il faut dire qu’elle semblait sans doute plus petite qu’elle n’était en réalité du fait de la présence en son milieu d’un lit deux places défait prenant quasiment toute la place non occupée par le bureau.

Bertram fixait encore ce lit avec perplexité quand le sénateur émergea triomphalement de sous le bureau.

« Putain, ça va mieux, dis. Ah, tu mates le pajot ? Pas mal hein ? » Et se levant brusquement, il contourna en chaussettes le bureau pour aller palper le matelas avec un murmure appréciateur. « Ah je roupille bien, ici, tu sais. Moins bien qu’au Pays, c’est sûr, avec tout ce bruit, la pollution, les voitures et tout, mais quand même. Et puis ça m’évite de payer l’hôtel ! Et il est confortable, ce pajot, hein. Tiens, tâte ! »

Une réelle inquiétude s’empara alors de Bertram. Le sénateur serait-il une sorte de closet homosexual abritant discrètement ses aventures sexuelles dans son bureau-chambre sénatorial ? Est-il en train de lui proposer la botte ? La propre mère de Bertram l’avait-t-elle entraîné dans cette aventure grotesque en connaissance de cause, se disant que ce ne serait qu’un mauvais moment à passer et que « ça pourrait aider pour sa carrière » puisque « il est sénateur quand même ! » ? Un article récent sur le scandale des ballets roses dans les années 50 lui revint à l’esprit, mais le sénateur se lassa rapidement du sujet pourtant passionnant du lit pour aborder la question qui les réunissait ce jour-là.

« Bon alors, tu cherches du boulot ? C’est bien, ça, c’est bien. Faut pas être feignant. Surtout pas. Tu sais, ces histoires de chômage, c’est des conneries de journalistes. Moi, de mon temps, y’avait pas de chômage parce qu’on était pas feignants. On voulait bosser et on trouvait du travail. Si t’es pas feignant, t’en trouveras. T’as fait des études, toi en plus, hein ? »

« Beumhhhoui monsieur le Sénateur, j’ai fait… »

« Eh ben y’a pas de soucis alors, si en plus t’as fait des études ! T’as pas à t’en faire ! Allez viens, je te paye un pot au bar du Sénat. »

Et voilà Bertram et le sénateur Durand repartis à travers les couloirs beiges et marron, repassant sous la rue de Vaugirard par le passage souterrain réservé puis déambulant parmi les salles toutes de dorures du Palais du Luxembourg, croisant divers employés et huissiers qui donnent tous avec déférence du « Bonjour monsieur le Sénateur » au compagnon de Bertram qui leur répond avec une bienveillance lasse et ostensiblement modeste de prélat.

« Et puis eh, c’est pas à la cafet’ que je t’emmène hein, c’est au bar réservé aux sénateurs ! Tu vas voir ! »

Le bar en question s’avèra être ce que Bertram ne peut décrire que comme une version idéale fantasmée et miniature d’une brasserie parisienne chic : dorures et peintures aux murs, mais belles ; chaises de style bistrot et petites tables rondes au dessus de marbre, mais agréablement éloignées les unes des autres ; bar en bois et zinc, mais propre ; serveur parisien en chemise, gilet et long tablier blanc, mais poli.

« Alors ? Tu bois quoi ? »

Bertram, ayant appris par un rapide coup d’œil à sa montre qu’il était 3 heures de l’après-midi, et malgré son intense besoin de l’effet anxiolytique de l’alcool jugea plus raisonnable de se contenter d’un café.

« Houlaaaaaaa, pfouuuu, un café ? Eh ben, vous êtes sobres vous les jeunes. C’est admirable. Bon, sérieusement, qu’est-ce que je vais me prendre, moi… ah ben tiens, un Ricard ! Ça m’a donné chaud, tout ça. Et puis eh, comme on dit, hein, un Ricard et ça repart ! Hein ? Ah ah ah ah ! »

Arrivé à ce moment là de l’affaire, Bertram, en homme altruiste à l’esprit civique, ne pensait même plus à la perte de temps que constituait pour lui cette aventure grotesque mais en était venu à éprouver un vif sentiment d’inquiétude pour la France, son pays, dont le dément qui rigolait en face de lui était un des plus hauts représentants élus.

De quoi discutèrent-ils autour de leurs boissons, Bertram n’en a gardé aucun souvenir. Il s’est finalement retrouvé ahuri sur le trottoir de la rue de Vaugirard, la main encore endolorie par la poigne du sénateur Durand et sous l’œil suspicieux du gendarme de faction quand son téléphone portable se mit à sonner.

« Alors mon chéri, ça s’est bien passé avec le sénateur ? »

« Écoute maman, je suppose que l’on peut dire ça. »

« Tu t’es mis en valeur, j’espère, hein ? C’est qu’il est sénateur. il va sûrement te trouver du travail. »

« On verra. »

« Et il t’a dit quoi ? »

« Le sénateur ? Euh, pas mal de choses, écoute. Je suis resté longtemps, il a beaucoup parlé. Il m’a payé un coup. »

« Il t’a quoi ? »

« Il m’a payé un coup. Au bar du Sénat. J’ai pris un café. »

« Il t’a payé un coup… » dit la mère de Bertram d’une voix emplie d’un respect mystique. « Eh ben dis-donc. C’est bon signe, ça. C’est très bon signe. Prendre un verre avec un sénateur. C’est très bon signe. »

« Ah, tu crois ? »

« Ah ben oui, parce que ça veut dire que… »

Mais Bertram n’écoutait plus. Il repensait au Meilleur des mondes de Huxley où les enfants n’ont pas de parents, sont le fruit d’une fécondation in vitro et d’un développement en cuve. Et à leur naissance, ils sont confiés à des services de l'état pour une éducation collective et ils ne connaissent aucun père, aucune mère, aucune famille. Inexplicablement, se dit Bertram, ce mode d’organisation sociale est dans le roman présenté de manière négative.

lundi 12 juillet 2010

Wagnériens


Les wagnériens sont parmi nous. Nous menons une vie normale, nous allons et nous venons, affairés, et on ne les remarque pas si on ne s’intéresse pas à l’opéra car comme les raëliens ou les royalistes, ils sont peu nombreux. Mais ils sont bien là. Parmi nous. On en connaît, même, peut-être. Pensons-y… peut-être que ma belle sœur est wagnérienne et que je ne le sais pas ? Non, bon, ma belle sœur, ça m’étonnerait, mais, mettons ma boulangère ? Elle pourrait bien être wagnérienne, ma boulangère : elle est folle. Et tous les wagnériens sont fous. Bon, toutes les boulangères sont folles aussi et toutes les boulangères ne sont pas wagnériennes, quand même (toutes les boulangères ne sont pas wagnériennes, quand même ?). Non, ma boulangère n’est probablement pas wagnérienne, mais enfin, ce que je veux dire, c’est que des wagnériens, il y a en a parmi nous.

J’en ai vu un vieux dans un bar marron près du canal Saint Martin, il y a quelques mois. Il buvait une bière à une table à l’entrée du bar sur laquelle il avait disposé à la vue de tous une pile de disques de Wagner et une pile de livres sur Wagner qu’il couvait d’un regard vicieux. Et il regardait fixement dans les yeux les gens, clients ou serveurs, qui passaient devant sa table comme pour les mettre au défi de venir dire devant lui du mal du divin Richard Wagner, qu’ils essayent un peu et on verrait ce qu’on verrait, bande de connards.

Les wagnériens sont fous. C’est la musique de Wagner qui fait ça. C’est une musique qui rend fou. Moi même qui était à une représentation de la Walkyrie hier soir, je sens que mon esprit s’égare. Mon esprit s’égare. La fatigue brouille mes pensées. C’est peut être aussi parce que je me suis couché tard, hier soir : ça durait cinq heures, quand même, cette affaire-là. Et puis j’ai bu beaucoup de bière pendant les entractes et après la représentation. Chez Rey, en face de l’Opéra Bastille. Un sacré timbré, celui-là, aussi, tiens.

Et donc, qu’est-ce que je disais… ah oui, les wagnériens sont fous car la musique de Wagner rend fou (peut-être que Rey est wagnérien, aussi ?). Les wagnériens ont toujours été fous. Wagner lui-même était fou. Et il a bénéficié du soutien du roi Louis II de Bavière, notoirement fou à lier, pour faire bâtir dans la petite ville de Bayreuth en un lieu nommé depuis la Colline Sacrée (faut être fou) une salle d’opéra entièrement dédiée à sa musique (fou !). Et c’est dans ce Bayreuther Festspielhaus que depuis 1876 a lieu le Festival de Bayreuth, manifestation extrêmement prestigieuse et folle pour laquelle il faut environ 10 ans d’attente et de manœuvres invraisemblables pour espérer obtenir des places. Tout est fou autour de Bayreuth. Des gens tels que Nietzsche ou Baudelaire s’y sont rendus et sont devenus fous. Des milliers de fous font de même chaque année. Et la musique de Wagner jouée partout dans le monde ébranle l’esprit des gens qui viennent l’écouter.

Et donc j’allais hier soir à l’Opéra Bastille pour une représentation de la Walkyrie. J’attendais le métro sur le quai de la station Louvre-Rivoli quand j’ai été approché par une dame d’une bonne soixantaine d’année aux cheveux d’une teinte rouge métallisé indescriptible coupés en brosse. Elle m’a abordé et nous avons eu l’occulte conversation suivante :


La wagnérienne : J’ai le même.
Moi : Pardon ?
La wagnérienne : J’ai le même.
Moi : Le même quoi ?
La wagnérienne : Le même T-shirt. Mais je l’ai enlevé, par discrétion.


Oui, il faut vous dire que je portais un t-shirt du festival de Bayreuth du plus bel effet : noir avec en blanc l’incompréhensible citation "Zum Raum wird hier die Zeit" extraite de Parsifal. Je possède ce Saint t-shirt venu tout droit de la Colline Sacrée grâce à mon ami Toufik, plus fanatiquement wagnérien que moi qui, à force de manœuvres et de coucheries, a réussi à s’introduire l’été dernier dans le Festspielhaus pour assister à des répétition et grappiller des t-shirts. T-shirt qui, donc, avait permi à ma wagnérienne de m’identifier comme wagnérien.

Moi : Ah. Vous l’avez.
La wagnérienne : Oui, je viens de le quitter.
Moi : Ah oui. Par discrétion, vous dites.
La wagnérienne : Par discrétion, oui. Vous me comprenez.
Moi : Bien sûr. Moi, là, en fait, je l’ai mis parce que c’était le seul vêtmement propre que j’ai trouvé ce matin en me levant.
La wagnérienne : Ah. Vous allez à la Walkyrie, là ?
Moi : Bien sûr. Vous aussi ?
La wagnérienne : Bien sûr. Qu’avez vous pensé du dernier Parsifal de Bayreuth ?
Moi : Euh, ben rien. En fait, le t-shirt, là, c’est un ami qui est allé à Bayreuth qui me l’a donné. Moi, je n’y suis jamais allé.
La wagnérienne (déçue et revoyant son opinion sur moi à la baisse) : Ah. Mais vous allez bien à la Walkyrie à l’Opéra Bastille, là, quand même ?
Moi : Ah oui, bien sûr : j’adore Wagner.
La wagnérienne (un peu rassurée) : Bon. Bon. Le chanteur qui chante le rôle de Wotan est bien. Je l’ai entendu à Berlin il y a trois mois. Meilleur qu’à Londres l’an dernier.
Moi : Ah oui ?
La wagnérienne : Vous y étiez aussi ?
Moi : Ah non.
La wagnérienne : Vous auriez dû venir, c'était pas mal. Mais ça ne valait pas la production de Tristant et Yseult à Los Angeles, avant hier. C’était remarquable. Vous y étiez ?
Moi : Bé non… Los Angeles ? Ben dites donc, vous aimez Wagner, vous.
La wagnérienne (suspicieuse) : Ben bien sûr ! Pas vous ?
Moi : Si, si, houlà... vous pensez !


Le wagnérien voue en effet sa vie à Wagner comme une nonne se voue au Christ : c’est une sorte de sacrifice sacerdotal sensuel et malsain. Le wagnérien a tous les disques, tous les livres, connaît les moindres détails de la vie du maître, appartient à un cercle Richard Wagner (des cercles Richard Wagner, il y en a partout) et, surtout, va à l’opéra pour emmerder les gens normaux.

Le wagnérien a une psychologie particulière. Imaginons que vous le croisiez à une représentation de Parsifal. Parsifal est le meilleur opéra pour observer le wagnérien : c’est le dernier opéra du maître, le plus mystique. Le wagnérien a assisté à la meilleure production de Parsifal, mais c’est toujours une autre que celle où il se trouve et c’est toujours une production que vous n’avez pas vue, vous ne pouvez donc pas comprendre vraiment Parsifal, mon pauvre. En un mot, le wagnérien est snob. Quoi qu’il voie, il a déjà vu mieux et il est blasé. Mais le wagnérien ne boude pas son plaisir pour autant : il est à Parsifal comme à la messe, c’est important, c’est sérieux. Mais il a deux contrainte à respecter : il doit nécessairement acclamer quelque chose et huer quelque chose à chaque représentation. Nécessairement. Même si, comme moi à la Walkyrie hier soir, il est face à une production sympathique, mais avec rien d’exceptionnel, ni en bien, ni en mal. Il doit acclamer et huer. Il acclamera donc un chanteur ou le chef et poussant des cris et des bravos à s’en faire péter une veine, et il huera quelqu’un, mettons une chanteuse ou le metteur en scène en le traitant d’assassin et de pourri. Le wagnérien n’est pas un fade, il a des passions violentes. Et à la fin de la représentation de Parsifal, arrive son heure de gloire : on raconte parmi les wagnériens qu’à Bayreuth, la tradition pour le public est de ne pas applaudir à la fin de Parsifal et de sortir sans bruit de la salle. avec recueillement C’est faux et le wagnérien le sais sans doute, mais il prendra néanmoins un air de fausse surprise scandalisée quand les gens se mettront à applaudir à la fin de la représentation et se tournera et se retournera en tous sens pour essayer de faire cesser le blasphème et d’empêcher les gens de taper dans leur mains. C’est très fatiguant d’être à côté d’un wagnérien à l’opéra.


Mais je me moque, je me moque, mais je comprend le wagnérien. Moi même, j’ai goûté au charme vénéneux de sa musique et comme lui, je suis devenu fou. Pourtant, hier soir, en sortant de la Walkyrie pour me rendre au café Rey, j’ai prudemment regardé autour de moi pour éviter de retomber sur la wagnérienne folle à cheveux rouges croisée dans le métro. Elle était quand même un peu inquiétante.




mardi 29 juin 2010

On rigole, des fois, dans les mairies...


M. Cassecouilles
1 rue de la Truie-qui-file
92100 Boulogne Billancourt
à
Monsieur le Maire de Paris
Hôtel de Ville
75001 Paris

Monsieur le Maire,
Je me permets par la présente d’attirer votre attention sur un problème qui, pour être crucial, n’en a pas moins, semble-t-il, échappé à votre attention en raison, j’aime à le croire, du rythme insensé que la vie politique moderne impose à nos édiles. Il s’agit du problème du compositeur Adrian Leverkhün, auteur de plus de 300 œuvres, que vous connaissez sûrement. Or malgré sa notoriété qui a bien souvent dépassé les frontières, et aussi invraisemblable qu’un tel oubli puisse paraître, l’auteur de la célèbre Sonatine transcontinentale n’a à ce jour pas de rue portant son nom dans notre capitale ! Je suis certain qu’un homme tel que vous, sensible, érudit, ami des arts, ne saurait laisser perdurer cette situation inacceptable et que vous ferez le nécessaire auprès de qui de droit pour qu’une voie de Paris soit prochainement rebaptisée du nom d’Adrian Leverkhün. Dans cet espoir, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.



M. Cassecouilles
1 rue de la Truie-qui-file
92100 Boulogne Billancourt
à
Monsieur le Maire de Paris
Hôtel de Ville
75001 Paris

Monsieur le Maire,
Par lettre en date du XX XX XXXX, j’avais signalé à votre attention combien il serait souhaitable que la Ville de Paris honore avec tout l’éclat voulu en donnant son nom à l’une de ses voies, un de ses enfants les plus fidèles et les plus attachants, qui l’avait lui même honorée tout au long de son existence par son prestigieux talent, en la persone d’Adrian Leverkhün, auteur de plus de 300 œuvres d’une richesse et d’une diversité tout à fait exceptionnelles et que le Oklahoma Citizen News du 16 avril 1946 (voir article ci-joint) décrivait comme « probablement l’un des 20 compositeurs les plus intéressants de son temps ». Dans l’attente d’une réponse favorable de votre part, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.



M. Cassecouilles
1 rue de la Truie-qui-file
92100 Boulogne Billancourt
à
Monsieur le Maire de Paris
Hôtel de Ville
75001 Paris

Monsieur le Maire,
Par lettres en dates des XX XX XXXX et XX XX XXXX auxquelles je suis stupéfait de n’avoir par encore reçu de réponse, j’attirais votre attention sur l’urgence qu’il y avait à attribuer enfin à une rue parisienne le nom du compositeur Adrian Leverkhün. Qu’il me soit permis de rappeler ici que le 18 octobre dernier, l’inauguration d’une plaque commémorative en l’honneur d’Adrian Levekhün à l’entrée de l’immeuble qu’il avait ocuppé pendant près de 40 ans au numéro 3 de la rue Championnet a rassemblé autour de M. Grospourri, Mairie du nième arrondissement, et de moi-même d’éminentes personnalités du milieu musical. Je vous signale en outre que M. Vieuxdébris, compositeur membre de l’Académie des Beaux-Arts et Chancellier de l’Institut de France, qui n’avait pu assister à cette inauguration car il luttait déjà contre la maladie qui devait, comme vous le savez, l’emporter quelques temps après, avait pris la peine d’envoyer un message empreint de la plus profonde estime. Nul ne songerait à faire à des personnalités aussi prestigieuses l’insulte de croire qu’elles se seraient dérangées pour un créateur de second ordre ! Je vous prie donc de bien vouloir prêter à ma légitime requête l’attention qu’elle mérite. Dans l’attente d’une réponse de votre part, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.

PS. Je me permets d’adresser copie de cette lettre à mon ami M. Grospourri, Maire du nième arrondissement.



M. Grospourri
Ancien Ministre
Maire du nième arrondissement
à
Monsieur le Maire de Paris
Hôtel de Ville
75001 Paris

Monsieur le Maire,
Je souhaite attirer votre attention sur la requête qui vous a été adressée par un de nos administrés, M. Cassecouilles, concernant l’éventuelle attribution du nom d’Adrian Leverkhün à une voie de Paris. Je partage totalement l’argumentation qu’il développe dans sa correspondance et je vous serais très reconnaissant si vous pouviez faire examiner favorablement cette demande. Avec mes remerciements, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.



Le Directeur de Cabinet du Maire de Paris
à
M. Grospourri
Ancien Ministre
Maire du nième arrondissement

Monsieur le Maire,
Vous avez bien voulu attirer l’attention du Maire de Paris sur le souhait de M. Cassecouilles que le nom d’Adrian Leverkhün soit donné à une rue de Paris. J’ai le plaisir de vous confirmer que la Commission d’examen des projets de dénomination des voies, places et espaces verts de la Capitale (la CEPDVPEVC) a été chargée de l’examen de cette requête. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.

Copie envoyée à M. Cassecouille, 1 rue de la Truie-qui-file 92100 Boulogne Billancourt



Commission d’examen
des projets de dénomination des voies,
places et espaces verts de la Capitale

à
M. Grospourri
Ancien Ministre
Maire du nième arrondissement

Monsieur le Maire,
J’ai le plaisir de vous annoncer que la Commission d’examen des projets de dénomination des voies, places et espaces verts de la Capitale (la CEPDVPEVC) lors de sa séance du XX XX XXXX a décidé d’attribuer le nom d’Adrian Leverkhün à la voie située au niveau du 1 rue Lamblet dans votre arrondissement. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.

Copie envoyée à M. Cassecouille, 1 rue de la Truie-qui-file 92100 Boulogne Billancourt



M. Cassecouilles
1 rue de la Truie-qui-file
92100 Boulogne Billancourt
à
Monsieur le Maire de Paris
Hôtel de Ville
75001 Paris

Monsieur le Maire,
Je viens de recevoir copie d’un courrier de la Commission d’examen des projets de dénomination des voies, places et espaces verts de la Capitale (la CEPDVPEVC) concernant la question pressante de l’attribution à une voie de Paris du nom du compositeur Adrian Leverkhün et je vous écris pour vous faire part de ma consternation. L’emplacement auquel la Commission envisage, semble-t-il, de donner le nom d’Adrian Leverkhün n’est en effet pas une voie mais un simple renfoncement entre deux immeubles juste bon à entreposer des poubelles (ce qui était effectivement le cas lorsque je me suis rendu sur place). Destiner un tel lieu à l’un des plus grands compositeurs du XXème siècle encensé par le presse américaine (voir article ci-joint) constituerait, si c’était de propos délibéré au lieu de n’être probablement que l’effet regrettable de quelque fâcheuse négligence, une véritable ignominie. Et une ignominie d’autant plus flagrante, au demeurant, que vient d’être inaugurée récemment une Place Claude François sur le parcours flatteur d’une des grandes artères proches. Un sens élémentaire des valeurs oblige à dire qu’il serait profondément indécent de traiter, par comparaison, avec mépris un des grands créateurs du siècle. Dans l’attente de votre réaction à cette situation, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, etc.

vendredi 28 mai 2010

Encore une folle…

La toujours pimpante Cécilouchka n’en finit pas de rencontrer des gens fous à lier. Et la démente dont nous allons étudier le cas aujourd’hui, mes petits agneaux, je peux vous dire qu’elle n’est pas piquée des hannetons, comme disait ma grand mère. Cette démente, nous l’appellerons ici Claudia afin de préserver sa dignité, qui a bien besoin de l’être, croyez-moi.

Des gens comme Claudia, vous savez de quel genre de personne il s’agit, mais vous ne pensez pas vraiment qu’ils existent. Certes, vous en avez vu dans des films, vous connaissez quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît bien quelqu’un qui en a rencontré un il y a longtemps, mais vous n’en avez jamais rencontré vous-mêmes… Cecilouchka, si. C’est son lot quotidien, à elle, les déments. Claudia, donc, fait partie de cette catégorie de gens qui ont des animaux de compagnie invraisemblables… Claudia, chez elle, dans son appartement parisien, elle a un boa. Oui, un boa. Le serpent. L’horreur.

Inutile de préciser que Claudia n’a pas de mari et que ses amis, si toutefois elle en a (mes informations à ce sujet sont incomplètes) refusent catégoriquement de mettre les pieds chez elle. Et ils ont bien raison, à mon avis. Non pas que je m’y connaisse en boas, hein, je ne vais pas vous mentir là-dessus. L’ensemble de mes connaissances sur les boas proviennent de Tintin au Congo (j’ai des lettres). Mais enfin, tout le monde sait que le boa, c’est une saloperie.

Et donc notre Claudia vit avec son boa. Et non seulement elle vit avec, mais en plus elle dort avec ! Dans son lit ! Le boa dans le lit, la nuit, avec elle et, selon ses propres termes, "lové" contre elle. Elle est pas nette, Claudia, quand même : pas de mari, un boa "lové" contre elle la nuit… enfin bref. Passons.

Et là, moi je me suis dit : comment elle le nourrit, son boa, Claudia, hein ? Parce que non seulement, c’est carnivore, un boa, mais en plus, ça mange des animaux vivants. Comment elle fait ? Eh bien elle va dans une animalerie, achète des souris, et les jette vivantes en pâture à son monstre. À quelle fréquence ? Combien de souris par jour ? Doit-elle régulièrement changer d’animalerie pour ne pas éveiller les soupçons du vendeur ? On se perd en conjectures… Cette femme est folle, vous dis-je.

Mais les meilleures choses ont une fin. Un beau jour, le boa est tombé malade. Il ne réagissait plus, chipotait ses souris vivantes, puis cessa complètement de manger. Claudia s’est donc rendu chez un vétérinaire (en métro ? taxi ? avec le boa dans un sac ? dans un tube ? Folle à lier je vous dis…), lui a exposé le problème et bon, le vétérinaire n’avait pas trop d’idées à ce sujet. Elle est allé en voir un deuxième : pareil, pas trop d’idées. Comprenons-le aussi, ce pauvre vétérinaire. Ce n’est pas parce qu’on fait des études de vétérinaire qu’on sait tout sur tous les animaux de la création. Lui, dans son cabinet parisien, il soigne des caniches hystériques et des chats obèses, alors les boas… Mais Claudia ne s’est pas laissé démonter et elle a fini par mettre la main sur un vétérinaire qui s’y connaît en boa. Comment l’a-t-elle trouvé ? Ne me le demandez pas. Elle l’a trouvé, c’est tout.

Elle explique donc son cas au vétérinaire qui s’y connaît en boa : tout mou, plus faim, chipote ses souris etc. Au départ, le vétérinaire qui s’y connaît en boa n’a pas trop d’idée non plus (c’était bien la peine), mais il enquête : « …et il ne fait rien d’inhabituel depuis quelques temps, votre boa ? Pas de comportement bizarre ? ». Pas vraiment. Quoique… Quoique… Attendez, si, maintenant qu’elle y réfléchit, Claudia finit par dire que son boa, au lieu de se lover, dans le lit, contre elle (beurk), depuis quelques temps, il se tient tout droit, tout raide.

Et là écoutez moi avec attention et souvenez vous de mes paroles. Elles pourront vous sauver la vie, un jour, si vous vous retrouvez dans la jungle (Dieu vous en garde) ou si vous vous retrouvez à vivre avec une folle qui possède un boa (Dieu vous en garde plus encore).

À la description du comportement inhabituel du boa, le vétérinaire a blêmi et lui a dit qu’il fallait le tuer immédiatement et sans hésiter. Oui, là, maintenant, on le bute. Et l’explication est la suivante : le boa, lui, les souris, ça va cinq minutes. Ça nourrit pas son boa, des souris. Il lui faut un animal de plus grande taille. Et dans l’appartement de Claudia, comme animal de grande taille, à part le boa lui-même, il n’y a que Claudia. Le boa avait donc entrepris, en s’étendant de tout son long le long de Claudia, de prendre des mesures pour voir si ça rentrait ! Et, heureusement pour Claudia, le boa est nul en maths : il lui fallait plusieurs jours pour faire le calcul, ce qui a laissé à Claudia le temps de comprendre le terrible complot qui se tramait contre elle dans son propre lit…

Ça fait rêver, ça, hein ?

samedi 8 mai 2010

Les voyages, c’est nul


La pimpante Ceciliouchka a une vie fascinante, notamment parce qu’elle a perpétuellement affaire à des gens étranges. Ainsi, récemment, elle se trouvait dans la situation, peu courante pour nous autres gens normaux, de manger du requin avec une enseignante belge, que nous appellerons ici Marieke, et un pêcheur cap-verdien, que nous appellerons ici Ermelindo. Ceciliouchka et Marieke étaient ravies de manger du requin. Ermelindo, en revanche, était un peu réticent, car le requin est un problème pour les pêcheurs cap-verdiens. Ils exercent en effet leur profession selon une technique ancestrale — en apnée et en slip avec un harpon — qui offre peu de protection. Ermelindo était donc légèrement susceptible sur tout ce qui touche les requins.

Nous ne nous étendrons d’ailleurs pas sur les circonstances qui ont amené Ceciliouchka, Marieke et Ermelindo à manger ensemble du requin. Ce qui nous occupe ici, c’est la discussion qu’ils ont eue à cette occasion. Une discussion sur les requins. Ceciliouchka n’avait pas grand chose à dire sur les requins : malgré ses nombreux voyages et séjours dans des pays inquiétants, elle n’y avait jamais été confrontée. Marieke, en revanche, si. Enragée comme toutes les femmes occidentales actuelles à toujours vouloir partir en vacances dans des pays grotesques où l’on a le moins de chances possibles de trouver du côte du Rhône, une connexion internet et un musée avec des tableaux de Rembrandt, Marieke se trouvait un jour avec son infortuné compagnon privé des plaisirs élémentaires de l’homme de goût dans quelque île exotique improbable.

Quelle île exotique improbable ? Nous ne le savons. Réunion ? Martinique ? Maurice ? Peu importe. Il s’agissait en tout cas d’une île où, acculé par l’ennui, on en vient à demander à un peón que non habla de vous emmener dans sa barcasse pour aller pêcher. Marieke et son homme partirent donc un beau matin avec leur peón et ils ne furent pas déçus : après une heure et demie de navigation et quelques minutes de pêche, ils avaient déjà attrapé des poissons aussi gros qu’eux. Moi, j’ai un principe : un endroit où les poissons que l’on pêche sont aussi gros que vous est un endroit dont il faut partir le plus vite possible. La sagesse de ce principe repose sur le fait cent fois observé par les explorateurs que dans un lieu où les poissons sont aussi gros que vous, les prédateurs marins sont aussi gros que votre bateau. Et de fait, Marieke, son homme et son peón virent bientôt s’approcher un requin de la taille de leur barcasse.

Le peón ne manifesta aucun signe extérieur de terreur panique mais déclara que bon, ils avaient bien assez péché de poissons aussi gros qu’eux pour la journée et qu’on pouvait aussi bien rentrer au port, hein, parce que bon qu’est-ce que vous en pensez oui alors bon donc on rentre. Tiens c’est rigolo, Marieke, le requin nous suit. Et il était quand même franchement gros, ce requin. On a tous vu des documentaires animaliers qui expliquent que Les Dents de la mer, c’est des conneries, que les requins, en fait, il y a très peu de races qui sont dangereuses et que même celles-là, finalement, si on ne les embête pas, on n’a rien à craindre. Mais je vous le dit, c’est pour ça qu’il ne faut pas aller en vacances dans des îles exotiques improbables : comment fait-on, finalement, pour embêter un requin ? Et donc comment fait-on pour ne pas en embêter un énorme qui suit obstinément votre barcasse alors qu’il vous reste encore une heure et demie de navigation avant d’arriver au port ?

C’est dans ces moments-là qu’on a des idées idiotes. Marieke, qui voulait en avoir le cœur net, s’est dit qu’il fallait quand même essayer de déterminer les raisons pour lesquelles ce putain de requin s’obstinait à les suivre. Plus précisément, je le formule ici clairement mais Marieke ne pouvait pas se résoudre à se le dire en des termes aussi crus : ce requin avait-il l’intention de renverser leur barcasse et de les dévorer vivants ? Pour tester l’appétit de la bête, Marieke découpa donc un morceau gros comme ma cuisse d’un des poissons gros comme elle et l’agita en direction du requin (ces belges sont fous). Le requin, figurez-vous, n’en voulut pas. Les trois passagers, rassurés, en déduisirent que le requin n’avait pas faim et qu’il les suivait pour de nébuleuses raisons de requin autres que la faim. Et ils purent effectivement rentrer tranquillement au port le cœur léger en riant bien de leurs inquiétudes. Limite s’ils ne se seraient pas baignés, ces cons : on les voit, les types, dans les documentaires animaliers, qui se baignent parmi les requin, après tout. Mais bon, on ne va pas exagérer non plus.

Sympa, ces requins, finalement, dit Marieke à Ceciliouchka et à Ermelindo en mâchonnant des années plus tard. Pas de quoi de faire tout un foin, finalement. Hein, finalement ? Ah mais alors là, détrompe-toi, lui dit Ermelindo. Détrompe-toi. Le requin, c’est une saloperie, dit-il en entrouvrant sa chemise puis en montrant à son épaule une cicatrice évoquant plus une ancienne coupure faite avec un instrument très coupant que l’idée que l’on se fait d’une morsure de requin. Détrompe-toi. Le requin est non seulement très dangereux, mais en plus, il est très intelligent. C’est ce qui le rend plus inquiétant, dans l’imaginaire des gens, que, par exemple, l’huître pourrie. Une huître pourrie, c’est dangereux, mais ça n’est pas très intelligent. Le requin si.

Et là, nimbé de l’aura que lui conférait l’exhibition de sa cicatrice, il donna son analyse de l’aventure de Marieke. Le requin, malin comme il est, lorsqu’il voit qu’on lui agite devant le museau un morceau de viande gros comme ma cuisse (j’ai de grosses cuisses), il rigole bien. D’abord, pour lui, un morceau de viande gros comme ma cuisse, ça ne représente pas grand chose. Et pourtant, j’ai de grosses cuisses. Mais ça ne représente pas grand chose pour lui. Il ne se dérange pas pour si peu. Par contre, vu les circonstances, s’il voit un morceau de poissons coupé gros comme ma cuisse agité devant son nez, il en déduit que c’est un morceau coupé d’un poisson plus gros, et que ce morceau a été coupé par des gens aussi gros que le poisson qui sont comme des cons sur une barcasse aussi grosse que lui même et que donc, il lui suffit à lui requin, de ne pas manger le morceau qui de toute façon ne nourrit pas son homme, qui ne nourrit pas son requin, de toute façon et d’attendre que ces couillons-là, rassurés, laissent mollement pendre un bras dans l’eau ou encore que comble de la couillonnerie ils se baignent pour que crac, sang, cris, carnage, barque en morceaux etc. vous avec vu Les Dents de la mer.

À ce moment-là, le visage de Marieke était à peu près de la couleur de son assiette. Elle a donc changé de sujet et s’est tournée vers son voisin de gauche, un coffreur-bancheur portugais aux sympathies d’extrême-droite du nom d’Alfonso, avec qui elle s’est mise à parler politique pour se changer un peu les idées. La pimpante Ceciliouchka a une vie fascinante.

vendredi 7 mai 2010

Mais dans quel monde vivons-nous ?

Au téléphone :

Humain : C’est que ça lui fait un an, maintenant. C’est son premier anniversaire.
Moi : C’est fou comme le temps passe vite.
Humain : Ouais.
Moi : Au fait, qu’est-ce que je peux lui offrir, comme cadeau, pour ses un an ?
Humain : On avait pensé à du parfum. Du parfum pour bébé.
Moi : Du quoi ?
Humain : Du parfum pour bébé.
Moi : Du quoi ?
Humain : Du parfum pour bébé.
Moi : Du parfum pour bébé ?
Humain : Oui.
Moi : Du parfum pour les bébés ?
Humain : Oui.
Moi : Ça existe ?
Humain : Ben oui.
Moi :
Sérieux ?
Humain : Ben oui.
Moi : Et vous voulez que je lui achète ça ?
Humain : Ben oui, pourquoi pas ?
Moi : Mais on trouve ça où ?
Humain : En pharmacie.
Moi : Bon ben d’accord.


À la pharmacie :

Moi : Bonjour Madame.
Pharmacienne : Bonjour Monsieur. Qu’est-ce qu’il vous fallait ?
Moi : Alors écoutez, c’est un peu particulier, un peu gênant. J’ai besoin de quelque chose… ce n’est pas pour moi, hein, c’est une course que je fais pour quelqu’un, vous voyez…
Pharmacienne : Moui ?
Moi : C’est un peu délicat, comment dire, je ne sais pas si ça existe vraiment, et je ne sais pas si vous avez ça, dans une pharmacie.
Pharmacienne : Moui ?
Moi : Je ne sais pas exactement si ça s’appelle comme ça, en fait, mais enfin bref voilà, je cherche… il me faudrait… enfin est-ce que vous avez du parfum pour bébé.
Pharmacienne (rassurée) : Ah mais oui, bien sûr ! Pas de problème, c’est très courant. Voici. C’est 16 euros.
Moi :



lundi 26 avril 2010

Du sang et des tripes

Sigmund Freud est mort à Londres en 1939. Plus de 80 ans plus tard, une exposition des peintures de son petit-fils, Lucian Freud, est organisée au Centre Pompidou à Paris tandis qu’un obscur philosophe médiatique du nom de Michel Onfray tente de faire parler de lui en critiquant grossièrement le fondateur de la psychanalyse. Parallèlement à ces deux événements liés au vieux Freud, un troisième se produisait, loin de l’attention des médias, dans l’intimité de l’appartement parisien d’un mien ami, originaire comme moi de la bonne ville du Puy-en-Velay, que nous nommerons ici Toufik afin de préserver son anonymat et sa dignité.

Situons l’affaire. Notre ami Toufik a le même problème que tout le monde : sa mère est folle. La folie de sa mère est pluridisciplinaire ; elle se manifeste dans tous les domaines de la vie. Cette folie se focalise toutefois avec une particulière virulence sur deux domaines : ses rapports avec son fils Toufik — ce qui est bien naturel — et ses rapports avec la nourriture — ce qui est traditionnel au Puy-en-Velay. Chez la mère de Toufik, comme chez beaucoup de mères, il y a un regret inconscient que son fils ne soit pas mongolien. S’il l’avait été, elle aurait en effet pu le garder chez elle et consacrer son existence à s’occuper de lui, au lieu de le voir vivre on ne sait quelle existence autonome, on ne sait où avec on ne sait qui. Par ailleurs, pour la mère de Toufik, comme pour tout habitant du Puy-en-Velay, manger, c’est vivre, et vivre, c’est manger (et quand je dis "manger", il faut comprendre "bâfrer comme un porc"). Le fait de manger est pour elle signe de bonne santé. Le fait de peu manger est signe de maladie. Et en cas de maladie, le meilleur remède, c’est de manger. On juge hommes, femmes et bêtes à la quantité de nourriture qu’ils sont capables d’absorber. L’obèse est sympathique. L’anorexique est fourbe. Jeter de la nourriture est un impensable sacrilège. Bref, l’éducation de Toufik a brulé à jamais en lettres de feu dans son cerveau la phrase : la nourriture est ton dieu.

Et il advint un beau jour que la mère de Toufik offrit à son fils un Tupperware plein de tripes. Pour les gens normaux qui vivent dans le monde réel, il convient ici de préciser tout le contexte qui entoure ces deux éléments-clés de notre histoire : le Tupperware et les tripes.

Le Tupperware est une boîte en plastique soi-disant étanche à usage alimentaire conçu par la Tupperware Brands Corporation et destinée exclusivement aux mères de famille démentes (pléonasme). Cet objet répugnant est fabriqué dans un type particulier de plastique qui a la caractéristique amusante de devenir rapidement marron et poreux, de conserver éternellement l’odeur et le goût de tous les aliments avec lesquels il est mis en contact et de communiquer ce cocktail monstrueux de goûts et d’odeurs à tout aliment que vous auriez l’idée vicieuse de mettre dans le Tupperware. Le Tupperware est une invention de Satan destiné à tourmenter les hommes et je ne prendrai même pas la peine de parler des tristement fameuses "réunions Tupperware" pour convaincre mon lecteur du caractère maléfique de cet objet.

On désigne par "tripes" au Puy-en-Velay les tripes à la mode de Caen, préparation culinaire fameuse à base essentiellement de panse de bœuf et de pied de veau. Le mot "tripes" y désigne également par extension une manifestation festive organisée par une association ou une collectivité locale où l’on sert des tripes à la mode de Caen. Enfant, j’ai ainsi souvent vu mon père se rendre « aux tripes des anciens d’Algérie ». En résumé, les tripes ont, au Puy-en-Velay, une certaine dignité sociale.

Mon ami Toufik s’est donc un beau jour retrouvé en possession d’un Tupperware plein de tripes et tout palpitant entre ses mains de la charge sociale et affective que je viens de tenter d’évoquer.

Quels problèmes Toufik n’a pas encore résolu avec sa mère, avec la nourriture et avec le Puy-en-Velay ? Nous ne le détaillerons pas maintenant. Sachez simplement que Toufik ne pût jamais se résoudre à manger les tripes et qu’elles restèrent à pourrir lentement au fond de son frigo en faisant petit à petit gonfler les parois du Tupperware. Il advint alors que la mère de Toufik réclama à son fils la restitution du Tupperware afin de le remplir d’un aliment qui prendrait bientôt un goût de tripes pourries.

Toufik, en bon fils, s’apprêta à répondre à la demande maternelle, mais un problème se posait : que faire avec ces tripes ? Il n’était plus question, et depuis longtemps, de les manger : l’odeur qu’elles dégagèrent quand le Tupperware s’ouvrit en sifflant aurait fait vomir un bouc. Il n’était pas non plus question de les jeter : bien que pourries, ces tripes étaient de la nourriture et un homme du Puy-en-Velay ne jette pas de nourriture. L’esprit tourmenté de Toufik lui fournit alors une solution que je qualifierai de géniale : jeter les tripes dans les toilettes. Jeter ces tripes dans les toilettes plutôt que dans la poubelle, c’était un peu comme s’il les avait mangées, digérées puis déféquées, ces tripes. Il contournait ainsi habilement l’interdit traditionnel.

Alors que Toufik livrait bataille avec ses démons intérieurs, sa compagne — que nous nommerons ici Gwenaela en raison de ses origines bretonnes — se trouvait à ses côtés dans son appartement. Elle assistait, compréhensive mais impuissante, aux tourments moraux de Toufik. Quand il lui fit part de son idée, Gwenaela, pragmatique, et bien que sensible à l’élégance intellectuelle de la solution envisagée par Toufik, lui fit remarquer que le bloc de tripes putréfiées risquait de boucher le tuyau d’évacuation des toilettes. Les paroles de Gwenaela devaient se révéler prophétiques, mais Toufik n’en tint pas compte. Comprenons-le, aussi : c’était la parole de sa compagne bretonne contre l’éducation sacrée de sa mère, soit l’Étranger contre la Patrie, la Science contre la Religion, l’amour charnel contre l’amour filial… Toufik n’a pas d’issue, il panique, halète, le sang bat à ses tempes, sa vision se trouble, seule une décision brutale et instinctive peut le tirer de là : il court avec le Tupperware aux toilettes et y jette le bloc de tripes.

Le choix est fait. Toufik et Gwenaela considèrent le bloc de tripes pourries au fond de la cuvette. Le rituel conjuratoire est accompli. Les tripes maternelles ont été symboliquement déféquées. Toufik aurait pu s’en tenir là. Hélas, emporté par son émoi, ivre de pureté, désirant une fin orgasmique et éjaculatoire à cet épisode, il tira la chasse. Puis la tira à nouveau. La première fois, le bloc de tripes fut gobé d’un coup par le mécanisme qui l’envoya se coincer à mort dans l’étroit tuyau d’évacuation. La deuxième fois, le mécanisme régurgita de grandes quantités d’eau souillée de jus de tripes dans tout l’appartement sous les yeux et autour des chevilles de Toufik et Gwenaela entre lesquels avait entre-temps éclaté une violente dispute, victoire à distance de la mère de Toufik sur cette créature féminine qui lui a pris son fils.

Vous tous qui me lisez, plaignez Toufik, à genoux, les bras plongés jusqu’aux épaules dans les tripes de sa mère pour les extirper du tuyau des toilettes alors que sa compagne le maudit, assise sur le canapé, les genoux sous le menton.

Plaignez Toufik.