dimanche 30 janvier 2011

Into the wild

Take care. Go to Mum’s. Kill Phil, grab Liz, go to the Winchester, have a nice cold pint, and wait for all of this to blow over.”

Shawn of the dead.

« Sors-toi ces idées de la tête, mon chéri ! Tu as tout pour toi : tu es encore jeune, tu as… une forme d’intelligence qui te rend unique, tu possèdes une situation et la grande maison qui va avec, tu es gentil, c’est vrai, au fond tu es gentil… et puis tu n’es pas si mal après tout. Physiquement. »

« Tu le crois vraiment ? »

« Moui… C’est l’avis d’une connaisseuse, crois-moi ! Allez, je raccroche. A après-demain, mon chéri. »

« A après-demain, Maman. »

Vous vous appelez Paridil Bakshi. Vous vous considérez comme une inextinguible source de problèmes en tous genres qui pourtant pourraient se résumer à un unique fait si vous vouliez bien vous le formuler gentiment : vous n’avez pas baisé depuis dix ans ! Là ! C’est dit ! Et ça n’en demeure pas moins un problème d’une belle ampleur : avec boire, manger et dormir, il s’agit-là d’un trois ou quatre besoins vitaux à l’espèce humaine pour maintenir le phénomène de la vie mais le seul de la liste qui ne soit pas une absolue nécessité à titre individuel. Or, et c’est une tragédie, vous êtes un individu.

Il existe des gestes qui sauvent, nous y reviendrons. Il existe également quelques règles élémentaires qu’un individu doit impérativement respecter pour survivre. Non seulement vous vous faites fort d’en faire fi mais vous en enfreignez un certain nombre très régulièrement. Téléphoner à sa mère la veille d’un sulfureux départ pour une folle soirée dans un gite rural en suave compagnie fait bien évidemment partie de ces erreurs à ne commettre sous aucun prétexte. Vous vous en moquez. Vous aviez peur. Vous aviez besoin d’être rassuré. Votre frère cadet Hrundi n’était pas chez lui. Vous avez donc appelé votre mère, la pétulante, mais toujours un rien vénéneuse à votre égard, Nallarasi-Hrundiette Bakshi. Elle vous a sournoisement démoli avec cette désarmante franchise qui la caractérise. Vous n’étiez déjà pas très solide sur vos jarrets de mâle très hypothétiquement attractif pour un individu du sexe opposé, mais les voilà maintenant qui flageolent distinctement alors que vous raccrochez le combiné de votre téléphone. Vous n’avez pas baisé depuis dix ans. Vous avez perdu ce que certaines tribus du nord du Zambèze et la plupart des admiratrices de Barry White nomment le « mojo » il y a bien longtemps déjà. C'est-à-dire que vous ne vous considérez plus comme sexuellement viable et qu’à force de vous en persuader il faut bien reconnaître que vous avez fini par rendre patent ce qui est d’ores et déjà un état de fait. Vous n’êtes plus du tout attractif. L’avez-vous jamais été ? Qui pourrait le deviner à présent ? Vous vous habillez comme peu de sacs. Comment vous qualifier sur le dur marché de la séduction ? Par un terme qui en terrifie plus d’un, un terme aussi glacial que technique : vous êtes un gros ringard ! D’une manière générale, vous ne faites aucun effort sur le plan vestimentaire. L’apparence n’est pas votre problème et vous ne pensez qu’à vous. Jamais vous ne tentez de vous mettre à la place de ces miroirs que vous évitez de toute façon. C’est la fuite. Une sorte d’exode intime. La débandade à tout crin. En un mot comme en cent, vous vous laissez aller. Mais où cela ? Nulle part. Vous n’avez pas baisé depuis dix ans. Au meilleur de votre forme, qui n’est que rarement fameuse, vos rapports avec les individus du sexe opposé – ceux que d’autres, plus hardis que vous, n’hésitent pas à nommer « les femmes » – se limitent à quelques blagues racontées à la va-vite entre deux portes à des épouses, à des mères, en un mot à des collègues et dont une ou deux ont fait mouche ces dernières années, à moins que les créatures qui s’étaient alors fendues d’un aimable petit rire à leur écoute n’aient simplement fait mine pour ne pas vous froissez plus que de raison. Vous vivez d’ailleurs dans un univers de doute. Lorsque vous quittez un ami de trente ans, c’est avec au ventre la peur qu’il ne vous recontacte jamais. Vous n’avez plus aucune confiance en vous. Vous n’avez plus aucune confiance en quoi que ce soit. Vous n’avez pas baisé depuis dix ans.

Vous vous appelez Paridil Bakshi, donc. Vous aviez jadis, aux temps lointains de l’enfance heureuse en province parmi les bêtes et les gens de peu, développé un strabisme convergeant qui fit d’abord de vous l’objet de bien des quolibets dans les cours de récréation puis devint réellement embarrassant à l’âge où s’amuser tout seul ne suffit plus. Vous ne regardez jamais les individus du sexe opposé dans les yeux – ceux que d’autres, plus entreprenants à quinze ans que vous ne le serez jamais dans toute votre vie, n’hésitent pas qualifier de « filles ». Vous allez en nourrir durant de nombreuses années un traumatisme qui ne manquera pas de générer chez vous des automatismes sociaux qui vous gouvernent encore aujourd’hui, longtemps après votre opération. Car vous vous êtes fait opérer. Le risque était grand mais vous n’avez pas hésité une seule seconde. Vous auriez pu devenir aveugle, pourtant. D’ailleurs vous l’êtes devenu. D’une certaine manière. Aux autres. A vous-même. A votre être érotique. Celui qui définit le type de rapport que nous construisons avec le monde. Vous ? Vous vous êtes assis sur l’un et sur l’autre. Le cul entre deux chaises. Le cul ? Depuis combien de temps déjà ? Oh, c’est bien simple, ne cherchez pas : vous n’avez pas baisé depuis dix ans. Profondément blessé et à plusieurs reprises par l’absurde, l’arbitraire cruauté de l’amour, vous vous êtes réfugié dans un mariage bienheureux avec une aussi meurtrie que vous. En prononçant vos vœux, l’un et l’autre vous vous rassuriez : vous étiez celui qui pour elle repousserait les infinies douleurs des sentiments trop lourds, elle était celle qui pour vous dissiperait le chaos des désirs trop violents. Vous passâtes ce contrat. Et ensemble, vous tuâtes le temps et l’intensité des émotions trop vives. Puis vint Mâdharasi. Et votre univers – tout d’envies domestiquées et de patientes rêveries – vola en éclats. Distances et divorce, d’un côté. Déclaration et déception de l’autre. Vous jouâtes de malchance. Et depuis lors, la roue ne tourne plus. La preuve : vous n’avez pas baisé depuis dix ans. Ornière profonde et boueuse de votre sexualité en friche. Sexualité ? Ce mot sent l’hôpital. Terrifié par sa seule consonance, vous n’osez pas même y penser. Il ne fait plus partie de votre vocabulaire. C’est étrange de constater qu’à sa suite, vous avez perdu l’usage de beaucoup d’autres mots. D’une manière générale et faute de chatte, c’est au chat que vous donnez votre langue et ce de plus en plus souvent. Autour de vous on parle, on bavarde, on discute. Pour vous ce n’est qu’étourdissement. Il vous semble que les conversations ont comme toujours lieu dans la pièce d’à côté et le temps pour vous d’ouvrir la porte, de chercher quoi dire, vous voici déjà dans l’escalier. Seul. A revoir toute la scène en imagination. Vous auriez pu dire ceci ou faire cela, mais le coche est bien loin à présent et vous l’avez raté dans ses grandes largeurs. C’était pourtant facile. Il y avait huit lettres ! Dommage que notre sympathique candidat – Paridil ? C’est bien ça ? – n’ait pas eu la présence d’esprit de… Voilà. C’est ça : votre esprit n’est plus présent. Vous ne parvenez presque plus à être là et bien là. Vous multipliez les activités, croisez des dizaines de visages mais n’accrochez pas le moindre regard. Pourtant vous ne louchez plus. Alors pourquoi ? L’usure bien sûr. L’usure de qui n’a pas été embrassé depuis dix ans, de qui n’a pas embrassé qui que ce soit depuis dix ans, de qui n’a pas été touché depuis dix ans, de qui n’a touché personne depuis dix ans. La peau possède cette étrange particularité de s’user bien plus vite si l’on ne s’en sert pas. Ainsi en est-il donc de la vôtre, de celle que vous essayez désespérément de sauver sans réellement y parvenir. Sur elle, le monde extérieur glisse sans laisser la moindre trace organique. Et malgré cela : l’usure. L’usure de qui n’a pas baisé une seule fois depuis dix putains d’années de merde !

«Hrundi ? Mon petit ? »

« Oui ? »

«Je me sens moche. Je ne me sens pas intéressant. »

« Tu dis ça parce que tu n’as pas baisé depuis dix ans… »

« Qui pourrais-je bien intéresser selon toi ? »

« Et bien je ne sais pas moi… Cette fille, là. Putholi bis, avait l’air d’apprécier ta compagnie, non ? »

« Tu le crois vraiment ? »

« Absolument ! As-tu seulement tâté le terrain ? »

« Pardon ? »

« Tu l’as invitée à sortir ? Restaurant, cinéma, dernier verre chez toi et en route vers les étoiles ? Tu l’as… Non ? Tu m’aurais tout de même téléphoné ? Tu sais que tu peux m’appeler n’importe quand ! Même pendant que je suis en classe ! Même la nuit ! »

« Hrundi, mon tout petit, veux-tu bien cesser ces simagrées ! Figure-toi que ça n’est pas comme ça que je compte procéder. »

« Parce que tu as réfléchi à… une stratégie ? Grand cachotier, veux-tu bien tout me dire ? »

« Eh bien, je vais… lui… « parler » »

« … »

« Allô ? »

« Comment ça lui « parler » ? »

« Lui ouvrir mon cœur, quoi… »

« Lui ouvrir… Ah, mais c’est une très mauvaise idée, ça ! La plus mauvaise qu’on ait eue dans la famille depuis ce jour où Papy a pris la décision de mettre tout son pognon dans les emprunts russes, crois-moi. »

« C’est pourtant ce que je vais faire. J’en ai assez de tout ce vide, de toute cette solitude : aussi vais-je lui demander de vivre avec moi ! »

« Imparable. Par quel prodige as-tu imaginé un plan d’une telle subtilité ? Tu sais tout de même qu’en règle générale les habitants de la Terre ne procèdent pas de cette manière-là ? Ils se téléphonent au moyen de petits appareils très pratiques et s’invitent dans des lieux où l’on sert à boire et à manger. Au terme du repas, si personne ne vomit, ils décident de se revoir pour aller au cinéma. Après la projection, si le film leur a plu à tous deux, ils entrent à nouveau en contact jusqu’à que ce que l’élément mâle finisse par introduire un appendice hasardeux dans quelque chose d’humide… »

« Tu es sordide ! »

« Eh bien parle-lui ! Parle-lui, mais pas de tes sentiments. Parle-lui des vastes pampas, des montagnes accueillantes, de tout le cirque, quoi… Elle est un peu écolo, non ? Demande-lui de te refaire son beau sourire, celui qui ensoleille toute la planète sans pour autant contribuer au réchauffement climatique ! »

« C’est grotesque ! »

« Un peu. Mais ça n’est pas pour ça que ça ne peut pas marcher. »

« Nous partons demain dans un gite à la montagne pour aller fêter le nouvel an… »

« Vous partez ? Elle et toi ? »

« Non… Putholi sera également du voyage. Et une petite quarantaine de leurs amis. »

« C’est un grand gite… »

« C’est une grande occasion. »

« Celle où tu comptes frapper ? »

« Précisément ! Souhaite-moi bonne chance ! »

Vous vous appelez Paridil. D’aucun vous surnomme « l’homme sans vice ». Ça n’est pas bien méchant. C’est ironique bien-sûr. Mais c’est avant tout un fait. Vous ne fumez pas. Vous n’avez jamais fumé. C'est-à-dire qu’à aucun moment de votre existence vous n’avez ressenti le besoin de fumer ne serait-ce qu’une seule cigarette. A dire le vrai, il ne vous est même jamais venu la plus élémentaire des curiosités quant au goût de la moindre cigarette. Vous n’êtes pas curieux. En dehors de la chasse, que vous pratiquez avec une aussi indéfectible qu’inquiétante assiduité, et peut-être du tennis, vous ne vous intéressez pas vraiment au monde qui vous entoure comme à ceux qui le peuplent. C’est ennuyeux. Vous vous dites souvent que c’est ennuyeux. Parce que vous ne savez pas toujours quoi dire dans les conversations ou parce qu’il vous arrive de plus en plus souvent d’ignorer même de quoi il est question lors de ces échanges sociaux auxquels vous ne faites bientôt plus qu’assister. La réalité est devenue votre Roland Garros. Vous êtes assis depuis des années dans les tribunes de la réalité. Vous suivez la balle. Mais même suivre la balle est de plus en plus difficile. A votre place, dans votre situation, un autre que vous aurait tâté de la bouteille. Comme ça. Pour voir. Sans forcément sombrer dans l’alcoolisme. Vous, vous ne buvez pas. Vous n’avez jamais bu une goutte d’alcool. L’alcool est néfaste pour la santé. Et puis l’alcool n’a pas très bon goût. Un ami à vous plus aventureux que vous ne l’êtes et qui lui non plus n’aime pas l’alcool vous l’a dit. Pourtant, il est de notoriété publique que l’alcool possède bien d’autres vertus que ce goût dégueulasse si caractéristique : par exemple l’alcool désinhibe. Or vous, et vous savez bien que c’est une partie non négligeable de votre problème, vous êtes tout inhibé. Malgré cela, malgré l’incroyable variété d’alcools différents inventée et consommée par vos semblables, vous n’avez jamais pris la peine d’en goûter quelques uns pour peut-être en découvrir un, un seul, qui aurait un goût moins abject que les autres. Par ailleurs, mais est-il besoin de le rappeler, vous n’avez pas baisé depuis dix ans… Vous êtes l’homme sans vice. C’est votre surnom. C’est votre carapace. C’est votre croix. Cette croix que vous avez tracée sur à peu près tous les plaisirs simples de l’existence. Mais que se passe-t-il ? Une voix ? Une voix interrompt le fil de vos pensées, c’est bien cela !

« Qu’est-ce que tu dis de cet endroit, mon cher Paridil ? »

« Euh… C’est un joli petit chalet que tu nous as dégotté là, Putholi bis ! Vraiment joli. Oui. »

« On va passer une soirée épatante ! N’est-ce pas les amis ? »

« Pour sûr ! », répond alors le chœur des quarante amis de Putholi et de Putholi bis.

Pendant tout le repas vous vous êtes répété que cette semaine vous aviez plutôt bien fonctionné, que vous aviez même su faire rire une collègue et son mari au centre des impôts de Ratnapura où on ne rigole pas tous les jours. Vous aimez rire avec les femmes de vos collègues. Vous avez patiemment élaboré de menues plaisanteries dans ce but. Vous les préparez en général. Il faut préparer quand on est plus en état d’improviser. C’est là, l’une des règles de survie en société que vous vous efforcez de respecter. Hélas, ce soir, pendant que vous vous dites toutes ces choses au-dedans, la vie s’écoule au dehors sans plus de considération pour vos petites victoires personnelles, elle vous glisse entre les doigts et lorsque quelqu’un s’adresse à vous, vous êtes pris au dépourvu ! Vous n’aviez rien préparé. Vous n’avez pas su répondre. Ou vous avez mal répondu. Ou personne n’a compris ce que vous avez pourtant cherché à dire. Seriez-vous entouré de zombies ? Non, lorsque vous êtes seul dans les bois, vous n’êtes tout de même pas du genre à penser que ce sont les autres qui se sont perdus… Non vraiment, vous le savez bien : s’il y a bel et bien un zombie dans toute cette affaire, ce cas épineux qu’est devenue votre existence, c’est vous ! Vous passez donc votre tour, les yeux dans le vide, un filet de bave pendant négligemment à votre commissure. Puis la chance vous sourit enfin ! Entre le dessert et un digestif que vous refuserez poliment, une conversation naît suffisamment lentement pour que vous puissiez y prendre une modeste part. Il est question du départ à la retraite. De ce que tout un chacun fera lorsqu’il aura payé sa dette à la société et disposera du temps pour le faire. Lorsque vient votre tour d’apporter votre pierre à l’édifice déjà conséquent des activités envisageables lors d’un troisième âge hypothétique, vous vous entendez répondre :

« Moi, j’aimerais acheter une locomotive… Enfin, un train, quoi. »

Certes vous avez besoin d’éléments moteurs dans votre existence mais vous avez dit ça au hasard. Vous n’aviez rien préparé de drôle donc vous avez dû improviser. Vous aviez de vieux horaires SNCF concernant la ligne Ratnapura-Clermont-Ferrand dans votre poche, le mot train a émergé de la bouillie de mots que vous teniez de plus en plus serrée dans votre main, la phrase est sortie toute seule. A votre grande surprise, elle fait office d’aiguillage et de vous une sorte de chef de gare, là en bout de table face à trente neuf passagers à l’écoute de votre voie. Ainsi la conversation, sous votre impulsion – qualifiée d’originale par plusieurs convives – change-t-elle de direction, se poursuit-t-elle sur d’autres rails. Toutes et tous ne désirent déjà rien tant que de posséder un wagon à eux dans le convoi que vous, Paridil, moderne Jacques Lantier, menez bon train sur les voies d’un imaginaire aussi rassurant qu’irréaliste. Vous voilà rasséréné. Un autre Paridil fait son apparition. Il s’agit de la version promptement exubérante du Paridil classique qui surgit pour colmater toutes les brèches, réparer toutes les avaries de votre personnage social et qui fait de chaque chaise disposée autour de la table un compartiment de luxe, de chaque convive un passager privilégié. Pendant qu’en bord de voie un panneau que personne ne remarque requiert la prudence tant un Paridl peut en cacher un autre, à l’intérieur du train les passagers se laissent aller à de joyeuses errances. Ainsi rêve-t-on ici d’un wagon adapté à ses goûts, imagine-t-on là mille services délectables offerts aux nouveaux retraités par un personnel si dévoué qu’il serait prêt, c’est certain, à mourir pour le bien être de son admirable clientèle. Déjà on déplace les chaises à grands bruits, chacun alignant son siège en direction de son voisin de gauche : c’est une véritable caravane de chaises et de fortune qui se forme. Sous vos yeux, des mains se posent sur des épaules comme pour entériner la décision du départ. Vous voici subitement, fermement arrimé à Putholi bis. Et là, c’est l’accident ! On en vient à imaginer des wagons collectifs ! Et pourquoi pas un wagon-massage ? L’idée fait des émules ! Il est vingt trois heures à votre montre lorsque le train déraille. Partout autour de vous, tout n’est que trouble sensuel qui s’empare de la masse à présent presque indifférenciée des corps en quête de plaisir. Vous êtes un chef de gare sans hiérarchie à laquelle vous pourriez référer de l’évènement, attendre des ordres. En conséquence, vous ne savez pas quoi faire ni même comment vous comporter. Putholi bis a disparu. Vous l’apercevez dans le lointain à califourchon sur Putholi. Sans vous autoriser à imaginer entre elles quelques perversités saphiques, vous ne pouvez que constatez la troublante tendresse des gestes qu’elles manifestent distinctement l’une pour l’autre. Vous êtes introverti. Vous n’avez pas baisé depuis dix ans. Vous êtes en enfer !

Comme les massages ça va bien cinq minutes, comme les massages c’est un peu chiant à la longue, les hommes décident de descendre du train-train de la sensualité par touches discrètes et néanmoins collectives pour aller se coucher. Qu’allez-vous faire ? Comme vous l’a dit un jour votre mère, qui pensait alors et par cette seule formule avoir fait l’essentiel de votre éducation sentimentale : « les hommes et les femmes ne sont pas pareils ». Partant de ce constant modeste mais déterminant, et selon vos propres termes cette fois, vous savez que vous avez du mal, bien qu’étant extrêmement sensible, à vous « faufiler dans cet univers-là ». Pourtant il ne faut pas abandonner, vous le regretteriez au matin et vous le savez. Non ! Il faut vous tenir droit, ici-même, seul parmi ces femmes, car c’est bien-là le mot qui désigne le mieux les créatures qui vous entourent. Il faut faire preuve d’assurance. Il faut arrêter de penser à votre mère vous prodiguant mille conseils inutiles, à ce chevreuil agonisant à vos pieds par petits soubresauts pathétiques il y a quelques jours, à cette balle qu’un revers malhabile a expédiée loin du cours par-dessus le grillage lorsque vous aperçûtes à la faveur de votre chute un sein de Mâdharasi de l’autre côté du filet. Il faut vous montrer conquérant. Vous êtes Paridil Bakshi et on s’est bien trompé sur votre compte : vous n’êtes que vices ! D’ailleurs n’est-ce pas vous qui vous emparez de ce verre d’armagnac encore à demi-plein pour le vider d’une traite ! N’est-ce pas vous qui empoignez une chaise pour vous rapprochez des nanas qui se tripotent au fond de la pièce, hein ? Bien-sûr que c’est vous.

« Eh ! Les filles… », lancez-vous à la cantonade.

Mais c’est également vous qui, un rien estourbi par l’alcool trop rapidement ingurgité, ressentez soudainement le vif besoin de s’asseoir.

« …je crois que je ne me sens pas très bien. »

A mesure que se trouble votre vue dans l’indifférence générale, vous vous formulez d’obscurs raisonnements dont le goût âcre n’est pas sans vous rappeler cette cigarette que vous n’avez jamais allumée. Que faites-vous là ? A une heure pareille ne devriez-vous pas être déjà couché ? N’avez-vous pas l’impression d’être de trop dans cette pièce ? Pourquoi avez-vous subitement décidé d’aller enfoncer une porte que vous ne sentiez de toute façon que peu encline à s’ouvrir ? Et qu’est-ce que cette dernière pensée peut bien vouloir dire ? Beaucoup de questions sans réponse traversent votre esprit embrumé. Et que dire de ces visions d’animaux baignant dans leur sang ? Que penser de votre mauvais placement de jambes au tennis alors qu’on vous le répète depuis dix ans : il faut être bien perpendiculaire à la balle pour espérer la frapper correctement ! Et quel est ce regard que porte sur vous votre mère ? Quelles conséquences tirer de cette note de un virgule trois qu’elle vous a mise, assise au bord de votre lit, déguisée en juge est-allemand, alors que vous rêviez que vous participiez aux olympiades de l’amour avec Mâdharasi la déesse ? Vous vous êtes endormi sur votre chaise, seul dans votre compartiment, à bord d’un train vide qui a bien vite quitté les voluptueuses contrées du massage pour celles tout aussi langoureuses bien que sensiblement divergentes du sommeil profond. Et cela sans que personne ne vous ait rien proposé. Vous aviez pourtant besoin d’un geste de premier secours. C’était une question de vie ou de mort…

Le lendemain vous êtes encore vivant. Vous vous appelez encore Paridil Bakshi. Et vous n’avez toujours pas baisé. Et une onzième année de ce régime-là se profile déjà à l’horizon bouché de votre absence de vie érotique. Vous êtes défait. Putholi bis, ce beau, ce tendre, ce dernier rempart que vous vous êtes inventé face à la solitude, n’a rien manifesté de tellement positif à votre égard en termes d’attirance. Une conclusion s’impose : votre vie amoureuse, c’est de la merde. Et vous voilà de nouveau battu en brèche par l’amour qui n’existe pas, battu comme plâtre par la vie qui toujours se dérobe devant vous. Vous voici arrivé au terminus. Vous voilà descendu là où l’idée même de la survie n’a pas cours. De nouveau dans votre coquille, assis à la place du mort dans l’automobile de Putholi bis qui vous ramène chez vous, dans votre grande maison glacée, votre forteresse de solitude, vous décidez de commettre un suicide affectif. Si vous avez eu dans votre existence des instants glorieux, vous êtes certain désormais qu’il n’y en aura plus : c’est le moment parfait pour en finir. Vous glissez discrètement une phrase dans le double canon de la conversation. Vous ôtez le cran de sécurité. Puis, calmement, emmitouflé dans votre anorak kaki « le chasseur de la Loire », vous ouvrez le feu une première fois sur le ton dégagé de la badinerie.

« Je suis très déçu, tu aurais pu me proposer un petit massage hier soir ? »

« … »

Comme la réponse tarde à se faire entendre, que Putholi bis ne souhaite visiblement pas vous aider à en finir, vous décidez de faire feu une seconde fois pour plus de sûreté.

« Oh, tu as eu raison de toute façon. Mon dernier massage remonte à la dernière guerre ! Ça t’aurait sûrement donné trop de boulot pour que je sente quelque chose… »

« … »

Putholi bis tourne vers vous un beau visage triste et vous sourit du mieux qu’elle peut. Voilà. C’est fait. A présent vous êtes mort.


« Allo? Hrundi ? C’est Paridil ! Cette fois c’est la fin ! Je suis un homme fini, foutu, terminé… »

« Bonjour. Vous êtes bien chez Jayamala et Hrundi. Nous ne sommes pas là pour le moment et vous connaissez la suite alors à bientôt ! »

« … »


dimanche 23 janvier 2011

La tête dans le carton à chapeau

Dans la nuit du 25 au 26 décembre, il flotte. L’eau submerge régulièrement ses lèvres décolorées mais n’entre pourtant jamais dans une bouche à demi ouverte, figée entre un sérieux de circonstance et l’idée, vague, du sourire. L’eau qui le porte débouche à vive allure des gorges de Villerest. La Loire est arrivée à Ratnapura et l’a emporté au passage. À partir de là, le fleuve ne rencontrera plus aucun obstacle – du moins minéral – jusqu’à l’océan. Les yeux grands ouverts au beau milieu d’un visage exsangue, il ira peut-être, comme il en est un jour au l’autre du cours des choses, se jeter dans l’Atlantique. Pour qui l’apercevrait, ce serait là un bien singulier baigneur, cahoté par le plus capricieux des cours d’eau du coin, le plus tumultueux des miroirs du ciel local. Sous la voûte, depuis le pont désert, votre serviteur le regarde s’éloigner, disparaître de temps en temps, de plus en plus, puis tout à fait. Et croyez-moi, il s’en trouve magnifiquement soulagé.

Mais revenons un peu en amont de cette histoire d’eau-là. Pas longtemps, non. Mais suffisamment tout de même pour qu’on ne sache plus qui avait prévenu, quelques jours plus tôt, Nallarasi-Hrundiette-la-reine-de-beauté de ce qu’on ne pouvait guère nommer autrement que « l’Accident ».

« Allo ? Madame Bakshi ? Madame Nallarasi – Hrundiette ? – Bakshi ? »

« Elle-même… Que… »

« Votre fils a eu un accident de la route, Madame Hrundiette… Heu… Madame Bakshi. »

« Oh, mon Dieu ! Hrundi ! »

« Oui, il s’agit bien de Hrundi, vous avez deviné. Mais pas d’inquiétude Madame Bakshi : votre cadet n’a rien. Il est en parfaite santé et il a beaucoup de chance si j’en juge par l’état de la voiture devant moi… »

« Où est-il ? »

Lorsque Hrundiette débarqua chez son grand fils Paridil – son aîné mais pourtant le cadet de ses soucis – le sentiment d’être envahis par un mal ancien, qui les ramenait tous, peu ou proue aux portes de leurs enfances respectives, saisit au ventre les invités que le maître de maison était en train de raccompagner. Les guiboles soudain cotonneuses, le cœur gros, il revint alors à l’esprit de chacun, qui le souvenir refoulé d’une terrible punition donnée pour un bonbon volé, qui les funestes reliques d’une humiliation publique devant des camarades d’école, qui encore l’image jaunie mais pour toujours présente d’une fin de repas où il lui fallut bien la meugler la chanson à la con, l’ânonner le poème de merde. À mille lieues de ces silencieux soliloques, c’est d’un regard que Nallarasi, qui était née pour embrasser la profession de mère plus que ses propres enfants, jaugea les forces en présence : un flic, sa pouf de femme emperlousée et deux lesbiennes à la ne mord-moi pas le nœud ! C’est à peine si elle les salua. À dire le vrai, elle les passa sous silence comme on passe un barrage de police : mâchoires serrées et regard pointé vers un horizon invisible. Déjà elle fondait sur Paridil.

« Où est-il ? Où est ton pauvre petit frère ? »

Lorsqu’elle apprit que le prophète, le fils prodigue, s’était trouvé en délicatesse avec les lois de la physique au volant de la voiture de son aîné, le sang maternel ne fit qu’un tour ! Les mots « fils indigne et irresponsable » furent prononcés à l’encontre de Paridil. Le camouflet était tout proche. Il s’en fallut d’ailleurs de peu qu’une gifle ne vint frapper la joue pourtant presque cinquantenaire de l’aîné des fils Bakshi. Une porte fut ensuite claquée. Des marches gravies quatre à quatre. Enfin, un long hululement se fit entendre qui glaça le sang de toute l’assistance déjà considérablement médusée par le bien furieux spectacle que venait de constituer le passage de la vieille trombe :

« Ooooh ! Le voilà, le pauvre chéri ! »

Chacun partit sans demander son reste, dans un silence que Paridil aurait aimé ne pas considérer comme gêné, pendant qu’à l’étage l’hystérie maternelle étendait son règne sombre et gluant sur votre serviteur. Ainsi fallut-il jouer le jeu de la commotion pour que la mère – toute de tentacules – ne se douta de rien. Les frères Bakshi tenaient la vedette pendant que leur mère tirait une gueule de guichet fermé. On discuta ferme entre mère et fils pour trouver un Modus Vivendi qui aurait permis de mieux vivre – et pourquoi pas ensemble – ce moment difficile. Mais on n’en trouva pas. Et la comédie de la famille alla bon train jusque tard dans la nuit.

Le lendemain Paridil évoqua pudiquement les forfanteries maternelles avec son ami Padaïthalaïvan lors d’une battue au sanglier.

« Pas l’air facile-facile ta mère ? » demanda ce dernier avec un sens consommé de l’entrée en matière.

« Hum… », répondit alors un Paridil tout d’esprit de synthèse.

Tous deux avaient les yeux ensommeillés et le teint pâle sous leurs fourniments respectifs de trappeur et de boucanier du dimanche. Malgré tout, Padaï – comme on l’appelait au banquet annuel des chasseurs de Ratnapura – sentit qu’il lui fallait changer de sujet dans le but de détendre un tantinet une atmosphère qui commençait à ressembler à une vieille corde effilochée au bout de laquelle pendait un piano à queue. C’est donc d’une voie aussi fluette et musicale que possible qu’il gazouilla sur le ton de l’anecdote :

« Au fait, j’ai revu ce gamin qui était venu porter plainte pour un portefeuille volé, tu te souviens ? » « Oui ? Je me souviens très bien… » – répondit Paridil plus que jamais étreint par l’angoisse.

« Bizarre ce môme. Le voilà qui débarque et me dit qu’il va porter plainte, qu’il connait le nom du type qui l’a agressé et que ça ne va pas se passer comme ça ! Et patati et patata ! Tu vois le genre ! Alors moi, je lui conseille de se calmer et je lui propose de s’asseoir pour qu’il soit plus à son aise pour me faire ses soi-disant révélations. Donc le voilà qui s’assoit. Et au moment où je lui demande d’en venir au fait, plus rien, plus un mot ! De grands yeux ronds, fixes en direction de mon bureau, voilà tout ! Et pendant deux, trois minutes, pas moyens de lui extorquer une parole. Alors je me lève et je m’approche, histoire de lui poser une paluche rassurante sur l’épaule, tu vois ? Du genre : « fiston tu peux tout me dire… » Mais là, au lieu de se confier, il s’empare de la photo souvenir de ma battue en Sologne, il la regarde puis me regarde moi, comme s’il faisait une sorte de comparaison… Sérieux, j’avais l’impression d’être une vache dans un des ces comices agricoles ! Et là, tout d’un coup, il se met à hurler qu’on est tous dans le coup ou quelque chose comme ça… J’étais abasourdi ! Puis il se barre comme une furie, ffuuiitt ! Incroyable ce gamin, non ? Complètement à la masse. Du coup, j’ai classé sa plainte… Pas de temps à perdre avec des zozos dans son genre, tu crois pas ? »

Si Paridil n’était pas tout à fait blanc comme neige dans cette histoire, on eut pu cependant aisément le confondre avec l’épais manteau blanc qui recouvrait les alentours de Ratnapura ce matin-là tant il faisait pâle figure. Il réunit ses forces pour se concentrer sur une image de chasse-neige et prendre ainsi un air dégagé. Alors il demanda :

« Cette photo sur ton bureau, c’est bien celle où nous posons tous les deux avec ce cerf dont nous n’avons jamais bien su qui de toi où de moi l’avait… tué ? »

« Arrête avec ça, Pari ! Tu sais très bien que c’est moi qui ai tiré le premier ce jour-là : tu ne vas pas remettre cette vieille histoire sur le tapis, quand même ? Enfin c’est bien de cette photo qu’il s’agit : celle du premier cerf qu’on a vidé sur place avec ton couteau neuf ! »

« Oui, celle où les entrailles de la bête se déversent sur la neige… Tu gardes cette photo sur ton bureau ? », questionna Paridil.

« Ben oui. On est souriants comme tout sur cette photo. Et puis, tout ce rouge sur cette neige blanche, c’est superbe, non ? »

Que dire de tous ces évènements à priori sans lien les uns avec les autres ? Peut-être que notre rapport à la réalité s’apparente le plus souvent à celui qu’entretiennent avec le goudron les skateurs lorsqu’ils exécutent non sans une certaine adresse ces figures qu’ils qualifient eux-mêmes de « free style ». Oh, bien sûr, la réalité, nous y sommes. Nous pourrions même la décrire. Certains d’entre nous s’y risquent volontiers et non sans réussite parfois. Pourtant qu’en savons-nous jamais ? De cet amour fou que dit éprouver Paridil-l’homme-sans-vice pour Mâdharasi-la-reine-des-femmes ou de cet amour dingue qui lie à jamais Nallarasi-Hrundiette à son plus jeune fils Hrundi, que pouvons-nous savoir en définitive ? Votre serviteur relate ici quelques uns des faits passablement anecdotiques qui ne sont jamais que les plus lointaines conséquences de phénomènes qui lui échappent en réalité. L’apparence des choses ne nous fait pas vraiment sentir ce qui la fait être ce qu’elle est… Qu’est-ce que la réalité, alors ? Une énigme refermée sur elle-même, comme étrangère à nos désirs et qui jamais – bien qu’un malentendu soit toujours envisageable – ne correspond à rien de ce que nous nous accordons le droit d’attendre ! La réalité passe tout notre temps à bafouer nos droits les plus élémentaires. Cette loi figure en tête de sa constitution. Dès lors, pas de rapport intime, personnel avec ce qui nous entoure. Pas le moindre, inutile de chercher. Croyez-moi, notre vie se poursuit dans les marges de la réalité. C’est un fait patent que voilà. Il se remarque simplement davantage chez les amoureux transis, les mères folles ou les paranoïaques, rien de plus.

« Oh, ma petite Jayalama… Tu es un peu la fille que je n’ai jamais eue, tu sais. » – annonce à grands coups de trémolos la voix de Nallarasi-Hrundiette à la jeune femme qui ne cherchait pourtant qu’à l’aider dans ses derniers préparatifs culinaires et qui, à présent, écarquille dans sa direction des yeux interloqués.

« Ecoutez, Hrundiette… Vous permettez que je vous appelle Hrundiette ? » – bredouille alors timidement la fille prodigue avant que de ne prendre de nouveau un bon coup de chevrotement lorsque la mère, l’interrompant, frappe de nouveau :

« Mais bon, c’est vrai : je n’ai jamais voulu de fille. Jamais. »

Noël est ce passionnant moment de l’année où se fêtent à grand renfort d’agapes les noces ratées de l’être et de la réalité. En effet, si nous tenons pour acquis que cette dernière n’est pour nous guère plus qu’un décor indifférent à ce qui nous occupe, alors les fêtes de fin d’année offrent à qui veut bien la voir une image stupéfiante d’honnêteté de cet état de fait. Outre l’aspect outrageusement factice dans lequel il nous faut bien évoluer durant tout un mois au risque d’être la honte ou la risée de tous ces réveillons où nous nous présenterions sans présents, Noël trahit volontiers en bout de course nos délires sur nous-mêmes ainsi que sur les autres : les cadeaux sont faits pour cela. Prenons l’exemple de la famille Bakshi, qui, deux jours après « le terrible accident » ayant lâchement frappé l’un de ses membres les plus éminents, s’apprête à fêter conjointement la naissance du petit Jésus et la survie du petit Hrundi. Cette famille a été réduite à une peau de chagrin par les multiples revers que lui ont imposés un destin facétieux et de fortes prédispositions à goûter le malheur comme il en serait d’un grand cru. Ne restent donc au pied de l’arbre à bouses, brillant de mille feux au milieu du salon de Paridil, que les deux frères Bakshi, leur mère et la jeune Jayalama dite petite guirlande, pièce rapportée du diable vauvert par votre serviteur et venue naïvement constater loin de son Nord natal à quel point la famille est une entité dont le but n’est visiblement pas le bonheur de ses membres dans le Sud non plus. Ce petit monde est prêt à s’enthousiasmer autour de la farandole de breloques qu’il s’apprête à s’offrir en tentant de ne jamais s’avouer que tout cela n’est qu’extériorité factice qui jamais ne se relie avec une quelconque intensité à notre intériorité. Ainsi traversons-nous l’épreuve. Ainsi éprouvons-nous tout ce qui nous entoure sans charme ni signification. Si l’intensité perdue se cherche parfois dans la querelle – toute famille qui se respecte est faite de ce genre de tensions – ou dans ce que tout un chacun se résout à appeler « amour » faute de mieux, il n’est pas question ce soir d’en arriver à de telles extrémités. La folle farandole des cadeaux doit se déployer dans un semblant de sérénité pour être validée par les uns comme par les autres.

Notons avant d’engager le lecteur aventureux sur le chemin glorieux de l’énumération festive que Jayalama et Hrundi ont pris soin de s’offrir leurs cadeaux mutuels la veille au soir dans le but de respecter la neutralité émotionnelle de rigueur en de pareilles circonstances.

Cadeau de Hrundi et Jayalama à Paridil : un roman mettant en scène une femme persécutée par un amoureux poisseux qui ne supporte pas l’idée d’être rejeté par celle sur qui il a jeté un dévolu sans limite. Titre : « J’ai aimé la reine des femmes ». À la fin, il meurt dans des circonstances tragiques.

Cadeau de Paridil à Hrundi et à Jayalama : ce qui répond à l’appellation d’origine aussi douteuse que peu contrôlée de « Beau livre ». L’ouvrage s’intitule « Les 100 catastrophes naturelles les plus marquantes de l’histoire de l’humanité » et est richement illustré. Votre serviteur se questionne encore sur les raisons de ce présent et constate avec étonnement qu’il n’y est étrangement jamais fait allusion à aucun membre de sa famille.

Cadeau particulier de Paridil à Jayalama : "Elles ont conquis le monde : les grandes aventurières de 1850 à nos jours". Il s'agit à nouveau, on le devinera sans peine, d'un de ces beaux livres contenant plus de deux kilos de photos recadrées et de textes approximatifs. L'ouvrage recense par ailleurs les fameuses aventurières - "des femmes libres sous l'armure desquelles vibraient des émotions violentes" - à partir de l'année 1592, ce qui rend son titre difficilement compréhensible. "Quels rapports entre Karen Blixen et Catalina de Erauso, la nonne soldat guerroyant en Espagne au temps du siècle d'or?" fait mine de demander la quatrième de couverture d'un ouvrage qui n'apportera évidemment aucune réponse à cette question. Quel rapport entre cette ouvrage aux consonances féministes fumeuses et Jayamala à laquelle il se destine ? L'auteur de ces lignes hésite. L'ouvrage sur les bras, cernée par la famille Bakshi, la charmante troque un sourire d'apparat que la terre entière aurait pu lui envier jusqu'ici contre les traits austères de l'exploratrice Evelyn Cheesman encerclée par les Papous de Nouvelle Guinée et par les membres de la tribu Bakshi massés autour de la terrifiante double page 141 et 142. Mais déjà la dure loi de l'offre et de la non demande reprend ses droits.

Cadeau de Hrundi et Jayalama à Hrundiette : trois courts essais formant une scandaleuse trilogie aux titres sans équivoque : « Jésus, un type comme les autres », « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Ou la question du Prophète au monde moderne » et « Seul le Messie peut nier qu’il est le Messie ! – les origines d’un tragique malentendu ».

Cadeau de Hrundiette à Hrundi et Jayalama : un dvd sobrement intitulé « Devenir Miss France », ainsi qu’un chèque d’une somme rondelette fiévreusement libellé à l’ordre du fils préféré.

Cadeau de Paridil à Hrundiette sa mère : au beau milieu d’un vaste carton circulaire, un ridicule modèle de chapeau de paille tressée à la va-vite pour fillette d’une époque indéterminée, rose fuchsia de surcroît, dont la taille minuscule apparente soudain la mère des frères Bakshi à un vieux clown ayant depuis longtemps perdu les faveurs de son public. Hrundiette semble ravie du saugrenu couvre-chef et décide qu’elle le portera avec toute la satisfaction qui s’impose.

Cadeau de Hrundiette à Paridil : une tête. La reproduction grandeur nature et extrêmement détaillée d’une tête d’indien avec peintures d’apparat et coiffe possiblement traditionnelle. Tous les détails du visage sont merveilleusement rendus. Par ailleurs, l’envers de l’étonnant présent étant plat et muni d’un solide crochet métallique, il semble qu’il s’agisse-là d’une sorte de bibelot dont la vocation décorative ne fait pas longtemps mystère une fois le choc de l’abominable apparition passé.

On ne peut que le constater, après que nos doigts avides se soient joués des emballages chamarrés, nous n’avons généralement pas à mimer une quelconque surprise de rigueur. En effet, c’est une véritable avalanche de signes qui déferle et nous emporte, stupéfaits, sur son passage. Pire ! C’est un tsunami de possibles qui assimile le pied du sapin à celui du mur pour qui succomberait à la redoutable tentation de s’adonner dès lors à l’activité herméneutique. Or votre serviteur, son dvd « Devenir Miss France » entre les mains, renonce à toute tentative d’interprétation…

Nous voyageons dans un train, voilà presque tout ce qu’on peut dire. Assis dans notre compartiment, nous lisons un roman de gare en attendant de descendre. Notre esprit est ailleurs. La réalité n’a pas plus d’intérêt ni de sens que ce paysage qui défile au-dehors. Nous n’attendons rien de ce paysage. La fiction que déploie l’ouvrage que nous déchiffrons goulûment à sur nous bien plus d’impact. Comment dès lors avoir une relation avec ce dont on n’attend rien ? Car tout de même c’est bien de notre attente que les choses reçoivent le sens qu’elles ont pour nous, non ?

Je me suis levé cette nuit-là. Je me suis habillé sans bruit. J’ai descendu l’escalier. Je suis resté un moment devant la tête d’indien accrochée au mur du salon entre celle d’un chevreuil et deux paires de pattes susceptibles de lui avoir appartenu mais qui pour l’heure faisaient office de porte-manteau. Puis, doucement, je me suis emparé du moulage richement décoré. Les mots « Black cloud » étaient gravés sur une plaque fixée à l’applique de bois dont semblait émerger la tête. J’ai alors placé cette dernière dans le carton à chapeau et je suis sorti. J’ai d’abord marché dans la neige sans préméditation d’aucune sorte. Pour le simple plaisir du crissement. Mais aux abords de la Loire, comme je m’approchais du port de plaisance de Ratnapura, l’idée de rendre à la nature quelque chose ne lui ayant jamais appartenu me traversa l’esprit. Je lançais alors l’impossible objet dans les airs, le plus loin de moi qu’il me fût permis. Modicité du projet. Bénéfice incontestable et dûment retiré. Je ne pus que louer quelques instants durant l’intense bien-être que mon simple geste m’avait procuré.

« Disparue ! Une tête toute neuve ! Impossible de remettre la main dessus au matin… Je n’y comprends rien », tentait d’expliquer un Paridil un rien hébété à une Mâdharasi tout aussi interloquée par sa propre énigme :

« Le petit Miran débarque chez nous et nous dit qu’il voit clair dans notre jeu, qu’on est tous de mèche, qu’il le sait bien et que ça n’est pas la peine de lui raconter le contraire ou de faire des manières avec lui, qu’il ne veut plus entendre parler de nous, tous autant que nous sommes… Incroyable, non ? »

« Incroyable… et incompréhensible ! Comment une tête peut-elle disparaître comme ça ? Elle n’est quand même pas partie toute seule ! », marmonnait en retour Paridil.

« Allez, viens, je t’offre un café », proposa alors Mâdharasi en songeant à la luxueuse édition de « L’Afrique au crépuscule » offerte à Noël par son Pritish de mari et oubliée sur la banquette arrière de sa voiture.

« D’accord pour un café », opina posément un Paridil hurlant « Sois mienne ! » en son for intérieur, son fort d’homme sans vice assiégé par le désir insatiable que déclenchait encore et toujours en lui la reine des femmes…

La réalité ? Qu’en espérer ? Qu’en craindre ? Voilà ce qui caractérise la signification que les choses prennent pour nous. Rien de plus. Voilà tout.

mercredi 12 janvier 2011

Coiffeurs, soyez maudits !

Comme le pou, le coiffeur est un parasite du cheveu, a écrit quelque part je ne sais plus qui. Peut-être Pierre Desproges. De fait, les coiffeurs sont des gens pénibles. Quoi de plus agaçant que d’aller chez le coiffeur ? Et même si on ne va pas chez eux, ces créatures de Satan offensent le passant avec leurs enseignes aux jeux de mots révoltants à base d’apostrophes tels que « Créa’tif », « Mode hair’ne » ou encore « Idée’coiff ». Et il faut bien de temps en temps se résoudre à pousser leur porte, et c’est là que se révèle leur vilenie.

J’ai fréquenté un temps un salon de marque situé près de mon bureau, de ces salons où l’on se fait dépouiller comme au coin d’un bois de 28 euros pour se faire tondre. J’ai rapidement dû cesser d’honorer cet établissement de ma clientèle car son immondice m’est vite devenue intolérable. Y étant retourné plusieurs fois, le coiffeur a fini par me connaître et il a commencé à se relâcher : et que je te propose le Figaro magazine pour patienter, et que je te tiens mille propos racistes et poujadistes pendant que je te patouille la tête, et que je tente de te mettre des produits poisseux et odorants sur le crâne… la liste de ses exactions n’en finissait plus de s’allonger quand il commit finalement l’acte qui me fit dire « Trop, c’est trop ». Un beau jour, alors qu’il me disait qu’il fallait que je fasse attention car je commençais à me dégarnir (ce qui est d’ailleurs faux), il prit mon marmonnement pour une invitation à donner libre cours à tous ses vices et commença à me faire de la retape pour un produit miracle sensé enrayer la chute des cheveux. Je commençais à essayer de me dépêtrer de son baratin commercial bien huilé quand je m’aperçus qu’au fond, je n’avais jamais prêté attention au physique de mon coiffeur. N’écoutant plus son laïus, je concentrai mon attention sur son crâne et remarquai pour la première fois la marque des cuisses sur ses tempes dégarnies. Quoi ? Un connard à moitié chauve tente de me fourguer pour un prix ahurissant un produit contre la chute des cheveux ? Coupant court à ses idioties, je lui expliquai amèrement que sa poudre de perlimpinpin, c’était du flan mais que mon cul, c’était pas du poulet avant de quitter son établissement pour n’y plus jamais revenir.



Mais quelques semaines plus tard, constatant avec agacement que ma tignasse avait à nouveau cessé d’être présentable, je dus me mettre en quête d’un nouveau coiffeur. Lors d’une promenade sans but précis dans le Xème arrondissement, j’avisai le Passage Brady qui est, de nos jours, comme on le sait, occupé quasi exclusivement par des restaurants et commerces indiens, pakistanais, sri-lankais ou assimilés. Et c’est en glandant mollement entre les devantures chamarrées de restaurant de fausse cuisine indienne tenus par de vrais indien que je tombai sur un établissement intéressant.

Pas d’enseigne, une vitrine sobre proclamant sans chichis faire « la coupe à 5€ » et à l’intérieur, deux types endormis la joue contre les rasoirs et les peignes : mon coiffeur idéal était devant moi. Je rentre. Un des deux types se réveille et s’approche de moi, un Adonis selon les ahurissants critères de beauté masculine qui règnent dans le sous-continent indien : petit, grassouillet et arborant fièrement une moustache de type balai-brosse. Miracle : il ne parle pas le français. Et comme je ne parle pas le Tamoul (je fais la supposition qu’il est Tamoul), nous ne nous disons rien, il ne me propose pas de revue, ne me propose pas de me laver les cheveux et m’entraîne directement sur le siège. Seule concession au grotesque rituel du coiffeur, il me fait comprendre qu’il souhaite que je lui dise comment je veux qu’il me coupe les cheveux. Absurde question ! Un coiffeur, même s’il parle votre langue, vous demande toujours comment vous voulez qu’il vous coupe les cheveux puis entreprend toujours ensuite de les couper selon son bon plaisir sans tenir le moindre compte de ce que vous lui avez demandé. Toujours. Enculés de coiffeurs. Mais là, fantastique : nous ne faisons pas mystère de l’absurdité de ce rituel puisque, de toutes façons, il ne comprend pas un mot de ce que je lui demande. Je lui demande donc n’importe quoi avec force gesticulations et il entreprend tout naturellement de me tondre, comme tout le monde. L’affaire prend cinq minutes, se déroule dans un complet silence, il ne m’emmerde avec aucune opinion politique foireuse et je ne suis oint d’aucun produit malodorant. Le coiffeur idéal.

Pourtant, rien n’est parfait dans cette vallée de larme. En effet, ayant relâché ma vigilance, je faillis ne pas réagir à temps pour contrecarrer les projets néfastes de mon nouveau coiffeur. Car ayant fini de me couper les cheveux, mon homme agrippa une minuscule paire de ciseaux, posa une main sur mon front et ayant basculé ma tête en arrière, entreprit de me couper les sourcils.

Une tradition tamoule, sans doute. Mais exotisme égale méfiance : je veillais et je réagis à temps, le repoussant spasmodiquement avec un « non mais ça va pas la tête ! ». Il me répondit quelque chose en Tamoul et abandonna à regret son grotesque projet. Mais nous nous quittâmes en excellents termes quand même.

J’y suis retourné depuis et il se souvenait de moi. Au point de ne même pas réessayer de me raser les sourcils. Je suis peut-être son seul client occidental et, par conséquent, le seul à ne pas se soumettre à la tradition du rasage de sourcil. Je suis peut-être même son seul client tout court car je n’ai jamais vu personne dans sa boutique et ils sont toujours plus ou moins en train de roupiller quand j’arrive. Le coiffeur idéal, vous dis-je.


lundi 27 décembre 2010

Reader's indigest

La période des fêtes. Les traditions de Noël. Les cadeaux.


Non, je ne vais pas commencer à râler et à dire du mal de tout cela. Non. Bon, bien sûr que c’est chiant. Surtout la tradition des cadeaux à faire à la famille. Ça, ça me tue. On y passe un temps fou avant les fêtes, on se creuse la cervelle pour savoir ce que l’on doit acheter, on se tape les magasins emplis d’hystériques qui ont les mêmes problèmes que vous, on dépense des sommes ridiculement élevées, on quitte Paris en train avec des sacs qui pèsent des tonnes, on se retrouve à offrir aux membres de sa famille des choses dont ils n’ont pas grand chose à foutre et à recevoir soi-même nombre d’objets onéreux, incongrus et inutiles que des gens qui ne vous connaissent pas vous offrent en tentant désespérément de vous faire plaisir et on se retrouve après les fêtes à en trimbaler par dizaines de kilos dans le train qui vous ramène à Paris.


Je ne vais pas râler. Ce ne sont que tentatives maladroites et touchantes des membres de votre famille, qui ne vous connaissent au fond pas du tout, de vous faire plaisir. Ne râlons pas. Pourtant, il y a quand même un point sur lequel j’ai besoin de me soulager un peu : ce que l’on appelle « les beaux livres ».


Les beaux livres sont une perversion monstrueuse de l’industrie éditoriale. Les beaux livres sont la plaie de l’honnête homme. Les beaux livres sont une infamie. Un « beau livre ». C’est pourtant prometteur, comme ça, dans l’absolu, l’idée de « beau livre ». Mais ce que l’on appelle un beau livre est une chose bien éloignée de ce que les termes « beau » et « livre » signifient normalement.


À la recherche du temps perdu de Proust, Crime et châtiment de Dostoïevski, La Montagne magique de Mann ne sont pas des "beaux livres". Le beau livre n’est pas un roman, le beau livre n’a rien à voir avec la littérature. Pour tout dire, le beau livre n’est pas acheté pour ses textes, bien qu’il en contienne. On peut même dire qu’on ne lit jamais les textes d’un beau livre, voire même que personne au monde n’a jamais lu le texte d’un beau livre.


Un livre de reproductions de peintures, le catalogue d’une grande exposition, un ouvrage des éditions Taschen ou autre du même genre consacré à un grand peintre ne sont pas de beaux livres. Un beau livre, bien que son « intérêt » repose essentiellement sur son iconographie, ne doit en aucun cas contenir des photos d’œuvres d’art ou présenter le moindre intérêt artistique.


Un livre de botanique, de zoologie ou d’entomologie contenant des illustrations de spécimens présentés de manière scientifique n’est pas un beau livre. Pour être considéré comme un beau livre, un ouvrage ne doit en aucun cas être susceptible de vous apprendre quelque chose.


Un livre de recettes de cuisine, un livre technique ou qui de quelque manière de ce soit pourrait vous servir à autre chose que caler votre frigo n’est pas un beau livre. Un beau livre ne doit être d’aucune utilité.


Non. Un beau livre est un livre gros, lourd, luxueusement imprimé, ostensiblement cher et qui illustre avec force photographies esthétisantes le sujet le plus grotesque et inintéressant que l’on puisse trouver. Ainsi, à titre d’exemple et pour illustrer mon propos, voici deux des beaux livres que je me suis vu offrir cette année pour la Noël.




Enfances du Monde
de Christophe Boisvieux
Éditions de Lodi
187 pages – 4Kg



Le monstrueux ouvrage improprement intitulé Enfances du Monde devrait plutôt avoir pour titre Images fantasmées d’enfants non-blancs du Monde entier. On ne verra pas dans ce livre d’enfant-soldat, pas d’enfant mourant de faim, pas d’enfant à l’œil crevé couvert de mouches mendiant avec ses parents dans un caniveau de New Delhi. Tel n’est pas le propos de cette publication au caractère joyeusement crypto-raciste qui propose au lecteur des photos d’enfants souriants et bien nourris de tous les pays non-occidentaux de la planète revêtus de ces tenues chamarrées que l’on suppose si caractéristiques de tous ces endroits. Une lecture fascinante.





La Terre face aux risques majeurs
de Marianne Boilève
avec une préface de Nathalie Kosciusko-Morizet
Sélection du Reader’s Digest
192 pages – 2,5 Kg



Étonnant ouvrage que celui-ci qui nous propose sur un ton écolo-vichyste un tour d’horizon de toutes les catastrophes qui peuvent s’abattre sur nous, décomptant avec gourmandise le nombre de morts qu’a causé tel tsunami, chiffrant avec d’extatiques frissons les milliards de dollars de dégâts qu’a occasionné tel tremblement de terre, étalant avec fatuité les tableaux de l’échelle de Saffir-Simpson permettant de classer les dégâts des cyclones tropicaux de l’Atlantique Nord et du Pacifique Nord-Est (pour les autres cyclones, il convient de se reporter à l’échelle de Dvorak, curieusement non reproduite dans l’ouvrage), proposant même de petits récits-fiction sur le mode du « et si… » : et si la raffinerie de Feyzin explosait ? Et si une crue exceptionnelle ravageait Paris ? Rigolade assurée pour petits et grands autour du sapin en Province.


Mais ce qu’il y a de plus horrible dans les beaux livres, c’est de se demander pourquoi on vous les a offert. On pourrait se rassurer en se disant que les membres de votre famille n’ont fait que vous acheter les livres qu’ils aimeraient avoir si jamais ils se mettaient à avoir envie d’avoir des livres. On pourrait même se dire qu’ils n’ont fait qu’acheter ce qui qui se fait, ce qui est en tête de gondole au rayon librairie de Leclerc. Mais on aurait tort de croire cela. Les gens de votre famille veulent sans aucun doute sincèrement vous faire plaisir et se sont creusé la tête pour dénicher le livre qui pourrait, selon eux, vous plaire. Le beau livre que vous découvrez avec horreur sur vos genoux en arrachant le papier cadeau criard sous le regard interrogateur de celle qui vous l’a offert est une chose bien plus horrible encore que ce dont il a l’air : il est le reflet de ce qu’elle pense de vous.


Moi, donc, on m’a offert La Terre face aux risques majeurs préfacé par Nathalie Kosciusko-Morizet. Que dois-je en penser ? Dites ? Hein, dites ?