jeudi 17 février 2011

Banquets pour un banquier balourd au bord boulevardier du bonheur

« Il me semble que jusqu'ici les hommes ont entièrement ignoré la puissance de l'Amour ; car, s'ils la connaissaient, ils lui élèveraient des temples et des autels magnifiques, et lui offriraient de somptueux sacrifices : ce qui n'est point en pratique, quoique rien ne fût plus convenable. »

Platon Le Banquet, discours d’Aristophane.

Paridil perdait l’esprit. L’affaire était à présent entendue. Quand cela avait-il commencé ? Quand les odieux prémices de l’ignominieux plan qu’il s’apprêtait à mettre à exécution avaient-ils germés dans son esprit infecté par l’indicible ?

C’était il y a quelques mois peut-être. C’était l’été. C’était un soir. C’est tout ce qu’on peut dire tant vivre à Ratnapura vous fait perdre presque toute notion du temps. C’est une ville fatiguée. Il y fait parfois une chaleur infernale. Le col amidonné des hommes s’y fane dès neuf heures du matin et les femmes y prennent un bain avant qu’il ne soit midi. Personne ne se montre pressé à Ratnapura car il n’y a nulle part ou aller ou rien à y faire de particulier. D’ailleurs un soir, un soir d’été, votre serviteur est allé au théâtre à Ratnapura.

Ça n’était pas un très bon poète. Il y en a de très bons, parait-il. Mais il n’était distinctement pas de ceux-là. D’ailleurs nous avions tous oublié son nom en sortant de la salle du théâtre municipal de Ratnapura. C’est-là que Paridil avait réussi à entrainer Hrundi, tout à la fois son frère cadet et votre serviteur. Pourquoi étions-nous là ? Parce que Mâdharasi, la reine des femmes, et parce que son époux Pritish, le dieu de l’amour, étaient venus la veille au soir écouter psalmodier un jeune trouvère de leurs amis et en avait chaudement recommandé l’expérience à un Paridil toujours aussi éperdu d’amour impossible pour celle qui ne serait jamais sienne.

Le jeune ménestrel jouissait semblait-il d’une certaine réputation à ce niveau qu’on n’hésite pas à qualifier de « local » dans les conversations de fins de repas et les demandes de subventions. C'est-à-dire qu’il passait tout son temps, et une partie de celui des ratnapuriens aventureux, à lire ses œuvres à haute voix dans les librairies du coin. Une fois, Nallarasi Hrundiette, reine de beauté et mère des frères Bakshi présentement tourmentés par l’artiste, avait même entendu ce dernier vagir comme un beau diable sur les ondes de Radio Bleue. Elle avait gardé de cette expérience une impression pénible qu’elle qualifiait plus volontiers de « mitigée » depuis que Paridil lui avait assuré qu’il s’agissait là d’un génie en devenir. Notre barde régional, s’il ne disait rien de bien trépidant, le disait fort. Ainsi hurlait-il ce soir-là l’une de ses œuvres dans un silence contractuellement réclamé, d’une voix assurée, sur un ton théâtral et à un rythme de croisière qui jamais ne variait. Jamais. Une simple et unique variation – l’artiste en personne l’avait expliqué sur le ton toujours un peu surprenant du rugissement au début de sa lecture – aurait été synonyme de trahison de tout un univers intime et fragile, traversé par moult éclats romantiques ! Toujours était-il qu’au ton de sa voix on sentait bien que la trahison était passible de la peine de mort dans cet univers-là aussi. Soucieux de rester fidèle à une cause, fut-ce celle de la poésie, le public ratnapurien demeurait donc silencieux. A l’exception de Paridil.

« Eh, Hrundi ? », chuchotait régulièrement l’ainé des frères Bakshi.

« Quoi ? »

« Qu’est-ce qu’il a dit, là ? C’est beau mais de quoi il parle, ce type ? »

Si Paridil avait convié ce soir-là son frère cadet, c’était en quelque sorte pour que celui-ci joue le rôle de l’interprète. Par le truchement d’un raisonnement dont les étapes majeures m’avaient pour ainsi dire échappées, Paridil considérait que je m’y entendais plus que lui en poésie. « Moi, en poésie, je suis nul ! », m’avait-il déclaré au téléphone. « Déjà tout petit à l’école je prenais cher en récitation, ça tu peux me croire ! Tu dois m’aider, Hrundi, mon petit. Tu m’expliqueras des trucs que je pourrais répéter à Mâdharasi lorsqu’elle me demandera mon avis. Sinon je vais encore passer pour un gros paysan inculte ! » Ainsi votre serviteur était-il en charge de percer ce soir-là les mystères du langage et de sa poésie pour que Paridil ait l’heur de ne pas trop déplaire à sa reine des femmes.

« Ben… Là, c’est normal que tu ne comprennes pas. Il parle d’amour. Personne n’y comprend jamais rien à l’amour, non ? »

« Splendide ! Mais dis m’en un peu plus tout de même… »

« Eh bien, il voudrait… Enfin, le personnage aimerait bien qu’on… lui suce la… Disons que l’artiste évoque la fellation, je crois. »

« … »

La soirée était interminable. L’air conditionné du minuscule théâtre municipal de Ratnapura était en panne. On crevait de chaud dans ce trou à rats qui fleurait mauvais l’amidon desséché et les aisselles approximativement épilées.

« Et là ? De quoi parle-t-il ? », Demandait constamment un Paridil de plus en plus inquiet quant à son résumé de texte du lendemain.

« De choses et d’autres. C’est un type comme tout le monde au fond, notre poète : il lui arrive de s’ennuyer un peu durant la journée et le soir il a du mal à s’endormir. »

« Il est tourmenté par la solitude, c’est ça ? »

« Non, c’est à cause de sa sinusite. Et il faudrait aussi qu’il se trouve un vrai boulot. »

« Un vrai boulot ? Il a dit ça ? »

« Lui, non. C’est moi qui le dis. »

Au fil de la lecture, quelques personnes avisées se sont levées et ont quitté la salle. Paridil a tenu à ce que nous restions jusqu’au bout. Après le rappel d’usage, votre serviteur vit, non sans quelque surprise, son aîné se ruer sur l’étoile montante au firmament du lyrisme local dans le but ostensible de se faire dédicacer le recueil que lui avait offert Mâdharasi et qu’il avait tenu fébrilement entre ses mains assurément moites durant toute la soirée. Paridil espérait qu’un petit mot et qu’une signature parleraient pour lui face à Mâdharasi. Elle ne manquerait pas de lui réclamer un avis. Or Paridil n’avait pas cet article en magasin. Une dédicace prouverait sans peine que l’aîné des frères Bakshi avait été conquis par la prose vigoureuse du pimpant troubadour et lui épargnerait peut-être la laborieuse besogne consistant à balbutier maladroitement quelques bribes éparses d’opinions impropres. Hélas, l’aède de l’épique ordinaire refusait par contrat de signer quoi que ce soit. « Je ne suis pas poète pour émarger au coin d’une feuille comme un vulgaire fonctionnaire ! » avait-il sèchement lancé à un Paridil presque suppliant, qui lui tendait son livre comme on tend une offrande à la statue d’un dieu indifférent en espérant pourtant qu’il nous sauvera de quelques abominables périls.

Votre serviteur suggéra alors d’aller s’achever l’entendement à l’aide du vertige sans pareil que procure fréquemment l’abus de boissons alcoolisées. Dans le bar le plus proche, Paridil argumenta longtemps pour obtenir un thé en dépit de l’heure tardive. J’en étais à ma troisième bière, lorsqu’il parvint enfin à se faire servir. C’est alors que le jeune prodige de la poésie entra sa lyre sous le bras mais sans un sou en poche. La diarrhée verbale qui l’avait travaillé toute la soirée l’avait laissé tout déshydraté. Reconnaissant Paridil, il lui proposa rapidement une sombre dédicace en échange d’un seau de bière blanche. L’affaire fut rapidement conclue et le poète, que la soif et l’absence de pécule avait presque rendu affable, vint s’asseoir à notre table.

« Voyez-vous, mon cher Paridil, avant j’étais comme vous : inculte et peu enclin à goûter aux mille délices de la langue. Et puis un jour j’ai lu Le Banquet ! », Lança sans crier gare notre professionnel du mystère avec cette délicatesse qu’on lui devinait déjà sur scène.

« Il est vrai que je m’y connais aussi peu en poésie qu’en arts de la table – répliqua un Paridil des plus amène – mais je sais ce que j’aime ! Ce soir, par exemple, j’aurais aimé qu’il soit fait allusion à ce grand secret qu’est l’amour. Je veux parler du sentiment. »

« Fort bien ! Laissez-moi vous instruire. Vous ignorez probablement, mon bon ami, qu’au tout début des temps, les humains étaient sphériques avec quatre bras, quatre jambes et deux visages de part et d’autre d’une seule et même tête ? »

« Effectivement, je n’avais pas eu vent de cette affaire en des termes anatomiques aussi précis. Mais l’idée avait mon agrément et depuis fort longtemps. Disons que, jusqu’à ce soir, je croyais dur comme fer en être l’auteur… »

« Il n’en ai rien. C’est à l’illustre Aristophane que nous la devons. »

« Quel homme ! Même si je ne peux que reconnaître qu’en termes de théorie de l’évolution tout cela me paraisse passablement contestable. »

« Je vous accorde que de notre point de vue actuel, il est difficile de bien saisir tous les avantages que pouvaient recouvrir cette configuration. Néanmoins, ces mêmes humains tout grotesques qu’ils pouvaient paraître, osèrent défier les Dieux ! C’est là que Zeus, dans sa grande sagesse divisa les insurgés en deux, chaque moitié devenant une entité distincte. Et depuis lors, hommes et femmes, pris de panique, courent tous azimuts en quête de leur homologue perdu et d’une plénitude retrouvée, tu comprends ? »

« Fascinant. », murmura un Paridil visiblement conquis par l’improbable.

« Vous, vous êtes le sceptique du tandem ! », affirma soudain bille en tête le phraseur devant cette mine un rien défaite que votre serviteur excelle à arborer.

« Quelles sont donc vos lectures pour apparaître aussi lointain, mon bon ami ? », renchérissait déjà l’intarissable. Il fallait bien dire quelque chose à cela :

« J’ai lu… quelque part… que boire fait mal… alors j’ai arrêté de lire. », répondis-je à grand peine tant j’étais à présent tout autant saoulé de mots que d’alcool.

« En voilà bien un mécréant ! Vous ne croyez pas en notre conception de l’amour, c’est cela ? »

« Eh bien, j’imagine qu’à l’époque de l’Antique, votre théorie – qui me semble effectivement aussi sotte que grenue – avait probablement le mérite d’une certaine originalité mais… »

Les mots « cynique » et « inhumain » furent prononcés à l’encontre de votre serviteur de part et d’autre de la table. Ce qui le poussa à se lever et à partir non sans avoir laissé échapper à son tour d’autres mots tels que « tissu » et « conneries ».

Et sans qu’on ne put rien faire pour empêcher le pire, la métaphore poétique s’enracina dans l’esprit malade de Paridil Bakshi sous les formes successives d’une théorie quasi-scientifique puis d’un plan de bataille visant à conquérir l’être adulé, la toujours furieusement désirable Mâdharasi. Paridil avait élaboré – si « élaborer » est bien le mot qui convient mais rien n’est moins sûr – l’improbable spéculation suivante : puisque sa moitié à lui ne pouvait être que Mâdharasi, la moitié de Pritish, l’époux imposteur de la sublime, ne pouvait être bien loin ! Dès lors, tout n’était qu’une question d’ordre que quelqu’un devait bel et bien remettre dans un détestable fatras sentimental qui causait bien des maux et des peines inutiles à tout le monde ! Que Mâdharasi et Pritish aient construit un foyer et soient selon toutes vraisemblances heureux en ménage n’intervenait pas directement dans les échafaudages abstraits d’un Paridil de nouveau fort d’une théorie toute neuve pour alimenter son délire. Plus encore, que l’envoutante prêtresse de l’amour se soit à de nombreuses reprises déclarée opposée à toutes formes de collaboration sentimentale avec Paridil ne semblait plus avoir une quelconque prise sur les mécanismes mentaux de notre ardent défenseur de la totalité perdue de l’être humain. Dans un premier temps, il lui fallait donc identifier la trop rare créature pour laquelle le sang de Pritish ne ferait qu’un tour ! Subséquemment, notre homme s’employa tout d’abord un soir de pleine lune à établir la liste de tous les représentants du sexe opposé qu’il connaissait. Cette liste se composait d’une quinzaine de noms. C’était peu. Si peu qu’il hésita un instant avant d’en raturer quelques uns : les noms des fillettes et celui de sa propre mère qui avait toujours trouvé Pritish « plutôt bel homme ». Le nombre tomba à dix. C’était très peu à présent. Paridil manqua de rayer également les noms de Putholi et de Putholi bis qu’il soupçonnait nettement de n’aimer rien tant que la tarte aux poils. Mais comme face au chiffre huit le terme même de nombre perdait soudain son nom, il se ravisa. Le téléphone sonna alors. L’appareil indiqua à son propriétaire que votre serviteur tentait de joindre son frère ainé. Ce dernier décida de garder le silence et retourna s’asseoir face à sa liste. Il la parcourut une fois encore à la lumière blafarde de la lune de Ratnapura qui filtrait au travers des rideaux de Ratnapura. Paridil Bakshi se dit alors qu’il avait du pain sur la planche.

« Mais qu’est-ce qu’il est chiant ton banquier ! Elle, c’est vraie qu’elle est plutôt sympa. Non, je le reconnais. Sympa. Mais lui, c’est une vraie rengaine ! Quelle purge ! », Soufflait Meyyarasi-la-reine-de-vérité à l’oreille de Paridil à la faveur d’une desserte de table et alors que la reine des femmes et son époux attendaient fébrilement l’arrivée du dessert à la salle à manger.

« Tu le juges un peu vite ! Pritish est un garçon très spirituel à ses heures… »

« Pas entre huit heures et onze heures du soir, en tous cas ! »

« Il n’est pas très en forme aujourd’hui, je te l’accorde. Mais… Enfin je ne devrais peut-être pas en parler mais… Tu sais que ça ne va plus très fort entre eux. »

« Non, je l’ignorais. Et je t’avoue même que je n’avais rien remarqué : ils ont l’air d’être encore très épris l’un de l’autre. Cette façon de s’embrasser à tous bouts de champ comme des adolescents… »

« …est le leurre héroïque qu’ils exhibent en société car grande est leur pudeur ! »

« Ça alors ! Tu m’en diras tant ! Je suis soufflée. C’est bien triste… »

« Oh, leurs enfants sont grands. Ils vont probablement reprendre leur liberté comme l’on dit. »

« Hum. »

« Pritish sera bientôt libre, crois-moi ! »

« Hum, hum. »

« Nombreuses sont déjà celles qui projettent de le courtiser… »

« Ah. Exténuant d’ennui comme il m’est apparu ce soir, voilà qui me surprend mais si tu le dis, je ne contesterai pas. »

« Et toi ? »

« Moi ? Moi, quoi ? »

« Pritish ? »

« … »

La championne du vrai que Paridil avait conviée à dîner sous son toit ce soir-là, sous couvert de sociabilité mais en réalité pour que Pritish ait toute licence d’y regarder à deux fois, était une cinquantenaire débonnaire qui avait jusqu’ici besogné douillettement parmi les passions de la vie. Généralement d’une humeur exécrable le matin pour cause de mauvaise digestion nocturne, elle passait en soirée pour la plus exquise des convives. Son visage offrait à qui savait apprécier l’ascèse une maigreur tranquille, son œil gris une forte placidité. C’est peu dire qu’il en fallait un peu beaucoup pour tirer un œil tel que celui-là de sa torpeur d’usage. La conversation de Pritish et l’accablement qui en avait découlé, avaient semble-t-il réussit ce prodige. Mais c’était néanmoins d’une voix singulièrement douce qu’elle faisait part de sa consternation à son hôte. Celui-ci s’empressa après le départ de ses invités de débarrasser la table des derniers reliefs de ce premier fiasco et sa liste du nom de Meyyarasi…

Paridil n’a aucun tact. Paridil n’est pas un tacticien. Il suffit de le côtoyer cinq minutes pour en avoir les yeux crevés. Seuls ceux de l’intéressé savent rester intacts face à cet état de fait. Ainsi, Paridil n’hésita pas à remettre le couvert deux semaines plus tard. Il convia de nouveau la reine des femmes et son dieu de l’amour de mari à un petit mâchon, une bonne franquette exécutée sans manière dans la plus stricte intimité et ne manqua pas de mander également la volubile présence de Chinnakili dite Petit Perroquet au centre des impôts de Ratnapura.

« Admettons qu’un cambrioleur s’est introduit chez vous dans un sombre dessein mais que, ne supportant plus son style de vie, il s’est subitement repenti et a brutalement mis fin à ses jours - ou l’inverse – sur le tapis de votre salle à manger… »

La conversation allait bon train entre Pritish, qui avait bu un verre de trop et dix autres ensuite, et la possible moitié que Paridil espérait plus que tout au monde lui offrir en pâture. C’est bien peu d’avouer que le dieu de l’amour racontait ce soir-là à peu près n’importe quoi. Paridil s’employa dès lors à écourter la soirée. Selon une manœuvre qu’il semblait affectionner, le maître de maison entreprit Chinnakili alors que tous deux débarrassaient la table.

« Alors ? »

« Alors quoi ? »

« Bel homme, ce Pritish, tu ne trouves pas ? »

« Pas particulièrement. »

« Tout de même ! Les goûts et les couleurs ne se discutent peut-être pas mais quelle prestance il a, non ? »

« Ça ne m’a pas frappée. »

« Et beaucoup de goût pour s’habiller en plus de ça ! »

Au lendemain de ce deuxième échec, le bruit courut rapidement au centre des impôts de Ratnapura que Paridil Bakshi avait peut-être divorcé de son épouse parce qu’il s’était enfin décidé à assumer une orientation sexuelle dont même un ratnapurien de souche n’avait plus à avoir honte en ce début de vingt et unième siècle. Mâdharasi démentit formellement une théorie qu’elle ne pouvait juger que fumeuse tant elle était aux premières loges pour voir se succéder les femmes à la table de Paridil. N’était-elle pas invitée de nouveau sous quinzaine ? Et quelle ne fut pas sa surprise de découvrir non pas une mais bel et bien deux femmes en train de dresser le couvert. Putholi et Putholi bis accueillirent le couple divin d’un unique et sémillant sourire qui se fana bien vite tant Pritish, de plus en plus à l’aise, se mit en tête d’épicer la conversation de quelques plaisanteries de son cru – on ne saurait dire pourquoi, sans doute avait-il connu en la matière ses petits succès dans le milieu bancaire qui était le sien.

« Mon collègue s’appelle David. Mais devinez quoi les filles ? Les femmes préfèrent l’appeler David et Goliath ! »

C’est le dieu de l’humour qui aida ce soir-là Paridil à débarrasser.

« Pas facile à dérider, tes deux gouines ! », déclara le divin à un Paridil qui en brisa net toute une pile d’assiettes !

« Pardon ? »

« Mes meilleurs blagues leur ont à peine arraché un sourire… Elles sont un peu fragiles côté sens de l’humour, les deux frangines, non ? »

« Détrompe-toi, Pritish ! Tout au contraire, ce sont des femmes très fortes, crois-moi. »

« Eh ben merci du tuyau, je m’en souviendrai si j’ai un truc lourd à porter. »

Après le départ du couple suprême, Paridil tenta de s’enquérir auprès de ses deux amies de l’opinion qu’elles auraient pu se forger à propos de Pritish au cours de la soirée. Putholi bis tenait l’acier en fusion au dessus de l’enclume pendant que Putholi frappait comme une sourde à grands coups de marteau.

« Quel abruti ! Tu nous l’avais caché celui-là et tu avais bien fait ! Qu’est-ce qui peut bien t’intéresser chez ce gars ? », déclara-t-elle.

« Moi ? Je rêverais de devenir un type dans son genre ! », Répondit timidement Paridil.

« Oh, c’est un rêve accessible : tu as juste besoin d’une lobotomie et d’un imperméable… »

« Mais enfin, cet homme est une île au large de toute civilisation ! L’une de vous ne se sent-elle pas l’âme d’une exploratrice ? »

Au lever du jour, il apparut à Paridil que son stratagème semblait avoir atteint une sorte de point de non retour. Votre serviteur choisit en toute candeur le moment de cette révélation pour rappeler son grand frère.

« Allô ? Paridil, mon grand ? Comment va en cette belle journée ? Tu es décidément un lève-tôt ! Tu sais ce qu’on dit : le monde leur appartient ! »

« Hrundi, mon petit, qui peut bien vouloir du monde ? Tu sais, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et du coup ce matin je crois que j’ai enfin ouvert les yeux… »

Le cœur de votre serviteur fit un bond dans sa poitrine et s’envola comme un faucon ! L’espoir y fleurissait de nouveau au sujet de l’ainé de ses soucis.

« A quel propos ? », demandais-je.

« A propos de la vie. »

« Ah. »

« Quand j’étais gamin je croyais que la vie était horrible mais je m’aimais bien dans le fond. Alors bon an mal an, ça allait. Depuis que j’ai rencontré Mâma, je sais que la vie est merveilleuse mais que j’en suis exclu. J’ai besoin… »

« De quoi as-t-u besoin, mon grand ? »

« D’un nouveau plan ! J’y ai beaucoup réfléchi et je crois que je le tiens ! »

Cette phrase résonna à mes oreilles comme un coup de feu ! Paridil n’avait pas perdu la main : un faucon invisible reposait entre nous.


vendredi 4 février 2011

L’oubli profite aux poissonniers

Tiens, si on mangeait du poisson. C’est une idée ! C’est bon pour la santé. C’est léger. Ça change, on n’en mange jamais. Pourquoi n’en mange-t-on jamais ? On ne sait plus. Mangeons du poisson, alors. Chic chic chic. On va donc chez le poissonnier. Où y a-t-il un poissonnier dans le quartier, déjà. On ne sait plus, on n’y va jamais. On erre dans le quartier. On finit par en retrouver un. On entre. Ça pue. On étudie les créatures mortes qui jonchent la glace pilée. On ne connaît pas le nom de la moitié d’entre elles. On considère celles que l’on connaît : thon, saumon. Thon, ça ressemble trop à la viande. Si c’était pour manger de la viande, autant aller en prendre de la vraie chez le boucher. Saumon, alors. Et puis ça fait chic, le saumon. On cause avec la poissonnière. Elle est vulgaire. On fait sa petite affaire. On se retrouve avec un paquet froid et gluant quasiment hermétiquement fermé. Et qui pue. On rentre chez soi en puant. On quitte avec précautions sa veste pour ne pas l’empuantir. On échoue. On s’apprête à cuisiner. On sort les ustensiles. Comment ça se prépare, déjà, le poisson ? Dans une poêle, allez. On va pas s’embêter. On ouvre le paquet. La puanteur augmente. On prend les morceaux de poisson mort dans ses mains et on les jette dans la poêle. On pue des mains. On va se les laver à la salle de bain. On les sèche. Nos mains sentent maintenant le savon et le poisson. On attend. Le poisson est cuit. On commence à avoir faim. On s’attable. On aimerait attaquer gaillardement notre repas, mais il faut d’abord étudier attentivement l’anatomie de l’animal que l’on a devant soi afin de procéder à l’ablation des parties non comestibles : têtes, peaux, nageoires, tentacules. Une fois dégagée la partie potentiellement comestible de la bête, il faut encore refréner sa faim et déterminer l’emplacement des arrêtes. On s’énerve. On a faim. Tant pis : on découpe un gros morceau de l’animal et on se l’enfourne dans la bouche. Il s’avère être une boule d’épingles avec quelques molécules de chair de poisson dessus. On recrache une boule gluante dans son assiette. On arrache les arrêtes plantées dans son palais. On les met au bord de l’assiette. On étudie la boulette de déjection pour tenter de séparer arrêtes et chair de poisson baveuse. On met les arrêtes sur le bord de l’assiette. On se ré-enfourne la boule de chair de poisson baveuse dans la bouche. Il reste des arrêtes, mais moins. On peut les enlever à même sa bouche avec les doigts. On met les arrêtes sur le bord de l’assiette. On réitère l’opération. Le tas d’arrêtes baveuses grossit. Le temps mis à manger devient agaçant. On pense à l’artichaut qui permet également de mettre des heures à manger de petites quantités de quelque chose de pas très bon. Le tas d’arrêtes baveuses commence à prendre toute la place dans l’assiette. On finit par mettre ce qui reste de poisson potentiellement comestible avec les arrêtes parce qu’on en a marre et que de toute façon, il n’y a plus de place dans l’assiette pour opérer avec toutes les ordures qui l’encombrent. Le tas d’organes de poissons non comestibles commence à refroidir. Ça pue. On pense au hideuses créatures translucides et aveugles qui peuplent les profondeurs des océans et que l’on a vues dans un documentaire jadis, à l’époque où l’on regardait la télé. On va se laver les mains. Le savon sent le poisson. On a encore faim avec toutes ces conneries. On se bourre de pain et de yaourt, qui ont le goût de poisson. On débarrasse la table. On vide le tas d’ordure de son assiette dans la poubelle. Il faudra penser à la vider rapidement, même si elle n’est pas pleine, sinon toute la maison va puer. On pense à Abyss, aux Dents de la mer, à Piranha et l’on se dit qu’on ne mangera plus jamais de poisson. On n’en mange pas de 3 ans et on est quand même en parfaite santé. 3 ans plus tard, on se dit…

Tiens, si on mangeait du poisson. C’est une idée ! C’est bon pour la santé. C’est léger. Ça change, on n’en mange jamais. Pourquoi n’en mange-t-on jamais ? On ne sait plus. Mangeons du poisson, alors. Chic chic chic. On va donc chez le poissonnier…

dimanche 30 janvier 2011

Life on Mars

“I've seen things you people wouldn't believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I've seen c-beams glitter in the dark near the Tannhauser gate. All those moments will be lost in time... like tears in the rain.

Blade Runner.














Avoir une conversation décente avec Paridil, dit l’homme sans vice, s’avère le plus souvent une tâche extrêmement ardue. Y compris pour son propre frère. Surtout pour son propre frère. Le propre frère de Paridil – votre serviteur – ne parait pas toujours posséder la technologie nécessaire pour établir un contact viable.

« Allô ? »

« Allô, Paridil ? Tous mes vœux ! Alors comment va la vie mon grand ? »

« Oh, pour toi tout est facile… Mais pour moi… »

« Facile ? Voilà trois soirs que je fais d’abominables cauchemars et… »

« Des cauchemars ? Des cauchemars ! Mais j’adorerais faire des cauchemars, moi : voilà une semaine que je ne dors presque plus du tout ! »

« Et ce réveillon ? »

« Rien à signaler. Putholi bis m’a éconduit. Puis reconduit dans ma maudite baraque, où je croupis depuis deux heures. Voilà ! »

« Hum. Et… Ta voiture ? Réparée ? »

« Ma voiture est à mon image… »

« Plaît-il ? »

« Ma voiture est en morceaux. Que veux-tu que je te dise ? Je signe pour des tas d’activités. Ce n’est pas compliqué : j’ai le stylo en feu ! C’est vrai, je fais plein de choses, des tas de choses – chorale, tennis, ski, danse, guitare, téléthon, marches de jour et de nuit – mais je me sens seul, tu ne peux pas savoir… C’est une douleur atroce, continuelle face à laquelle je n’ai rien à mettre. L’idée même de cette solitude et de la douleur qu’elle véhiculera inévitablement en moi à un moment ou à un autre, dévore, met en pièces les quelques instants d’apaisement que pourraient me procurer les moments conviviaux. Du coup, j’ai de plus en plus de mal à dire quelque chose aux autres… »

« Mais… »

« Moi ce que j’aime, tu le sais bien, c’est faire rire. »

« Bon, mais… »

« J’aime faire rire les gens, tu comprends ? C’est mon truc. Et là je n’y arrive plus. »

« Certes mais… »

« Tu sais, lorsqu’on fait rire les autres on est mieux accepté. Moi je ne fais plus rire. Et quand je ne fais plus rire, ce qui est le cas en ce moment c’est très net, je ne parviens plus à avoir de vision de l’avenir… »

« Comment ça, des vis… »

« Alors je me lève quand même mais ça n’est pas facile. Je vais au boulot. Bon. Au moins au boulot, il y a des gens qui respirent à côté de moi. »

Pour son propre frère, avoir une conversation avec Paridil est un problème insoluble, une véritable gageure, un défi technique et humain qui donne tout à la fois une idée de l’infini et un vertige sans nom. On le devine très vite : il va falloir se battre pour pouvoir en placer une ! Et il faudra la placer au bon endroit !

« Les soirs je rentre chez moi et c’est un calvaire. J’ai croisé des humains toute la journée et… »

« Comment ça : des humains ? Allô qui est à l’appareil ? E.T. ? Mon propre frère serait un extra-terrestre, c’est ce que tu sous-entends ? »

« Tu déformes tout ce que je dis. Il existe tout autour de moi des humains gentils dont pourtant je ne sais pas comment m’approcher, comment les toucher… »

« Des humains gentils ? Tu es sérieux ? »

Vu de l’extérieur, l’aîné des frères Bakshi peut paraître sain d’esprit. Mais c’est une plaisanterie. Sa solitude est l’unique préoccupation de Paridil. Il ne pense jamais à autre chose. Ne parle jamais d’autre chose. Paridil ne change pas de sujet. Paridil ne change pas. Son mode d’existence se nomme endurance. Disons que Paridil se présente inlassablement dans de noires nippes de solitude tricotées main. Survivant de l’infini, Paridil ne porte pas beau loin s’en faut. Il existe un monde où les hommes, les femmes et les enfants se tournent vers l’avenir, où le vent échevelle les épis et balaie de vastes et verts pâturages, un monde où le soleil se lève à l’horizon. Mais Paridil n’en fait pas partie. Paridil en ignore jusqu’à l’existence. Il la soupçonne néanmoins.

« Mâdharasi ce n’est pas la même chose. Mâma est ouverte à la vie. »

« Mâma ? Qu’est-ce que c’est que ce diminutif à la con ? »

« Pourquoi es-tu à ce point obsédé par les détails ? Bref, l’autre soir (Paridil pouffe alors discrètement), on était tous invités chez une collègue. Une soirée sympa comme tout. Si tu avais vu Mâma imiter le cri du cochon après le repas. »

« Elle a imité le cri d’un animal de la ferme au moment du dessert ? »

« Juste après. Mais pas seulement elle. Tout le monde a imité un animal ! »

« … »

« C’était un chouette moment. Mais je n’ai pas su l’apprécier. Je n’y étais pas. »

« Moui… Et quel animal as-tu… imité ? »

« Aucun. Lorsque mon tour est arrivé, j’ai eu un blanc. Heureusement Mâma était là pour me sauver la mise : elle a refait le cochon pour faire diversion. Tout le monde riait. Dans mon coin, j’étais comme vide… Il m’a semblé que je traversais un trou d’air. C’était le vide, tu comprends ? J’étais rattrapé par le vide. Ca m’a mis une pression de dingue, tu ne peux pas t’imaginer ! »

A l’entendre, Paridil se présenterait volontiers comme un extraterrestre – d’apparence humaine – en combinaison spatiale et depuis trop longtemps à la dérive aux confins de la galaxie à la suite d’un malencontreux incident survenu lors d’une sortie extra-véhiculaire... Un drôle de martien qui se débattrait tantôt dans un vaste ensemble terrorisant : les autres, tantôt dans un ailleurs infini mais départi de possibles : la solitude. Pour ne pas être trop mortellement exposé au rude environnement spatial, et ainsi éviter l’enchainement malheureux des évènements classiques dans ce genre de situation (pour aller vite : perte de l’air dans les poumons, coma nommé également hypoxie, perte des liquides corporels – qui se mettraient à bouillir en raison de la différence de pression – puis, enfin, hémorragie interne et généralisée), notre explorateur des confins a hérité d’un refuge – la chasse comme forteresse de solitude volontaire – et s’est fabriqué de toutes pièces une balise de détresse – Mâdharasi-la-reine-des-femmes qui règne encore et toujours sur la seule existence que Paridil consent à mener pour de bon : celle de ses rêves les plus fous. Refuge et balise font office de combinaison et préservent dès lors l’intégrité physique de notre humanoïde en lui prodiguant, de temps en temps, une pression interne stable, une réserve d’eau et d’oxygène, des moyens d’approvisionnement comme d’évacuation des gaz et des liquides, un système de régulation de sa température, une protection contre les radiations électromagnétiques et les micrométéorites et un système de communication. Comparativement à cette folle histoire de l’espace, la réalité, le quotidien et celui qu’il y est n’intéressent pas du tout l’aîné des frères Bakshi.

« Au boulot aussi, je suis dépassé. Il faudrait que je puisse lire pas mal de textes fiscaux. Les comprendre parfois, ça serait bien. Mâdharasi trouve beaucoup plus de fraudes que moi. Parce qu’elle sait plus de choses. Parce qu’elle a plus d’expérience. Parce qu’elle… »

« Ca va, ça va : je crois que j’ai compris le sens général. »

Sur quel mode Paridil parle-t-il des autres ? Son ami Padaïthalaïvan ? Un meilleur bricoleur que lui, tellement astucieux de surcroît ? Son ex-épouse Amaïdhimalar ? Une sainte, bien plus calme, sereine, douce et avisée qu’il ne le sera jamais lui-même. Sa collègue Granamabar ? Une personne bien plus déterminée et courageuse que Paridil dans ses moments les plus téméraires. Pritish, le mari de la femme de sa vie ? Un homme, un vrai, sur l’épaule duquel une femme ne peut que désirer ardemment poser sa tête lourde, si lourde des mille et un soucis que procure la vie active aux femmes modernes à moins que ça ne soit l’inverse. Voilà ce que vous dirait un Paridil paré d’une moue dédaigneuse pour désigner sa propre stature. En un mot comme en cent, Paridil a pris un jour et sans bien s’en rendre compte la décision d’aller mal. Comme tout un chacun, l’aîné des frères Bakshi a commencé à souffrir pour aller vers l’amour mais n’a pas résisté aux multiples dérobades qui sont l’apanage de ce sentiment-là.

On le devine aisément, Paridil est en conséquence attiré par l’impossibilité de l’amour comme une météorite par une planète interdite. C’est la loi, le jeu des masses et de leurs attractions irrésistibles. Dira-t-on jamais suffisamment le rôle déterminant de la masse dans l’attraction des corps, même si cette règle souffre elle aussi – de quelques exceptions ?

« Et Amaïdhimalar, comment va-t-elle ? »

« Tu sais je ne voulais pas être cruel en la quittant. Mais nous n’étions plus attirés l’un par l’autre… Surtout moi. Elle avait tellement grossi. »

Masse critique. Pourquoi Paridil estime-t-il qu’il a échoué en amour ? N’a-t-il pas colonisé et exploité vingt ans durant la planète Mariage de manière fort productive dans l’ensemble ? Certes le voyage fut parfois un peu long et le couple qu’il formait avec Amaïdhimalar dû se plonger dans un sommeil volontaire pour l’accomplir, un sommeil qui leur fut au bout du compte fatal. Ceci étant, l’ambiance n’en demeura pas moins et très souvent chaleureuse à bord de la navette. Et l’amour n’y était pas étranger. A ce point qu’il se vit encore entre ces voyageurs-là sur un mode différent à présent.

Alors bien sûr, le jour où la terre s’arrêta il y eut Mâdharasi. Face à cette géante créée à la seule force de son désir d’aimer, Paridil est proportionnellement et inversement devenu l’homme qui rétrécit.

« Moi, je ne suis pas grand-chose… Elle est extraordinaire ! Le jour où elle m’est apparue dans sa sublime robe émeraude, lumineuse comme un astre, ce jour-là ce soleil vert m’a littéralement irradié… Tiens, l’autre jour, nous fêtions un départ en retraite au bureau. On avait prévu un petit spectacle… »

« On ? »

« Oui. Mâma et moi. »

« Oh. »

« On était déguisés en astronautes. »

« Pardon ? »

« Oui. Pour souhaiter un bon départ à notre collègue, tu vois. Avec compte à rebours et tout. A la fin, on l’a emmené dans notre fusée et… »

« Il y avait une fusée ? »

« En carton. On l’avait fabriquée le week-end précédent chez Mâma avec Pritish. Un type très habile de ses mains pour un banquier. Beaucoup plus que… »

« …Toi ! Oui je m’en doutais un peu à vrai dire. »

« Ecoute, la présence de cette femme merveilleuse me fait un effet extraordinaire : dès qu’elle est là, je libère vraiment de l’énergie. »

« Au point que tu parviens à faire décoller une fusée, c’est assez fascinant effectivement. Vous devez passer beaucoup de temps ensemble pour faire ces… choses. »

« Oui. J’imagine la vie future avec elle. Et ça me fait un bien fou. Sauf lorsqu’on doit se séparer. Alors là… »

« … Ça te fait un mal fou. »

« C’est le retour à ma vie ordinaire qui me fait ce mal-là. Je perds l’envie. Je me sens inapte. Alors je commence à espérer que quelqu’un mangera avec moi à la cantine le lendemain. C’est mon horizon. Trop de choses qui me manquent pour être le type que je voudrais être. Trop de choses que je voudrais connaître sans les avoir apprises. Ça n’est pas tant que je n’attends plus rien, plutôt que je n’arrive plus à attendre tout en ayant l’impression de ne rien faire d’autre… Je suis clair, là ? »

« … »

N’importe quel astronaute le sait, n’importe quel enfant qui rêve d’être un jour astronaute le sent : il n’y a pas d’expérience plus originaire ni plus durable que celle de l’attente. A bord des vaisseaux spatiaux de nos imaginations qui s’affranchissent si bien des lois de l’aérodynamisme comme dans les vastes stations orbitales de notre quotidien qui n’en finissent jamais de tourner, tous nous attendons. C’est une attente sans objet au fond. Une attente qui ne peut que déborder tout évènement susceptible de se produire. Aussi sommes-nous souvent à l’étroit dans nos combinaisons, nos sas de décompression, notre existence. Ainsi sommes-nous impatients de sortir enfin dans l’espace à la recherche d’autres formes de vie.

Par ailleurs, n’importe quel fan de science-fiction le sait bien : l’imagination sait parfaitement nous faire éprouver tout ce qu’elle peut évoquer avec une intensité que nous ne rencontrons que rarement dans la réalité. Car la réalité, elle, divise et limite continuellement des expériences auxquelles notre imaginaire octroie sans peine une fascinante continuité. Paridil n’apprécie pas particulièrement la science-fiction mais a néanmoins fait de son existence un continuum imaginaire sans aucune limite. Il semblerait dès lors que le temps qui passe n’ait pas autant de prise sur Paridil que sur un être humain normal. Quand ce qu’il perçoit subit en quelque sorte l’érosion de ce qui l’entoure – le frottement des corps finit parfois on le sait par engendrer leur séparation – ce qu’il imagine n’est en revanche pas plus exposé à l’usure qu’à la promiscuité. Dès qu’il le peut, Paridil se réfugie sans bien s’en rendre compte dans sa machine à explorer le temps. Rien de ce qu’il imagine n’est alors soumis à de quelconques contraintes spatiales ou temporelles alors que ce qu’il perçoit est nécessairement situé dans l’espace et dans le temps. La réalité – Mâdharasi en ce qu’elle est aussi une femme réelle rencontrée voici maintenant dix ans, en 2001 – a pu fasciner Paridil durant un certain laps de temps. Mais quelle que fût sa fascination, la vie a suivi son cours et Paridil a dû faire face à des évènements qui ne cadraient que rarement avec ses aspirations secrètes. C’est à ces moments-là que l’imaginaire a pris le relai, le contrôle, le pouvoir absolu sur la perception de l’aîné des frères Bakshi : rien ne fut plus alors à attendre car tout fut donné d’emblée à un Paridil rassuré, ayant créé de toutes pièces et dans une insurpassable pauvreté son propre univers, sa propre fiancée de Frankenstein. Et dans le même temps, notre savant fou s’employait à réduire de la sorte les autres à ces taches sombres, à ces stéréotypes d’ovni qui apparaissent parfois sur certaines photographies mal cadrées. La guerre des mondes n’eut pas lieu car celui inventé par Paridil prit immédiatement le dessus. A partir de là et en une sorte d’ironie, Paridil finit par trouver d’autant plus de réalité à ce qu’il imaginait que tout cela s’éloignait des confins du réel. Pour l’heure, voilà le cerveau de notre homme en surchauffe, le crâne en ébullition atteignant de mythiques températures. Fahrenheit 451, peut-être bien. Et l’homme sans vice d’ourdir du fond de sa capsule une bien fantasque sortie extravéhiculaire, de fomenter depuis sa cabine, point microscopique à la dérive dans l’immensité, une fort alarmante échappée libre dans l’espace.

« Hrundi ? »

« Oui. »

« J’ai eu une idée concernant… Mâdharasi. »

« Moui… »

« Comme tu ne l’ignores pas, c’est la femme de ma vie. »

« Viens-en au fait. »

« Et bien je sais que nous sommes elle et moi, les deux moitiés séparées d’un être unique… »

« Il me semble effectivement que tu m’as déjà raconté quelque chose dans ce goût-là, oui… »

« Nous devons donc nous trouver réunis à un moment ou à un autre. »

« Ce serait plutôt à un autre tel que tu m’as décrit la situation, non ? »

« Peu importe. Partant de cet implacable constat, j’ai élaboré un plan. »

« Tu me glaces le sang… »

« Puisque je suis la moitié de Mâdharasi, il devient clair que son mariage avec Pritish est une erreur, non ? »

« Tu me poses vraiment la question ? »

« Conséquemment, il est donc limpide que Pritish est également séparé de sa propre moitié, tu me suis ? »

« J’ose à peine imaginer la suite… »

« Sais-tu dès lors ce qui me reste à faire pour que tout rentre dans l’ordre ? »

« Paridil… Non. »

« Bien-sûr que si : il me suffit d’identifier la moitié de Pritish, de générer les conditions propices à une rencontre et le tour est joué. Mâma sera toute à moi ! Qu’en dis-tu, espiègle petit Hrundi ? »

« Je n’ai pas de mot… »

« Allô ? Houston ? Nous avons un problème ! » pensait à ce moment-là votre serviteur qui avait vu « Apollo 13 » mais avait toujours trouvé suspecte sa fin heureuse.